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Le bonheur est dans le pétrole
On dira ce que l?on voudra de l?humidité du climat norvégien, des trombes d?eau que déversent en toute saison les nuages portés par les vents d?ouest, en provenance de la mer du Nord et de l?Atlantique. Comme si les longs mois d?obscurité hivernale ne suffisaient pas au « bonheur » des habitants. Il y a, pourtant, des avantages à disposer d?un littoral maritime long de 2 600 kilomètres, sans compter les plis et replis des innombrables fjords.
Aujourd?hui, si le poisson reste une composante importante de l?économie du royaume, c?est une ressource encore plus précieuse que l?on remonte du fond des mers : le pétrole. Discrètement, le petit pays de 4,5 millions d?habitants s?est hissé au rang de grande puissance énergétique : troisième exportateur mondial de pétrole derrière l?Arabie saoudite et la Russie, il est aussi le septième producteur, avec 3,2 millions de barils par jour.
Dès lors, on comprend pourquoi les Norvégiens persistent à rester en dehors de l?Union européenne. Consultés à deux reprises par référendum, en 1972 et 1994, ils ont gentiment dit « non merci ». Car le pétrole rapporte gros, surtout en cette période d?envolée des cours du brut. Depuis 1995, les recettes provenant de l?exploitation des gisements offshore s?accumulent dans un fonds spécial. Il comptabilise l?équivalent de plus de 130 milliards d?euros, placés en actions et obligations, hors des frontières.
Et en trois décennies, la manne pétrolière a permis à la Norvège de passer du rang de cousin défavorisé de la famille scandinave à celui de membre à part entière du club des nations les plus riches du monde. Seuls le Luxembourg et les États-Unis peuvent arguer de revenus par tête supérieurs au sien.
Une mutation aussi rapide serait montée à la tête de plus d?un peuple. Mais la religion a joué un rôle majeur dans la retenue longtemps manifestée par les Norvégiens face à cette prospérité inattendue. On ne se défait pas du jour au lendemain de près de cinq siècles de puritanisme luthérien. Plus que la pratique religieuse elle-même, c?est l?éthique protestante traditionnelle qui a laissé des traces dans les mentalités.
« Travailler dur, être reconnaissant, ne pas montrer ses sentiments, faire preuve de scepticisme vis-à-vis des catholiques et de leurs saints », résume Gard Espeland, traducteur et scénariste de bandes dessinées.
Difficile de résister aux tentations
Sur ce fond un brin rigide s?est greffée une culture égalitariste héritée de l?histoire de la Norvège. Composé de terres unies au xe siècle par le roi Harald aux Beaux Cheveux, ce pays, qui glissa ensuite sous la coupe danoise puis suédoise (de 1814 à 1905), n?a jamais connu de véritable aristocratie. La topographie accidentée ne se prêtait pas à l?émergence d?une classe structurée de propriétaires terriens. Il y eut bien sûr des seigneurs et des paysans pauvres. Mais, aujourd?hui encore, « chaque fermier pense que ses ancêtres siégeaient à l?Allting », cette assemblée populaire où les Vikings ré-glaient leurs affaires politiques et judiciaires, note Eva Joly, l?ancienne juge parisienne, célèbre depuis l?affaire Elf et retournée, il y a quelques années, vivre en Norvège, son pays d?origine. « L?idée de l?homme libre ayant droit à la parole, qu?on retrouve dans les sagas, a beaucoup fait pour l?image que le Norvégien a de lui-même », poursuit-elle.
Plus tard, des fortunes se formèrent discrètement, dans le sud du pays, lorsque les forêts acquirent une valeur commerciale et que le négoce maritime prit de l?ampleur. C?est ainsi que fut bâti le manoir d?Eidsvoll, à une cinquantaine de kilomètres d?Oslo. Dans cette demeu-re en bois peinte en gris, une assemblée de notables, inspirés par la bourgeoisie du continent, accoucha de la Consti-tution de la Norvège, adoptée le 17 mai 1814, date fondatrice de la marche vers l?indépendance.
Ce texte très libéral pour l?époque « a servi de fondement à la société égalitaire actuelle, ou ce que nous aimons voir de cette façon », précise M. Sejersted. La social-démocratie émergente prit le relais à la fin du xixe siècle, avant de bâtir un État- Providence censé profiter à tous les citoyens. Certaines valeurs furent alors érigées en commandements sacrés : tu ne dépenseras pas plus que ce dont tu as besoin ; tu ne jetteras rien qui puisse te resservir ; et, surtout, tu ne penseras pas que tu es différent d?autrui ou plus intelligent qu?un autre.
Si ces credos ne sont pas passés de mode, l?argent du pétrole les a mis à rude épreuve. Il est difficile de résister aux tentations, même sous ces latitudes. Les Norvégiens ont été gagnés à leur tour par le matérialisme. Chaque année ou presque, ils dépensent davantage en cadeaux et en victuailles pour les fêtes de Noël : près de 2 500 couronnes (315 euros) par personne en 2004.
Les jeunes, surtout, sont gâtés. Professeur de norvégien et de français dans un lycée de Lillestroem, dans la grande banlieue d?Oslo, Sigrid Briseid constate que ses élèves « ont souvent le dernier gadget électronique en date, suivent de très près la mode vestimentaire et, pour les filles, changent souvent de coiffure ».
Ce qui n?est pas donné dans un pays où le coût de la vie est l?un des plus élevés d?Europe. Chaque printemps, la fin des études secondaires donne lieu à une débauche d?argent, entre l?alcool, extrêmement taxé, et le véhicule qui servira à promener ces jeunes fêtards pendant quinze jours de défoulement total.
Autre symptôme du changement, les hytte, les cabanons en bois où les Norvégiens aiment à passer leurs fins de semaine ou des vacances au beau milieu de la nature, perdent de leur austérité. La plupart sont désormais équipés en électricité et en eau courante. Pis, des paraboles satellitaires sont apparues sur les toits. Knut Hamsun, l?un des plus grands écrivains du pays avec Henrik Ibsen, n?en reviendrait pas, lui qui est l?auteur de cette phrase devenue un classique de la littérature norvégienne : « Quand je pénètre dans la forêt, par le sentier où l?herbe repousse, mon c?ur tremble d?une joie non terrestre. »
Un pays en période de transition
Très terrestres sont les goûts et les loisirs des nouveaux riches, apparus dans le royaume à la faveur des années yuppies, il y a deux décennies, puis de la bulle Internet. Le plus connu d?entre eux, Kjell Inge R?kke, parade dans le fjord d?Oslo à bord d?un bolide offshore ou d?un yacht démesuré. Parti de rien, cet homme, qui possède aujourd?hui les premiers chantiers navals du pays, est en train de se faire construire une villa de 32 pièces au bord de l?eau, flanquée d?un garage pour 14 voitures. « Afficher sa fortune n?est plus vraiment tabou », souligne Henrik Langeland, un écrivain autant fasciné par Proust que par le monde de l?entreprise capitaliste. Le héros de Wonderboy, son roman, personnalise cette nouvelle génération de dirigeants attirés par l?argent facile.
L?évolution en cours s?est accompagnée de quelques dérapages. Et notamment d?affaires de corruption. Un phénomène auquel les Norvégiens, rendus borgnes par leur grande confiance en l?avenir et une certaine suffisance teintée de national-romantisme, croyaient avoir échappé.
Statoil, première compagnie pétrolière du royaume, a été épinglée pour une histoire de pots-de-vin à l?Iran. C?est pour remettre de l?ordre dans la maison que le gouvernement de Kjell Magne Bondevik a, en 2002, nommé Eva Joly à la tête d?une mission de lutte contre la criminalité économique au sein du ministère de la justice.
« En Norvège, il n?y a pas de tolérance politique vis-à-vis de la corruption. C?est la grande différence avec la France », relativise celle-ci. À son retour dans son pays natal, elle affirme avoir « retrouvé la culture de l?égalité, même si les écarts augmentent au sein de la société ». Les patrons norvégiens, notamment, sont moins bien payés que leurs homologues français. « Ici, on ne trouve pas l?ostentation des pays latins », se félicite l?ancienne magistrate. Les m?urs, forgées par l?héritage puritain, ont aussi beaucoup évolué.
Certes, le luthéranisme est encore religion d?État, et le Premier ministre est un pasteur de formation. Dans la « ceinture de la Bible », cette région du Sud où la religion est encore prégnante, « les homosexuels préfèrent ne pas afficher leur différence », décrit Espen Ophaug, le secrétaire de l?Association pour la libération des lesbiennes et des homosexuels (LLH). Par ailleurs, les casinos demeurent interdits. Les films pornographiques trop explicites sont bannis des écrans. Quant aux boissons alcoolisées, elles ne peuvent s?acheter, en principe, que dans des magasins d?État.
Mais les comportements ne sont pas souvent en phase avec les normes so-ciales, surtout à Oslo. La tolérance y règne. La capitale a longtemps eu un évêque, Gunnar Staalset, qui n?hésita pas à ordonner des pasteurs homosexuels. S?il a été remplacé cette année, avec le soutien du parti du Premier ministre, par un prélat hostile à cette pratique, un débat anime l?Église de Norvège sur cette question.
Et, lorsque M. Bondevik est malade ou empêché, c?est le ministre des Finances qui le remplace : un homosexuel qui a fait son coming out il y a quelques années. « Cela résume bien le spectre des idées en vigueur », s?amuse Henrik Langeland.
En cette période de transition, certains, comme le professeur Sejersted, ancien président du comité norvégien attribuant le prix Nobel de la paix, ont du mal à trouver leurs repères : « Ces changements de mentalité ont créé des problèmes pour l?État-Providence. Il est très difficile de contrôler les dépenses publiques. L?égoïsme gagne. On assiste à une dissolution progressive de l?esprit collectif. » « Bref, conclut-il mi-figue mi-raisin, nous ne pensons plus que nous sommes venus sur terre uniquement pour travailler. Nous avons découvert les plaisirs de la vie, pour le meilleur et pour le pire. »
@ 2 005 Le Monde ? Antoine JACOB ? Distribué par The New York
Times Syndicate
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