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La voie des plantes
La médecine moderne (allopathie) est de plus en plus concurrencée par les méthodes traditionnelles. De nombreux Mauriciens, de plus en plus soucieux de leur santé, consomment tisanes, infusions et jus pour leurs effets bénéfiques sur l?organisme. C?est que les méthodes traditionnelles sont à la fois préventives et curatives. Le 2 septembre, Rookmanee et Vishnu Doorghen ont été admis à l?hôpital du Nord à la suite d?un empoisonnement, probablement causé par la calebasse qu?ils ont ajoutée à leur jus matinal quotidien. C?est une habitude que le couple avait prise «car c?est bon pour la santé», expliquait Vishnu Doorghen à l?express.
Ce cas d?empoisonnement est exceptionnel. Beaucoup de Mauriciens ont, comme le couple Doorghen, conscience des bienfaits de la médecine traditionnelle. Car prendre l?habitude de boire du jus, des tisanes ou autres infusions, ce n?est autre que la pratique quotidienne d?une médecine parallèle à titre préventif. Plus largement, c?est l?ensemble des méthodes traditionnelles utilisant massages, plantes, huiles essentielles qui sont de plus en plus populaires.
Aromathérapie, phytothérapie, acuponcture ou médecine ayurvédique forment partie de ce que l?on appelle plus largement la médecine parallèle ou traditionnelle. Les soins à base de plantes ont le vent en poupe. On qualifie cette médecine de «naturelle». Les plantes sont souvent utilisées dans des décoctions ou tisanes, «même si le terme peut être un peu péjoratif dans le contexte local», précise Ameena Gurib-Fakim, pro-vice chancelière de l?université de Maurice. En fait, la consommation de tisanes n?est pas un fait nouveau à Maurice.
«On se soigne avec les plantes de manière assez ?inofficielle?, c?est-à-dire sans forcément consulter un spécialiste. Les recettes ont parfois été transmises par les générations passées et ce sont des recettes aussi utilisées dans la région et dans les pays d?origine en Afrique ou en Asie», remarque l?universitaire auteur d?un inventaire des plantes médicinales dans l?océan Indien. Il n?empêche que «le socle de connaissances se perd petit à petit. Les traitements allopathiques ont pris de l?ampleur», poursuit-elle.
Dans le même sens, le Dr Comalchandra Radhakeesoon, directeur du centre Shatayu, à Rose-Hill, et président de l?association des médecins ayurvédiques, rappelle que l?utilisation de la pharmacopée du pays d?origine fait partie intégrante de l?héritage culturel des Mau- riciens. Ce bagage de connaissances s?est, par ailleurs, enrichi ici même, «profitant de l?extraordinaire richesse des cultures. Cet échange a permis d?utiliser à la fois les connaissances en matière de pharmacopée indienne, chinoise et africaine».
«Quand on parle de plantes bues en décoctions, tisanes ou infusions, on oublie qu?on parle d?un vrai traitement, qui agit donc comme un médicament. Le suivi médical doit être strict, la posologie bien respectée et les pratiques doivent répondre à des normes.»
Pour autant, les Mauriciens n?ont pas tous l?habitude de consommer des tisanes pour leur santé. Au contraire, ce n?est qu?aujourd?hui qu?on note une évolution à la hausse. «L?héritage culturel s?est perdu après la Seconde Guerre mondiale. La médecine moderne, occidentale, donc allopathique, était préférée. C?était vu comme une évolution positive comme si on dévalorisait les connaissances héritées des ancêtres», explique le Dr Radhakeesoon. «Dans les années 1950-1960, il y a toute une génération qui voulait imiter l?Occident. C?est pourquoi aujourd?hui, il y a beaucoup moins de personnes qui ont une vraie connaissance de la pharmacopée locale. Heureusement, la tendance s?inverse car on se rend compte que les traitements allopathiques ne résolvent pas tous les problèmes.»
Pour le Dr Lai Hang Tsang, qui pratique entre autres l?acuponcture, «toutes les méthodes traditionnelles sont très efficaces. Elles respectent l?équilibre de l?organisme et utilisent des produits naturels. La médecine traditionnelle se base sur des connaissances parfois millénaires. Les bienfaits des produits tels que les huiles, les herbes ou les points d?énergie du corps font de toutes ces méthodes de vraies alternatives aux traitements allopathiques». Alternative, pas dans tous les cas. Dans d?autres, par exemple pour le diabète ou l?hypertension, un traitement peut être complémentaire. Il faudra donc veiller aux résultats en suivant une posologie et un régime alimentaire très strict pour finalement abandonner le traitement allopathique.
Nos trois interlocuteurs avouent que les Mauriciens se tournent souvent en dernier recours vers les méthodes traditionnelles. «Ce ne sont que ceux qui sont déjà venus nous voir et qui sont satisfaits des résultats qui viennent directement», confie le Dr Radhakeesoon. C?est que les professionnels de la médecine moderne se sont parfois montrés très critiques envers la médecine parallèle. «Il faut faire attention aux traitements qu?on donne. Quand on parle de plantes bues en décoctions, tisanes ou infusions, on oublie qu?on parle d?un vrai traitement, qui agit donc comme un médicament. Le suivi médical doit être strict, la posologie bien respectée et les pratiques doivent répondre à des normes. C?est vrai qu?il y a des charlatans. Il y a un contrôle aujourd?hui, mais on ne peut pas prendre à la légère l?utilisation de plantes comme remède», prévient un médecin privé préférant garder l?anonymat.
D?aucuns parlent d?un «désillusionnement des pratiques de la médecine moderne». «C?est un retour aux sources», fait ressortir Ameena Gurib-Fakim. Selon elle, ce segment de la santé enregistre une croissance de 15 % environ. Le succès est au rendez-vous. Il n?empêche que des précautions d?usage doivent être observées. Les plantes sont des médicaments consommés à l?état naturel, sans transformation préalable, si ce n?est le séchage. Avoir recours à la médecine traditionnelle ne dispense pas d?un suivi médical strict, insistent nos interlocuteurs. Pour mélanger différentes plantes dans une décoction, une connaissance pointue des propriétés de chacune d?elles est indispensable.
La différence entre médecine traditionnelle et médicine moderne? Outre le prix, souvent moins élevé, la relation médecin-patient. «On met le couple médecin-patient au centre de nos pratiques, plutôt que de privilégier le tandem patient-traitement», sourit, avec une pointe de fierté, le Dr Radhakeesoon.
ATTENTION AUX MELANGES !
Les acheteurs de tisanes s?intéressent principalement aux vertus anti-oxydantes des plantes. Ce sont les remèdes contre le diabète et pour l?amaigrissement qui sont les plus prisés. Il faut dire que Maurice présente un taux de prévalence inquiétant de personnes souffrant de diabète. «Les habitudes alimentaires des Mauriciens sont mauvaises. On cherche dans les tisanes des vertus miracles. C?est un fait, elles aident mais ne peuvent suffire à elles-mêmes», estime un médecin privé.
En effet, le «tisanier» de Port-Louis, Jay Mootoosamy, insiste lourdement sur la nécessité de faire des efforts parallèles au niveau alimentaire. «C?est la base de tout», conclut-il. Les propriétés du ginseng, par exemple, sont très appréciées car elles boostent le système immunitaire. En cas de petites maladies, le ginseng peut être utile. Dans de nombreuses tisanes on retrouve du «fandamane», qui est une écorce antitoxine. Une décoction à base, entre autres, de «fandamane» est très efficace les lendemains de fêtes. «Il ne faut surtout pas essayer de faire des tisanes soi-même si on n?a pas les connaissances», insiste l?herboriste de Port-Louis.
Mélange, dose, posologie et conseils sont obligatoires. Pour un traitement à base de tisanes, il faut compter environ Rs 50-55 par semaine. Les jus aussi sont assez prisés, mais sont consommés principalement le matin. Pour les jus de fruits ou de légumes, il y a un principe. Notamment en ce qui concerne la consommation, en fonction du mélange fait, avant ou après le repas. Par ailleurs, «il ne faut pas mélanger n?importe quel légume ou fruit», informe le Dr Colmachandra Radhakeesoon. Il existe trois types de légumes: les légumes verts (laitue, épinard, céleri?), les légumes-fruits (concombre et tomate) avec les légumes-racines (oignons, carotte, radis?). «Il ne faut pas mélanger plus de trois familles de légumes dans un jus.» Les légumes-fruits peuvent être combinés avec les légumes verts, alors qu?ils ne peuvent pas l?être avec les légumes-racines. Ces derniers peuvent donc être mixés aves les légumes verts. Il s?agit du principe pour un usage à froid des légumes, donc sous forme de jus, car ce principe ne tient plus totalement dès lors qu?il y a cuisson (soupe).
REDECOUVRIR LA CONNAISSANCE POPULAIRE DES PLANTES
Les connaissances de la pharmacopée se sont diluées dans la culture locale au profit de celles de la médecine moderne. Les pratiques venues de l?Occident étaient considérées comme supérieures, si bien que le traditionnel usage des plantes s?est gommé des habitudes quotidiennes des Mauriciens. Il n?empêche qu?un regain d?intérêt pour les traitements à base de plantes, notamment dans les pays développés, remet au goût du jour l?usage des tisanes et autres décoctions à Maurice. A La Réunion, la mémoire et surtout la pratique ont été bien mieux conservées. Le patrimoine culturel lié aux vertus des plantes y est riche et vivace.
Le «tisanier» est encore un personnage populaire, respecté pour sa connaissance des plantes et de leurs vertus. Or à Maurice, la place d?un tel personnage a disparu, même en milieu rural. Les échanges se développent dans les îles de la région. Les pharmacopées de Madagascar, de la Réunion, de Maurice et de Rodrigues constituent un réservoir biologique considérable. Pour qu?il soit utile, il est nécessaire de réactiver la mémoire de l?usage des plantes. En ce sens, les recherches en anthropologie sont très importantes. Il s?agit de collecter toutes les connaissances possibles, souvent auprès de personnes âgées. Par ailleurs, une association africaine sur la médecine traditionnelle devrait voir le jour afin de partager les connaissances et reconstituer ce patrimoine culturel et naturel qui peut représenter une vraie alternative ou un complément aux traitements allopathiques.
DE L?HERBE AU BAZAR
Donnant sur l?allée centrale du bazar de Port-Louis, l?échoppe de Jay Mootoosamy attire forcément l??il. Des fagots d?herbes disposés en escalier pour lutter contre tous les maux. «Mo pe rod latizann anti-corruption», plaisante un homme d?une quarantaine d?années. Hernie, insomnie, diabète, cholestérol, ulcère, cellulite? Tout y passe. Mais la composition d?une tisane anti-corruption n?est pas encore à l?ordre du jour. D?une voix calme et posée, Jay Mootoosamy est prêt à donner des renseignements à toute personne s?arrêtant devant son échoppe. Affable, il a aussi une bonne mémoire. Il se rappelle, par exemple, de cette jeune femme d?une trentaine d?années venue acheter de la tisane «parce que ça a très bien marché!»
Furtivement, Jay Mootoosamy se retourne et souffle très discrètement : «Elle avait de l?acné.» Malgré le succès de sa tisane, il insiste sur les précautions alimentaires à prendre, toujours avec humour: «Pas de fast-food toutes les semaines!» martèle-t-il sur un ton blagueur, le doigt faussement inquisiteur et les lunettes légèrement baissées. «Un régime alimentaire strict doit accompagner la prise de tisane. Les plantes ne peuvent pas tout faire elles-mêmes, le régime alimentaire est aussi très important et je donne des conseils aussi à ce sujet.» Jay Mootoosamy distille des connaissances héritées de sa famille. Cela fait quatre générations que celle-ci vend des tisanes. Les vertus de plus de 75 plantes, principalement séchées, n?ont pas de secret pour lui. «Une partie de cette connaissance m?a été transmise verbalement, l?autre partie vient du livre de mon arrière-grand-père. Mes aïeux faisaient le même travail en Inde.» Les herbes qui composent les tisanes viennent toutes des forêts ou montagnes de l?île. Les connaissances de la pharmacopée indienne et africaine se sont enrichies localement de la pharmacopée locale. Aujourd?hui, les clients sont plus nombreux, notamment des touristes mais aussi beaucoup de Mauriciens, «habitués ou bien souvent des personnes qui viennent là en dernier recours».
«Les tisanes sont un complément, elles ne peuvent pas tout guérir. Les traitements allopathiques non plus. Il faut trouver un équilibre parce que le régime alimentaire est très important aussi», lâche Jay Mootoosamy tout en s?affairant dans son minuscule carré où il coupe différents types de plantes pour faire la composition d?une tisane amincissante. Alors que des morceaux de feuilles et de branches volent un peu partout autour de lui ? c?est qu?il y va de bon coeur sur le billot ?, Jay Motoosamy analyse la situation. «Aujourd?hui, les gens sont un peu plus conscients des bienfaits des plantes en tisane sur l?organisme. Pendant les années 1970 et 1980, il y avait un creux. Les clients étaient majoritairement des personnes âgées qui avaient déjà l?habitude de boire des infusions ou des tisanes. Maintenant, ça revient. Même les jeunes s?intéressent à ça.»
Jay Mootoosamy a un enfant qu?il aurait voulu voir reprendre cette célèbre petite échoppe. Sa promotion a été assurée par de nombreux magazines, la télé ou simplement des touristes. Le cachet typique d?une tradition qui se perd n?a ici rien de folklorique. «J?aurais voulu que mon enfant prenne le flambeau, acquiert les connaissances familiales mais je ne peux pas l?y obliger», soupire l?herboriste en haussant les épaules.
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