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Laboureurs indiens, ces terriens engagés

1 novembre 2005, 20:00

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Une histoire de tribulations. C?est l?angle que les commémorations du 2 novembre, date d?arrivée des premiers travailleurs engagés, choisissent de mettre en lumière. Des laboureurs vivant dans le dénuement extrême. Une existence de labeur et de sacrifices. Le tout souvent basé sur un mensonge : celui des agents recruteurs qui leur ont fait croire qu?il suffisait de retourner des pierres pour trouver de l?or.

Il y a aussi une autre histoire à raconter, une formidable success story. Les immigrants ont effectivement trouvé le bon filon. En ce jour où nous commémorons le 171e anniversaire de l?arrivée des premiers travailleurs engagés, il est temps de se pencher sur la chronique d?une réussite spectaculaire basée sur le morcellement des terres agricoles.

En une génération, l?immigrant indien passe du statut de travailleur sous contrat, à celui de propriétaire foncier. Des acquisitions variant entre un ou deux arpents à 156 ou 158 arpents. Les chiffres parlent d?eux-mêmes. ?En 1910, les immigrants et leurs descendants possèdent 47 888 arpents, soit 45,9 % de terre cultivable de tout le pays. Un tiers des terres sous culture de cannes leur appartient, dont 80% à des paysans propriétaires suite aux divers projets de morcellement.?

(Mauriciens, enfants de mille combats de Jean Claude de l?Estrac). Dix ans plus tard, ces travailleurs possèdent 82 100 arpents de terre.

Nous sommes alors à la fin des vagues d?immigration, échelonnées entre 1834 à 1910. Une période durant laquelle plus de 452 000 travailleurs engagés fouleront le sol mauricien. L?évolution de leur situation trouve ses origines dans deux périodes distinctes, dites du ?petit morcellement? qui s?étend de 1839 à 1859 et du ?grand morcellement? qui va de 1880 aux années 1920.

Au début du système de l?engagisme ? la ?Grande Expérience? du gouvernement britannique qui consiste à remplacer la main-d??uvre esclave par des laboureurs venus d?Inde ? le contrat est d?une durée de cinq ans. Au bout de ces années de labeur, les immigrants décident de se mettre à leur propre compte.

L?historien Richard Allen indique dans Slaves, Freedmen, and Indentured Laborers in Colonial Mauritius, le prix des petites parcelles varie de $10 l?arpent dans les parties isolées de l?île, à $100 pour un arpent qui n?a pas encore été défriché. Le coût atteint $200 pour un arpent de terre cultivé, dans les districts de Pamplemousses et Rivière du Rempart. (La piastre ou dollar ($) valait quatre shillings vers les années 1870 ; (£ 1 = $5). La roupie est devenue la monnaie officielle de la colonie en 1876, avec une valeur initiale de 2 shillings ; (£1 = Rs 10).

Particularité de ces terrains : ce sont des terres marginales faisant partie de propriétés plus vastes, telles que Mon Repos, dans les Plaines Wilhems, Minissy à Moka et St Félix à Savanne.

Le laboureur se porte acquéreur d?un terrain se trouvant à proximité de la propriété sucrière où il était sous contrat. Il continue à y travailler, tout en faisant fructifier sa parcelle, à travers l?élevage et la plantation de légumes.

<B>Concurrence des betteraviers</B>

Citant un échantillon de 900 actes notariés, Allen affirme que le ?petit morcellement ne commence véritablement que vers la fin de 1838.? Un processus qui s?accélère entre 1841? 42. Le morcellement est occasionné par les difficultés financières des planteurs au 19e siècle. La vente de ces terres marginales s?intensifie avec le ?grand morcellement?, inauguré en 1880. C?est ?ce qui fit vraiment la fortune des Indiens?.

Qu?est-ce qui pousse les propriétaires à vendre aux Indiens ? A cette époque, l?industrie sucrière locale doit déjà faire face à la concurrence de l?industrie betteravière. L?industrie a besoin de financement pour améliorer son efficience. Elle vend des terres pour financer ses projets de modernisation. En même temps, les anciens laboureurs sont désormais capables de mobiliser suffisamment de ressources financières pour acheter des terres.

Ceux qui achètent sont principalement des ?sirdars et des agents recruteurs?. Ils ont plus de moyens que les autres et cherchent à acheter des terres. Ils prêtent de l?argent aux laboureurs. Ils entretiennent des relations d?affaires avec les gros planteurs franco-mauriciens. ?Célicourt Antelme lui-même a pour partenaire Seewoodharry.?

Ces Indiens spéculent sur le marché foncier et financent les achats et ventes. Tant et si bien que ces recruteurs, eux-mêmes souvent d?anciens travailleurs engagés amassent une ?fortune considérable qui leur permet d?accéder au statut de petit planteur?. En 1896, au moins un quart de la production sucrière de l?île est à mettre à leur crédit. L?année suivante, le Protecteur des Immigrants rapporte que les Indiens ont acheté 23 243 arpents pour une valeur de Rs 4, 6 millions entre 1894 et 1896.

En l?espace de six ans, (1888?1894) les immigrants déboursent Rs 8,6 millions en achat de terrains. Ce chiffre représente une augmentation de 60% de la somme déboursée pour pareilles transactions entre 1864 et 1887.

Le ?petit morcellement? a montré l?intérêt de vendre des terres marginales aux Indiens. Le prix de la terre dans les années 1870 dépasse les Rs 1 000 pour un arpent déjà défriché et cultivé. Ce qui ne décourage pas les acquéreurs potentiels, les Indiens. Un témoignage du directeur du département de l?enregistrement et des hypothèques note que : ?La valeur totale des terres se trouvant aux mains des Indiens fut estimée à Rs 18 millions et le montant de leur avoir à la banque d?épargne était de Rs 1 187 915. ( ?) Vers 1884, il y avait ainsi à Maurice plus de 10 000 petits planteurs qui cultivaient leurs propres terres et ne travaillaient plus sur les sucreries sous contrat mais sporadiquement comme journaliers.? Kunwar Maharaj Singh, haut fonctionnaire venu enquêter sur les conditions de vie des immigrants, en 1924, dira :?Dans pas mal de cas, les Indiens, dont les ancêtres sont venus à Maurice comme laboureurs engagés sans aucun moyen ont amassé des fortunes considérables et les propriétaires fonciers indiens se comptent maintenant par milliers.?

Mais l?histoire est aussi cyclique. Le boom sucrier du début du siècle sera suivi par l?effondrement du prix du sucre, suivi de la guerre. Beaucoup de planteurs indiens seront ruinés. ?Depuis, une crainte invincible tient l?immigrant indien loin de l?agriculture.?

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