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Langue dite nationale
Nos réalités, certes, ne sont pas celles des autres îles créoles. Le sens que l?on attache ici au mot n?est pas celui qu?il a là-bas. Mais nous avons tant besoin de symboles qui nous unissent, tous, qu?il est un peu dommage que la Journée internationale de la langue et de la culture créole soit réduite à une célébration des liens d?origine qui définissent un groupe.
Ailleurs, le 28 octobre est un temps que l?on prend pour apprécier cette richesse dont on a hérité avec une langue propre. L?on y organise concours sur les expressions et proverbes, ateliers d?écriture.... Marquer la ?Zurne Internasyonal Kreol? par des danses africaines et des rassemblements d?associations socioculturelles ne reflète pas cette dimension fédératrice.
Nous avons non seulement raté une occasion d??événement national?, mais nous avons aussi raté celle d?une réflexion sur un des aspects urgents de la question du créole : le statut que nous accordons à cette langue et la nécessité de la promouvoir dans la recherche d?une solution définitive et efficiente pour l?éducation et l?analphabétisme qui touche une grande population d?enfants de milieux défavorisés. Il n?y a qu?à regarder les initiatives de nos voisins africains pour comprendre combien notre réflexion sur cette question est à la traîne. Au Mali, depuis 1994, durant les deux premières années de la scolarité primaire, l?enseignement se fait dans la langue maternelle. Au Sénégal, depuis 2002, ils sont scolarisés en langue nationale à 100 % en maternelle, à 75 % au cours préparatoire, à 50 % au cours élémentaire, ces années durant lesquelles se construisent des notions de base qui serviront d?échafaudage aux acquisitions à venir. Le français prend ensuite le dessus.
Qu?est-ce qui motive ces changements de politique linguistique? Le fait devenu indéniable que l?enseignement dans la langue maternelle a une incidence bénéfique sur les compétences dans la langue officielle (anglais, chez nous), sur les résultats scolaires dans les autres matières et sur l?apprentissage d?une seconde langue (français). L?Unesco recommande fortement, dans un document-cadre publié cette année sur la question de la langue d?enseignement, que l?anglais ou le français ne devienne le vecteur de l?enseignement qu?une fois les élèves suffisamment familiarisés avec leur langue maternelle.
La politique adoptée par le ministère de l?Education est celle que nous attendions depuis longtemps : même si le système est bon, produit une élite, il ne peut pas être maintenu tant qu?il laisse des enfants sur le bord de la route. La même philosophie doit prévaloir pour ces enfants qui échouent, qui arrivés en ?Std IV? n?ont toujours pas assimilé les notions élémentaires d?écriture, parce qu?ils ne sont exposés chez eux qu?au créole et qu?ils ne comprennent pas ce qu?on veut leur inculquer.
Certes, les difficultés auxquelles pourrait se heurter l?emploi du créole comme langue d?enseignement sont réelles. Par souci de ?modernité? ou par fixation sur la ?promotion sociale? que confèrent seules les langues de prestige, parents et enseignants feront blocage, à coup sûr. Ensuite, le fait que le créole ne soit pas langue écrite est un obstacle. Selon les experts, l?enseignement dans la langue maternelle devrait comprendre à la fois l?enseignement ?de? et l?enseignement ?par? cette langue, dit encore l?Unesco. Or, il n?y a pas de terminologie adaptée à l?éducation, pas de matériel éducatif, pas d?enseignants formés?
Introduire tout cela risque d?être très coûteux. Mais nous avons accompli une partie du travail. Nous ne sommes pas loin de pouvoir déjà standardiser la langue, nos querelles de graphie qui ont monopolisé le débat depuis 20 ans s?étant tues face au consensus imposé par l?utilisateur. Il nous faut encore débattre de la méthodologie et de l?application. Le problème ne touchant qu?une partie des enfants, est-il envisageable de créer des classes distinctes où ces méthodes seraient appliquées les premières années d?instruction, et qui seraient proposées en option aux parents ?
Il est étonnant que la logique commerciale ait assimilé ce besoin de recourir au créole pour agir efficacement sur les gens, la plupart des pubs étant dans cette langue, alors que pour l?éducation des enfants, on ne l?a pas encore compris. La lutte pour la reconnaissance du créole reste confinée à l?action de quelques militants. Il faut l?enlever de ce carcan. Le droit d?apprendre dans sa langue maternelle doit devenir un droit fondamental. Et l?on ne doit pas sous-estimer le bienfait pour un enfant sur le plan de la construction identitaire de recevoir sa première instruction dans sa langue. Sans décision politique volontariste, cette réflexion ne sera pas engagée.
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