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Le bâtiment idéal pour mieux rendre hommage aux esclaves et à leurs descendants
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Le bâtiment idéal pour mieux rendre hommage aux esclaves et à leurs descendants
Une lecture tardive d?un des rares comptes rendus détaillés et explicites de la cérémonie du coup d?envoi du projet de conversion de la Poste centrale en centre Nelson Mandela pour la culture africaine, (La Vie Catholique du 11 février 2005), incite un énième rappel des raisons de contester la prétendue justification officielle de ce projet que s?approprie volontiers Paul Bérenger. L?Express du 1er février, ayant aussi fidèlement rappelé les faits et gestes de cette manifestation, en date du 31 janvier 2005, la livraison de ce quotidien servira aussi de document de travail de base. Cette réaction sera jugée excessivement tardive, et avec raison, par certains. Mais mieux vaut tard que jamais.
Une remarque préliminaire avant d?entrer dans le vif du sujet. En plébiscitant l?équipe MSM/MMM, le 11 septembre 2000, une majorité de l?électorat mauricien lui a donné le pouvoir de gérer au mieux de ses capacités tout ce qui appartient à l?État et au peuple mauricien, bâtiment de la poste centrale compris. Celui-ci change tristement de locataires, mettant fin à une histoire postale, rarissime sur le plan mondial, de 136 ans de direction postale dans un même lieu. Le changement de locataires n?affecte toutefois pas l?essence même de ce bâtiment historique (notamment sa structure et son aspect extérieur). La contestation au projet de conversion de la Poste centrale ne peut donc aller au-delà du regret de voir la fin prématurée d?un aspect intéressant de notre histoire postale qui ne pouvait que rehausser l?image de notre pays au riche passé historique aux yeux des philatélistes du monde entier et nous valoir même quelques touristes de plus, bon an, mal an. Sur ce point précis, Paul Bérenger n?ose la moindre contestation pour la bonne raison qu?il n?a aucun argument valable à mettre en avant. En aurait-il eu un qu?il l?aurait déjà brandi pour prouver à tous qu?il a, une fois de plus, raison et se bann la tet dir qui sont dans l?erreur.
L?autre remarque préliminaire concerne la privation d?une partie de la grande famille ouvrière d?aujourd?hui (nos postiers et facteurs comptant dans leurs rangs une infime minorité de ?visages pâles?) de leur lieu de travail, pouvant être considéré comme faisant partie de leur outil de travail et de production et appartenant de ce fait et dans une certaine mesure, selon toute bonne philosophie marxisante, à l?ensemble des travailleurs de toute entreprise. On aurait pu penser que l?ancien négociateur de la GWF, qu?est Paul Bérenger, se serait montré plus sensible aux nombreuses manifestations inlassablement organisées à la base par M. Ramcharitar et par l?exécutif du syndicat des employés de la poste. En l?occurrence, Paul Bérenger préfère réagir en tant que patron et grand propriétaire des lieux, coupant et tranchant selon son bon plaisir, comme l?aurait fait à sa place tout ?grand paletot? connu de l?histoire de Maurice, d?Adrien d?Epinay à Virgile Naz, en passant par Célicourt Antelme. Ce faisant Bérenger donne mille fois raison à ceux convaincus que ?chasser le naturel, il revient au galop?.
Voyons à présent les quatre raisons qu?il fournit, mais en vain, pour justifier son projet de conversion de la Poste centrale en centre Nelson Mandela. La première se veut, en effet, incontestable car il se prétend à l?origine de cette initiative. Nous ne sommes pas en dictature et nous conservons encore le droit de lui dire que son initiative n?est ni bonne ni heureuse.
La deuxième raison est qu?il a besoin de trouver un site historique digne de la stature de Nelson Mandela, le militant de la Liberté. Bien que les profanes que nous sommes en matière de bâtiments historiques, ne puissions faire grande différence entre les spécificités architecturales et historiques de la Poste centrale et de l?ancienne prison militaire de la Bastille à Ph?nix, nous voulons bien concéder à Paul Bérenger que le bâtiment de la poste peut convenir à ce grand combattant de la Liberté, si la nation mauricienne n?a vraiment rien de mieux à lui offrir. Nous avons quelques peines à comprendre les bâtiments historiques que Paul Bérenger est allé chercher lors tablissements mais comme il n?a rien trouvé, nul besoin de nous attarder sur ce sujet.
<B>Le Grenier : le chemin de croix</B>
Le troisième argument fait référence au raisonnement géographique et à la proximité de la zone portuaire. Le raisonnement géographique paraît acceptable si l?on veut d?un centre culturel africain dans le centre-ville capitaliste et financier et sur le front de mer éminemment touristique. Il s?applique également et avec autant de succès à d?autres bâtiments situés à quelques dizaines de mètres de la Poste centrale et sur lesquels nous reviendrons plus tard. En revanche, si l?on veut d?un centre culturel africain à proximité des couches de la population le plus intimement mêlées à cette culture pour qu?elles puissent y aller se ressourcer aussi fréquemment et aussi facilement qu?elles le désirent, on peut se demander si les sites de Cassis ou de Roche-Bois n?auraient pas mieux convenus à cette frange importante de la population mauricienne. Lui a-t-on demandé son avis ? Est-elle en faveur de la squattérisation de la Poste centrale ? Bien malin qui le dira. De toute façon, avec le présent gouvernement autoritaire que nous avons, comme le soulignent dissidents et anciens ministres, cela ne sert à rien de se demander ce que le peuple veut. Seul compte ce que veut notre grand manitou. Staline n?aurait pas fait mieux.
Arrivons à l?argument portuaire. L??historien? Paul Bérenger affirme que la rade de Port-Louis est le lieu où a travaillé le plus grand nombre d?esclaves. Ajoutons même les descendants d?esclaves pour lui faire plaisir. Mais faute de statistiques plus précises, nous avons le droit de faire preuve d?un certain scepticisme. Soyons bons princes et admettons, toujours pour lui faire plaisir, qu?un grand nombre d?esclaves et de descendants d?esclaves ont travaillé dans la zone portuaire. Nul ne poussera l?outrecuidance à vouloir faire la leçon à Paul Bérenger en matière de connaissance intime et humaine des dures, extrêmement dures réalités de la manutention portuaire. Nous souscrivons donc de tout c?ur à ses allusions justifiées au sucre attirant guêpes et abeilles et au sucre collant à la sueur intarissable des anciens dockers.
Il se trouve cependant qu?à quelques encablures de la Poste centrale se trouve le bâtiment inoccupé ou presque du Grenier et qu?on ne peut trouver à Maurice, meilleur symbole du Chemin de Croix, subi tout au long des XIXe et XXe siècles par plusieurs générations de travailleurs portuaires. L?on a déjà dit qu?il n?y a pas de bâtiment plus solide sur le Front de Mer de Port-Louis que le Grenier, au dire du regretté capitaine Cyrille Nicolin. L?on a déjà expliqué qu?on peut étudier la possibilité de remplacer en partie la façade de briques de la façade par des panneaux vitrés pouvant résister aux raz de marée et aux pires rafales cycloniques. Elle permettra de faire du Grenier une des plus belles salles de Maurice avec une vue incomparable sur la rade de Port-Louis.
L?on a déjà dit qu?on peut accommoder un faux plancher pour permettre, s?il le faut, cette stupide occupation du Grenier, par une cinquantaine de voitures appartenant à quelques privilégiés du régime. Nul ne peut contester que le Grenier, transformé en centre culturel africain, rendra mille fois mieux hommage que la Poste centrale au martyr subi par plusieurs générations de travailleurs portuaires.
Si, en haut lieu, on résiste à cette conversion du Grenier en centre culturel africain, c?est tout simplement parce que, sur d?anciens plans de travail complètement obsolètes, Vishnu Lutchmeenaraidoo voulait remplacer le Grenier par une Finance House destinée à abriter certains bureaux de son ministère. On a ensuite parlé de la construction d?un hôtel cinq-étoiles, pieds dans la rade. Tous ces projets ne peuvent que profaner à jamais la sueur humaine répandue en ces lieux. Le projet ERS du Morne n?est que de la bibine à côté des projets de transformer le Grenier en lieu de haute finance ou d?hôtel cinq étoiles. Il suffit déjà de savoir que l?huile dégoulinant des berlines et des limousines, garées en ce lieu à l?abri de l?ardeur du soleil, est une véritable honte pour un gouvernement voulant honorer la mémoire des esclaves africains et leurs descendants.
Survient ici l?argument du parcours culturel. Il ne tient pas la route, pas plus que les autres. Psychologiquement parlant, la Poste centrale paraît distante de l?Aapravasi Ghat parce que, entre ces deux bâtiments historiques, se trouvent le bâtiment des colis postaux, le Grenier inutilisé et les anciennes casernes françaises de l?Arabian Dock, servant de locaux entre autres à la DWC. La conversion du Grenier ou de l?ancien Arabian Dock en Galerie nationale même temporaire, en salle de spectacle ou de concert, aurait davantage facilité la continuité d?un parcours touristico-culturel, commençant au Caudan et se terminant à l?Aapravasi Ghat. Aujourd?hui que l?Hôtel du Gouvernement et même le bâtiment du Trésor le veuillent ou non, la distance psychologique est trop grande entre la Poste centrale et l?Aapravasi Ghat. À moins que nous n?ayons pas bien compris qu?on ne veut pas, en haut lieu, d?une plus grande connexion entre le centre culturel africain et l?Aapravasi Ghat.
<B>La poste des travailleurs</B>
Le dernier argument a trait aux noirs ayant travaillé comme distributeurs de colis et de courrier. Sans être experts en matière d?histoire d?esclavage aux XVIIIe et début du XIXe siècles, nous savons qu?il y a eu plusieurs catégories d?esclaves allant des plus résistants (les marrons, les fugitifs, les irréductibles) qu?il fallait discipliner et durement dompter aux plus serviles et aux plus domestiqués qui pouvaient jouir d?une semi-liberté, leur permettant de se déplacer librement en ville ou d?une habitation à une autre mais toujours avec l?autorisation, parfois même écrite de leur maître. Il se peut donc que certains des esclaves, jouissant de la plus grande confiance des maîtres, ont pu travailler au service de la poste initiale, mise sur pied par le journaliste Nicolas Lambert. Plutôt que de considérer ce dernier comme le propriétaire et le maître des facteurs noirs, il serait plus sage, peut-être, d?imaginer un arrangement entre Nicolas Lambert et divers propriétaires et colons dans différents quartiers pour que leurs noirs aident sur place à la distribution du courrier.
Si l?existence des noirs, ayant travaillé comme facteurs, justifie la squattérisation de la Poste centrale par le centre Nelson Mandela pour la culture africaine, nous devons alors accepter que les générations de travailleur postaux, ayant ?uvré entre 1868 et 2004 à partir du bâtiment de la Poste centrale, ont cent mille fois plus de droits à conserver, comme faisant partie de leur patrimoine professionnel, le bâtiment symbole et même mythique à leurs yeux de la Poste centrale. La thèse de Mavila Péroumal sur les facteurs noirs de l?île de France vient étrangement donner raison au dirigeant syndical Ramcharitar qui ne cesse de clamer que la Poste centrale appartient aux employés des services postaux et que les priver de leur Hôtel de la poste qui fait partie de leur outil de production est tout autant indigne de Paul Bérenger que de Nelson Mandela.
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