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?L?accès au marché agricole européen ne sera pas illimité?
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?L?accès au marché agricole européen ne sera pas illimité?
- Les paysans doutent de leur avenir. Il ne fait pas bon être agriculteur ces jours-ci?
J?aime bien la profession agricole. Elle est faite de gens inquiets. Et les gens inquiets réfléchissent, s?adaptent. En Europe, ils y sont forcés. L?évolution de la science et la libéralisation des échanges bouleversent les méthodes de production. Et le fermier européen s?y adapte, réagit aux impératifs d?augmenter la productivité, d?améliorer la qualité des produits et leur commercialisation. Aujourd?hui, c?est en gestionnaire que le paysan travaille dans son exploitation.
- Pourtant, le fermier européen doute autant de l?avenir que son confrère mauricien, pour ne citer que lui.
Le plus insupportable, en Europe en tout cas, c?est bien l?incompréhension de nos concitoyens à l?égard du métier d?agriculteur. Il est de bon ton aujourd?hui de considérer l?agriculture comme une activité en pleine décroissance. La facilité de se nourrir, de pouvoir acheter des aliments, fait oublier le problème de production.
- Comment faire pour empêcher que l?agriculteur ne perde complètement le moral ?
Il faut leur donner un nouveau cap, une responsabilité qui nous incombe à nous, dirigeants politiques. Cette nouvelle orientation s?échelonnera sur le moyen et long terme. Car dans l?agriculture, une politique à court terme ne sert pas à grand-chose. Elle devra aussi prendre la mesure des conséquences des choix stratégiques prônés. C?est la position qu?adopte l?Union européenne (UE) en repensant sa Politique Agricole Commune (PAC).
- Cette réforme touche également le régime sucrier, source de préoccupation pour les Mauriciens.
Le régime sucrier européen a besoin d?évoluer. Si ce n?est pas le cas, nous perdrons des emplois. L?industrie agroalimentaire est notre plus grosse consommatrice de sucre. Elle commence à s?agiter. Elle estime payer le sucre bien trop cher. Si nous ne faisons rien, les usines iront s?implanter ailleurs, semant chômage et crise sociale derrière.
- N?êtes-vous pas là en train de dramatiser ?
La perte d?emplois est déjà une réalité chez nous. Je suis moi-même sucrier. Mes cultures betteravières m?assurent une rente supérieure. J?aurais certainement défendu le statu quo avec beaucoup de vigueur si je n?étais pas convaincu de la nécessité de réformer. Si les agroalimentaires s?en vont, j?aurai à réduire ma production de 30 à 40 %. Et dans dix ans, au plus tard, je suis hors-jeu. Le compromis est nécessaire. Et nous avons intérêt à travailler nos dossiers vite.
- Quel sera le marché européen pour le sucre de demain ?
Ce que sera l?avenir ne dépend que de nous. Mais une chose est certaine : elle ne ressemblera pas au présent. L?UE est actuellement en phase de discussion et de négociation avec ses membres sur la réforme de la PAC. Quand cette phase sera bouclée, elle défendra sa nouvelle PAC envers et contre tous. Nous voulons bien libéraliser. Mais il y a une limite au-delà de laquelle nous n?irons pas.
- Les développements récents ne présagent rien de bon pour les Etats d?Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP).
Les prix baisseront certainement. Pour ce qui est des quotas, on n?en sait rien encore. Car si on les élimine, il faudra trouver un autre système pour gérer le marché. Nous ne voulons pas donner de fausses illusions aux pays les moins avancés (PMA). Ils n?auront pas un accès illimité au marché agricole européen.
- Qu?est-ce que l?UE cherche à faire ?
Nous ne bouleverserons pas tout un équilibre pour ne satisfaire qu?une poignée de multinationales. Après tout, une baisse du prix du sucre n?entraînera pas une chute similaire dans le prix de la canette de boisson gazeuse ou de la tasse de café au restaurant.
Par ailleurs, nous voulons éviter de remplacer le système actuel par un trafic organisé de sucre qui ne profitera guère aux pays pauvres. Nous ne voulons pas, par exemple, que le sucre brésilien transite par la Tanzanie pour atterrir en Europe.
- On n?a pas l?impression que les sucriers ACP peuvent influer sur le cours des événements.
Les ACP peuvent travailler avec l?UE pour s?assurer que leurs préoccupations soient prises en compte. Je le redis, demain ne sera pas comme hier. Il faut donc s?attendre à perdre quelques plumes. Mais le changement peut être géré de façon à en atténuer l?impact. Je me suis mis à la disposition des ACP pour faire entendre leurs voix dans les forums européens de prise de décision.
- Vous êtes vous-même producteur sucrier. Que conseillez-vous à vos collègues ACP ?
Je leur conseille de se remettre en question, de se restructurer. Maurice le fait déjà et cela est tout à son honneur. Quand j?ai pris l?exploitation de mon père en main, elle s?étendait sur neuf hectares seulement. J?ai changé de cap quatre fois. Je me suis essayé au houblon, à la culture vivrière, à l?élevage et à l?engraissement bovin.
- Vous dites représenter le bon sens paysan dans les tribunes internationales. Que voulez-vous dire par cela ?
Chaque fin de semaine, je retourne me ressourcer sur mon exploitation. Je me replonge dans la dure réalité des paysans. Le bon sens paysan, c?est l?aspect pratique des choses. C?est ce qui est faisable dans les champs et élevages et ce qui ne l?est pas. Les technocrates qui discutent de la libéralisation du commerce agricole sont loin de cette réalité-là.
- Voulez-vous dire que les technocrates ne devraient pas se mêler de la libéralisation ?
On est obligé d?avoir recours aux diplomates. Ils ont une vue d?ensemble de la situation qui permet de garder l?équilibre du marché.
- La communauté agricole est connue pour son conservatisme. Vous l?êtes aussi?
Conservateur, non. Mais je ne suis pas non plus pour la libéralisation à n?importe quel prix. Je ne cautionne pas cette libéralisation qui ferme les entreprises et crée des chômeurs.
- Quelle est votre appréciation du dernier sommet de l?Organisation mondiale du Commerce (OMC) à Cancùn ?
J?ai été très déçu de la manière dont certains ONG ont réagi. Par exemple, quand nous avons voulu participer aux débats sur le café et le cacao, nous avons été repoussés sous prétexte que l?UE n?y a aucun intérêt direct. Moi je dis que tous les agriculteurs appartiennent à un même monde. Et il ne faudrait pas que ceux qui n?y appartiennent pas s?en occupent !
- Êtes-vous de ceux qui attribuent l?échec de Cancun à l?agriculture ?
Non. Le dossier agriculture a bougé, à Cancùn. Nous étions très près d?arriver à un accord. L?UE était prêt à supprimer progressivement les protections de son marché. D?ailleurs, nous n?avons plus rien à prouver sur ce point. Notre ouverture aux pays les moins avancés donne un signal clair.
- Gardez-vous foi en l?OMC ?
On a besoin de l?OMC. Mais vu l?issue de Seattle, de Doha et de Cancùn, nous sommes obligés de conclure que l?OMC doit évoluer dans ses règles. Celles-ci devront être assouplies pour mieux tenir compte des priorités des uns et des autres. Par exemple, la conservation et la protection de l?environnement ne sont pas les priorités des pays en développement. Ceux-ci sont davantage mus par l?impératif de nourrir leur peuple.
- Jusqu?à présent, l?OMC n?a pas eu beaucoup de succès à faire respecter le libre commerce.
Désaccords et litiges ne pourront être évités. Il y a une commission pour les arbitrer et sa décision est finale. Je suis convaincue que c?est la manière saine de faire affaire. Les règles sont connues de tous. Et il y a un arbitre pour veiller à ce qu?elles soient respectées.
- Vos propos entretiennent une perception selon laquelle l?UE lâche ses partenaires ACP...
Je pense que cette perception est fausse. L?UE défend l?idée que le nouveau ?multilatéralisme? ne doit pas casser le ?bilatéralisme?. L?UE ne retourne pas sur ses propres intérêts. Si c?était le cas, nous n?aurions rien changé au présent. Mais nous restructurons, nous ouvrons nos marchés.
- Les ACP conservateurs sont-ils un partenaire handicapant pour l?UE qui s?évertue à s?adapter ?
Les ACP prônent le statu quo. Nous comprenons cette position. Elle est le propre de tous les agriculteurs. Toutefois, dans la conjoncture, le statu quo est inacceptable. Je le redis, demain ne sera pas comme hier. Il faudra s?y préparer. Je suis de ceux qui croient que dorénavant, les marchés agricoles seront régionaux.
- L?UE encourage les ACP à s?organiser en blocs régionaux. Mais les négociations butent ?
Les Accords de partenariat économiques (APE) se substitueront à terme à l?Accord de Cotonou. La deuxième phase des négociations démarre. Il existe encore des divergences importantes entre nous, notamment sur la libéralisation du commerce agricole, la couverture des produits et la durée des périodes de transition. Ces questions resteront sur la table pendant encore longtemps. Je pense qu?il est dans l?intérêt des pays ACP d?aller de l?avant avec les APE, surtout s?il y a certains parmi vous qui êtes disposés d?ores et déjà à entrer en négociation.
- Les négociations sur les APE laissent entrevoir une certaine crispation des relations entre les deux partenaires.
Le climat de confiance entre les partenaires n?y est pas toujours. Ce clivage est de nouveau apparu à Cancùn qui devait concrétiser une étape importante dans le processus de négociation lancé à Doha.
- Le ?multilatéralisme? fonctionne dans l?intérêt des riches et des plus forts. Pourquoi l?Afrique continuerait-elle à cautionner l?OMC ?
Je suis très peiné par ce qui arrive en Afrique. La communauté internationale ne joue pas le jeu. L?UE n?a pas à rougir de ce qu?elle fait pour ce continent. Je pense que l?OMC devra intégrer une dimension plus humaniste et favoriser le capacity building parmi les plus pauvres. Je suis sidéré quand je vois le Vietnam tuer le café/cacao africain en inondant le marché de sa production plus bon marché.
Propos recueillis par Shyama SOONDUR
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