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Le Canal des Pangalanes ou les?backwaters? malgaches

13 juin 2007, 20:00

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En route pour le Canal des Pangalanes. On quitte Tana de bon matin, chargé à bloc, car l?approvisionnement est limité sur place. C?est un petit coin de paradis où curieusement peu de choses semblent pousser facilement : de petites tomates, une papaye, des oignons, du manioc mais pas beaucoup plus. Peut-être la proximité de la mer et de la lagune, la présence du sable y sont-ils pour quelque chose.

La route s?élance d?abord à travers le patchwork aux multiples tons de vert, des rizières des hauts-plateaux, où, en avril, la récolte du riz bat son plein, prometteuse malgré les intempéries exceptionnelles du début d?année. Partout règne une activité intense : les hommes courbés coupent les tiges de riz, les femmes les nouent et en rapportent des boisseaux entiers qu?elles jettent sur une aire improvisée.

Commence alors le battage des bottillons, pour récolter le paddy (grain non décortiqué), de couleur brune. Il sera ensuite stocké dans le grenier à riz, surélevé, à l?abri des rongeurs. Autour des rizières, les maisons, construites de la même terre rouge et couvertes de chaume de riz, se fondent dans le paysage.

Après une petite heure de route rapide, on quitte les plateaux pour commencer une longue descente à travers des régions variées : les paysages s?étoffent d?une végétation plus haute et plus dense, dictant les matériaux utilisés désormais dans la construction des maisons : dans la forêt primaire, les maisons sont en bois, puis, à l?approche de la côte, c?est le ravenala ou arbre du voyageur qui est généralement utilisé,pour édifier des cases sur pieds,aux parois de panneaux tressés,et au toit recouvert de longues feuilles ; des cases légères, ...tout comme la tenue des habitants, qui s?allège et se simplifie, pour ne devenir qu?un pagne coloré chez les femmes, un simple short chez les hommes, sans oublier un satrobory (chapeau de paille de forme cubique) et souvent, un antsy lava (coupe-coupe).

Le thermomètre monte, la latérite a depuis longtemps laissé place à un terrain sablonneux, et voici enfin Brickaville, où l?on découvre avec plaisir les premières cannes à sucre. Surgit un pont tout en métal, digne de la rivière Kwaï, qui enjambe une brune rivière, le Rianila, qui va se jeter à quelques trente km de là dans la mer.

La route continue en rubans tranquilles pendant cent km vers Tamatave; c?est pour rejoindre le fameux canal que les choses sérieuses commencent, sur la piste que l?on attaque juste après le pont, à l?assaut d?une première colline. Le passage de cette piste peut être assez ardu à la saison des pluies, si l?on n?est pas armé d?un véhicule tout-terrain. Heureusement les betsimasaraka, habitants de la contrée, sont assez amènes et n?hésitent pas à aider le malheureux embourbé, avec quelques branchages et beaucoup d?efforts. Quelques mamelons et ponts Belley (des ponts post-cyclone, supposés temporaires) plus loin, on se trouve soudain face au Canal des Pangalanes, comme sur une autre planète : le ronronnement de la mer au loin, le glissement des pirogues sur l?eau miroitante, le balancement mou des palmes sous la brise, la rive opposée derrière les roseaux, les petits cris enfantins du village avoisinant : le temps semble s?être arrêté momentanément, au début du siècle dernier, lors de la construction de ce canal.

?Des cases lègères, tout comme la tenue des habitants, qui s?allège pour ne devenir qu?un pagne coloré chez les femmes?

De Tamatave à Farafangana au sud, sur une longueur d?environ six cents kilomètres, s?étire, le long du littoral , un cordon de sable séparé de la terre ferme par une dépression que viennent remplir les rivières de l?intérieur. Profonde, celle-ci prend la forme de vastes lacs ou lagunes, navigables, et si elle s?élève au niveau de la mer, elle s?étale en marécages peuplés de plantes aquatiques, vacoas et vias. Parfois le fond sableux émerge au ? dessus du plan d?eau, dégageant des sortes d?isthmes qui se soudent au cordon littoral, et ont donné leur nom à l?endroit, les ?Pangalanes?. Par endroits, la bande de sable est trouée d?embouchures, les Vinany, sortes de régulateurs de l?ensemble.

Initié par le Roi Radama 1er, au début du XIXe siècle, dans le cadre des ?corvées? (travaux d?intérêt public obligatoires pour les populations locales), terminé par Gallieni un siècle plus tard, le percement du canal s? est réalisé sans contrainte majeure, sur trois années. Long de quatre cents km et s?étirant de Tamatave à Mananjary, il est un atout majeur pour cette région de plus d?un million d?hectares de superficie, même s?il n?a pas encore permis le développement espéré.

Pour le traverser, pas de pont, à part celui du train ; le bac est à bras, plancher disjoint posé sur des caissons métalliques et de vieux canots très rouillés ; rien à craindre, voilà cinquante ans que c?est ainsi. Deux, voire trois voitures peuvent s?y serrer, les passeurs poussent sur leur longue canne, fendant un courant paisible et, en une dizaine de minutes, l?on atteint l?autre rive sans encombre, après une traversée sans à-coups. L?eau du canal, aussi appelée lagune, est extrêmement claire, on en distingue facilement le fond. C?est le paradis des poissons et des crevettes, source de nourriture et de revenus principaux pour les riverains.

Si on est en quatre-quatre, le véhicule et ses passagers sont déposés à mi-chemin, à leur demande, pour économiser l?effort des passeurs, mais aussi s?amuser un peu à rouler dans le sable de la route ;après la traversée d?une forêt, on déboule tout de go face à l?océan sauvage. C?est un choc de le découvrir soudain, par une trouée de forêt, une de ces vinany, alors que l?on est encore bercé par la lente traversée de la lagune et qu?il est là, déferlant, comme fâché, essayant d?attirer l? attention.

?Seuls quelques habités et fanatiques continuèrent avec peine à entretenir le mythe(?) on croise des pierres sacrées entourées d?arbres tout aussi sacrés?

Arrivée en douceur au bout du voyage, là où les habitations sont un peu plus proches les une des autres autour d?une petite place fleurie.

Installation à Ambila-Lemaitso : un petit village qui doit son existence à la forte biodiversité environnante et à l?arrêt de chemin de fer construit en 1913. Plus proche plage de Tana, parfois appelé ? Tana-plage ?, il était devenu le lieu de villégiature préféré de la bourgeoisie malgache et de la communauté expatriée de Tana. Il connut son âge d?or dans les années cinquante, d?où son autre surnom de St-Tropez malgache.

Au moment des vacances, le moment fort de la journée était l?attente de la descente du train en provenance de Tana : qui arrivait, y avait-il de belles filles, de jolis garçons, les commissions avait-elles été bien envoyées, comme demandé ?

A cette époque, on ne manquait de rien ici, il y avait au moins trois ? chinois ? (les magasins d?alimentation dans cette région sont en majorité tenus par des sino-malgaches), plusieurs restaurants, l?eau courante et l?électricité !

Les longues journées passées à la ? piscine ?, côté canal, haut lieu de rencontres, dans les vagues ou sur les bateaux, se terminaient par de non moins longues soirées-feux-de-camp avec chants, guitares et autres masikita (brochettes) grillées.

Le départ des expatriés français à l?orée des années soixante sonna le glas de l?âge d?or d?Ambila : les unes après les autres, les maisons furent vendues ou tout simplement laissées à l?abandon, se décrépissant au fil des cyclones jusqu?à ne devenir qu?un amas de ruines pour certaines. Seuls quelques habités et fanatiques continuèrent avec peine à entretenir le mythe.

En se dirigeant vers le sud, sur la route forestière entre Ambila et Andovoranto, on croise entre autres des pierres sacrées, entourées d?arbres tout aussi sacrés,en un endroit censé apporter la fertilité.

Plus loin, l?océan. En arrière, des marais, peuplés de plantes aquatiques, de bruyères et de goyaviers colorés, autrefois royaume des caïmans et des boeufs sauvages.

Le dernier ? chinois ? donne une bonne idée de la situation commerciale : le temps semble s?y être figé sous la poussière, les quelques articles dépareillés (chandelles en boîte Nestlé, fatapera (chaudron en fonte)?) ne semblent même pas trouver preneur et le propriétaire, fatigué derrière son tiroir-caisse, en caleçon et ?marcel?, pourrait sortir d?un dessin de Reiser. On n?y trouve même plus les tisseuses de raphia qui en ont fait la renommée, car les superbes palmiers nervurés de rouge ont été décimés.

Sur le canal, on s?affaire aussi, mais avec le fameux ?mora-mora? malgache (doucement). Les piroguiers livrent leur menue production, pêche ou feuilles de ravenala coupées et séchées. Ils accostent au milieu des enfants qui s?ébrouent dans l?eau et leurs mères qui lavent une maigre vaisselle : quelques assiettes chinoises à fleurs, une cocotte en alu, des cuillères. Les aînés sont à l?école : les bâtiments en dur n?ont pas été réaménagés après les successifs cyclones. Le cours unique a lieu dans la nouvelle case en falafa (ravenala), plus facile à reconstruire. Devant les maisons, le riz clapote sur le fatapera, les livreurs de poisson ont enjambé leur vélo pour Brickaville, en passant par le pont du train.

Dans la rue principale, les cases ont un côté ?magasin? où l?on vend le strict minimum : un peu de riz dans des tsihy (plateau tressé), un petit tas de tomates, oignons ou gingembre, quelques pois secs, des bougies, des allumettes. Pour des achats plus importants, il faut se rendre chez le nouveau Chinois. Celui-ci joue aussi le rôle d?une petite banque : il prête ou avance, selon les besoins, on peut passer commande avant d?arriver, sur son portable. Un peu plus loin se trouve la gare : à l?abandon pendant des années, elle vient d?être repeinte dans un blanc et un rouge vifs, suite à la reprise de la société de chemins de fers par un consortium privé.

Après plusieurs années d?arrêt, le train passe maintenant toutes les deux ou trois heures, mais pour les marchandises uniquement. Plus loin, une énorme antenne d?un opérateur Gsm vient d?être construite, assez incongrue, au milieu de minuscules cases. On vient même d?inaugurer le chantier de dragage du canal sur deux cent cinquante km.

Un vent nouveau semble souffler, peut-on se prendre à rêver et imaginer que le Canal joue enfin son rôle de catalyseur pour toute la région, lui apportant le développement qu?elle mérite ? Ou peut-être devrions-nous continuer à rêver en silence et ne pas trop parler de nos ?backwaters? à nous, un des secrets les mieux gardés de la côte est de Madagascar.

(NdlR : Les ? backwaters ? sont une région aquatique renommée au Kerala, formée de lacs et de canaux, en retrait de la mer, dans le sud-ouest de l?Inde.)

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