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L?Australie à sec

4 janvier 2007, 20:00

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Minutieusement, ils consignent sur un calendrier chaque goutte d?eau tombée. La dernière pluie remonte au 16 novembre : 2 mm. Le 3 novembre : 3 mm. Octobre : rien. Septembre : 11 mm au total. Août : 4 malheureux millimètres. Clem et Cheryle Hodges exploitent depuis 38 ans la ferme de Toongarah, à six heures de route de Sydney. Ils n?ont jamais connu pareil désastre.

Il existe bien une campagne australienne ? le pays ne se résume pas au désert rouge de l?outback. C?est un patchwork de champs de céréales, de pâturages, de vergers fruitiers et de vignes, qui était encore fertile et vert il n?y a pas si longtemps. Depuis cinq ans, tout a viré au sépia. L?année 2006 a battu tous les records. Les débits des rivières Murray et Darling, qui alimentent la région, atteignent à peine 10 % de leur niveau moyen.

Les ruisseaux sont taris. Dans les prairies, l?herbe rare est couleur paille. Le blé et l?orge n?ont pas poussé, ou si mal, sur la terre craquelée. Des eucalyptus morts tendent leurs branches nues vers le ciel d?un bleu impitoyable. Le moindre pas soulève un nuage de poussière rougeâtre.

La famille Hodges vient de finir sa récolte. Ce fut vite fait : les rendements ont chuté de 90 %. ?Cette parcelle de blé a produit 0,5 tonne à l?hectare, contre trois tonnes en temps normal, commente Clem au volant de son vieux camion. Celle-là, on ne s?est même pas donné la peine de la récolter, l?orge n?est pas sortie de terre.?

Tandis que les hommes sont aux champs, les femmes luttent au jardin. En Australie, jardiner est chose sacrée. Les pelouses grillées désespèrent Cheryle, qui tente avec acharnement de maintenir en vie deux rosiers aux tiges molles et quelques légumes plantés dans des pneus pour mieux retenir l?humidité. Pour boire et se laver, il y a encore de l?eau de pluie dans les citernes, mais pour combien de temps ? Nous ne sommes qu?au début de l?été. La source de la ferme, trop salée, ne sert que pour le bétail.

?Cette année sera la pire de toute notre histoire, explique Clem. Avec notre viande, nos légumes, la vente de brebis et l?aide du gouvernement, nous avons juste assez pour survivre. Il faut rogner sur tout.? Mais, comme la plupart des paysans australiens, les Hodges préfèrent couper court au récit de leurs malheurs et parler d?autre chose, en éclatant de rire pour un oui ou pour un non.

De golf ou de cricket par exemple, ces passions nationales héritées des Britanniques. ?Il faut sortir, faire du sport, sinon on deviendrait fous?, expliquent-ils. Dès que possible, ils rejoignent leurs amis pour des soirées barbecue. Et le vendredi soir, tous convergent vers le village de Bogan Gate. Ce hameau perdu sur la ligne de chemin de fer qui relie Sydney à Perth se résume à trois silos de 30 mètres de haut pouvant contenir 38 000 tonnes de céréales, un modeste pâté de maisons, une station-service désaffectée, un magasin de décoration, étrangement situé mais ?très populaire?, assure Cheryle.

Les retenues d?eau sont complètement à sec dans la ferme de Kerry et de Wayne, son mari. ?C?est la première fois de ma vie que je dois amener de l?eau en camion dans les champs pour remplir des abreuvoirs, raconte-t-elle. Mais les moutons s?entêtent à aller aux retenues vides, ils meurent embourbés.? L?aide du gouvernement ?met à manger sur la table, mais ne paie pas les dettes?. Combien de temps tiendront-ils ? Kerry remarque juste qu?il y a ?pas mal de propriétés à vendre dans le coin?.

Au pub, certaines têtes ont disparu. ?Les hommes, ici, ne montrent pas leurs émotions, constate Colin McKay, un ami des Hodges. S?ils viennent au pub et discutent, les gens restent sains d?esprit. Mais on peut se faire du souci pour ceux qu?on ne voit pas.?

Des rumeurs circulent : un paysan se suiciderait tous les quatre jours. Aucun chiffre n?est confirmé par les ?assistants sécheresse? ? nouvelle catégorie de fonctionnaires du ministère de l?agriculture ? mais le sujet est ?une préoccupation sérieuse?, selon eux. Dans sa paroisse de Gunning, le révérend Vicky Cullen a ?enterré trois jeunes paysans cette année?. ?On n?appelle pas cela des suicides parce qu?ils ressemblent à des accidents de voitures?, constate-t-elle.

?Conséquence de la sécheresse et de la chaleur : les feux de forêts prennent une ampleur sans précédent...?

Déprimée, épuisée, endettée jusqu?au cou, l?Australie rurale attend la pluie. Personne ne doute de son retour et chacun tente même une prévision. Sauf Clem. ?Dans un mois, dans six mois, je ne sais plus?, dit-il. ?Ça ira mieux l?année prochaine, mais je disais déjà ça l?année dernière, et l?année d?avant?, glisse son fils, Steven.

Cette effroyable sécheresse est-elle la conséquence du réchauffement climatique ? Et la préfiguration du climat futur ? Les paysans australiens ne peuvent y croire. Ils se rassurent en citant un poème, Mon pays, sorte d?hymne national écrit par Dorothea McKellar en 1904, qui dit : ?J?aime un pays brûlé par le soleil/une terre de plaines majestueuses/de montagnes aux contours déchiquetés/de sécheresses et de pluies torrentielles??

L?Australie est habituée aux extrêmes climatiques. L?actuel épisode est comparé à la sécheresse de la Fédération, qui eut lieu à la fin du XIXe siècle. Mais elle la dépasse en gravité. Conséquence de la sécheresse et de la chaleur cumulées : les feux de forêts prennent eux aussi une ampleur sans précédent. Attisés par le vent, ils ont détruit quelque 850 000 hectares, dans trois Etats.

?Je préfère penser que tout cela fait partie d?un grand cycle qui revient tous les cent ans et que je ne verrai plus jamais rien de tel de ma vie?, lance Gary, l?un des fils Hodges. Chacun trouve des raisons d?espérer à la lecture des historiques de précipitations, qui montrent le retour des pluies après les périodes sèches.

?Être paysan en Australie, ça a toujours été la loterie?, rappelle Jack Munro, agriculteur à Rankins Springs. Gérer ce risque fait partie du jeu. ?No worries?, pas d?inquiétude : c?est l?expression préférée des Australiens.

L?angoisse perce tout de même. Cheryle a ?longtemps été sceptique sur le changement climatique?. ?Mais manifestement quelque chose de nouveau se passe, explique-t-elle. Il nous arrivait d?avoir deux années sèches d?affilée, pas cinq. Et pas dans tout le pays en même temps.? Beaucoup disent que l?Australie aborde désormais ?un territoire inconnu?.

?La plupart des agriculteurs sont de grands optimistes, ils sont persuadés que les pluies reviendront, lance Peter Cullen, professeur honoraire à l?université de Canberra, spécialiste des ressources en eau. Ce n?est pas mon cas, je crois que le pays est en train de s?assécher.? Et cela continuera.

?Les températures ont augmenté en moyenne de 0,8 degré depuis 1960, détaille Bryson Bates, directeur de l?unité climat du Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation. Dans le même temps, le régime des pluies a été modifié, le climat est plus sec. Les grandes inondations que nous connaissions ne se produisent plus. Les modèles prévoient un climat plus chaud et sec dans le tiers méridional du pays, avec des sécheresses plus sévères et fréquentes, tandis que le tableau est incertain pour le Nord.?

Gaëlle DUPONT © Le Monde 2006. Distribué par The New York Times Syndicate

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