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La presse s?apprécie
Il n?existe pas d?organisme régulateur pour les journalistes. Ils sont pourtant très surveillés. La conférence régionale de deux jours sur le thème «Les médias et la démocratie dans une ère de transition», en début de semaine, a servi à le démontrer : c?est un tableau tacheté de manquements que les chercheurs ont dressé de la presse en général. Les gens de la profession, tout en reconnaissant le bien-fondé de certains de ces manquements, ont tenté d?expliquer ce qui se passe dans les coulisses.
Seuls certains de ces manquements cités ont fait débat. Car, il faut le préciser d?emblée, il y en avait, parmi ceux évoqués, des farfelus, des reproches simplement transposés de la presse étrangère à la presse locale. D?autres étaient des arguments faciles qui poussent à se demander s?ils ne sont pas émis après tout parce qu?il est «politically correct» de critiquer la presse. Comme celui de cette conférencière qui brandissait la une d?un hebdomadaire destiné à un public spécifique, avec une femme très dévêtue, en généralisant : «Voilà ce que publie la presse mauricienne au lieu de favoriser la littérature !»
En revanche, les manquements admis par les gens de métier méritent d?être cités. L?un d?eux est que la presse peut se laisser, consciemment ou inconsciemment, «prendre» par l?establishment, en devenir partie prenante et transmettre le message que celui-ci veut transmettre sans prendre le recul et la distance nécessaires au questionnement. C?est une tendance très fréquente dans la presse de l?Inde, d?Europe et des Etats-Unis.
L?exemple donné par Sidharth Bhatia, qui soulevait le problème, montre comment cette tentation peut être insidieuse. Journaliste ayant exercé en Inde, en Afrique du Sud et au Canada, aujourd?hui chercheur dans une université britannique, il a parlé du comportement des journalistes durant la campagne électorale indienne. Selon lui, les médias de la Grande péninsule ont gobé le thème India Shining de la campagne du gouvernement en place sans l?interroger. De même, la récente guerre de l?Inde avec un de ses voisins a été approuvée par les journalistes. Ils l?ont soutenue par patriotisme sans se poser de questions. Ce n?est pas ce qu?on voit aujourd?hui dans la presse occidentale en ce qui concerne la guerre en Irak.
Un autre manquement avoué est l?insuffisance du «décodage» de certaines informations complexes pour le lecteur. «La presse n?arrive souvent pas à décoder l?information pour ses lecteurs», déplore Christina Chan Meetoo, chargé de cours de la faculté des sciences humaines de l?université. Certains journaux n?arrivent pas, ne peuvent pas, ou souvent oublient, le travail d?explication qu?ils doivent à leurs lecteurs, continue-t-elle. Elle a fait référence, pour illustrer sa pensée, à un article, sur les bornes interactives dans les bureaux de poste, article qui n?explique pas aux lecteurs ce qu?ils trouveront dans ces bornes, si elle sont payantes ou gratuites, et à quel type de consommateurs elles sont destinées.
Les manquements à la précision dans le traitement de certaines informations, voire à l?exactitude ont également été évoqués. Il faut bien souvent le mettre sur le compte de la précipitation, pense le rédacteur en chef du Mauricien, Gilbert Ahnee. Souvent, la presse prend des risques quand il s?agit de ne pas se faire battre par la concurrence, bien que la compétition ne soit pas le seul principe qui guide la presse. C?est, selon lui, une telle attitude qui a donné lieu à la publication de fausses photos montrant des soldats britanniques maltraitant des prisonniers irakiens dans le Daily Mirror dont le rédacteur en chef a dû démissionner.
indépendance politique
A cause de cette précipitation, la presse peut commettre des fautes qui sont interprétées comme un manque de sens de responsabilité et de son indépendance. Or, ce sont là des valeurs dont la presse locale peut se targuer de posséder plus que bien d?autres presses. Et que les responsables des principaux journaux défendent bec et ongles.
Pour leur rédacteur en chef, les principaux journaux ? mainstream newspapers ? jouissent aujourd?hui d?une liberté totale. Gilbert Ahnee estime aux années 70 le moment où la presse indépendante est née. L?express et Le Mauricien devaient alors couper «toute allégeance avec les partis politiques après la coalition PTr-PMSD de 1969». Mais pour le rédacteur en chef de l?express, cette indépendance était depuis longtemps manifeste. Autant l?indépendance politique que l?indépendance vis-à-vis des actionnaires, des bailleurs de fonds.
«The Mauritian media, maintient Jean-Claude de l?Estrac, is highly regarded because of the strong reputation of most journalists from the mainstream newspapers as independent professionals and active participants in the national debate. Throughout its history, the press in Mauritius has been managed for the most part by professional journalists free to determine the editorial content of their newspapers. Owners of publishing houses have no say unless they also happen to be journalists.»
Finlay Salesse, directeur de Radio one, relèvera un exemple pour illustrer l?indépendance par rapport à la publicité, revenu majeur de la presse. Il évoquera une enquête menée par cette radio sur un supermarché après qu?un vigile de cette grande surface eut tabassé un client. «Nous avons fait l?enquête malgré le fait que nous étions en train de négocier un contrat de publicité avec ce supermarché», affirmera Finlay Salesse qui ajoutera que malgré cette enquête, le supermarché a octroyé le contrat de publicité à Radio One. Certains chercheurs émettront des doutes sur la question. Jacky Simonin, chercheur réunionnais, parlera malgré tout de «connivence» entre le monde économique, politique et la presse.
Le solide sens de responsabilité de la presse ne peut mieux s?illustrer, dans une société multiculturelle que par la censure qu?elle s?impose pour ne pas attiser toute haine et par l?éducation à la culture de l?autre, qu?elle favorise. Gilbert Ahnee a ainsi rappelé les émeutes de février 1999 : «There was a dangerous fire to try help extinguish and some stories, excitingly newsworthy in a different context, had to be withheld.» Jean Claude de l?Estrac a expliqué comment les journalistes mauriciens aidaient à la rencontre des cultures et au raffermissement de la culture démocratique. «For most part, Mauritian journalists have been keenly aware of their responsibility in promoting a healthy national debate. They are also very active proponents of Mauritianism, practicing a brand of civic journalism, exposing their readers to the cultural plurality of the nation, bridging the gap of cultural differences, supporting the values of tolerance and secularism». C?est une démarche à mettre également au crédit de la presse indienne, selon Sidharth Bhatia.
Les qualités de la presse mauricienne sont indéniables. Le vice-président de la République, Raouf Bundhun, devait d?ailleurs affirmer, dans son discours d?ouverture, qu?elle a atteint l?excellence et que la population est fière de cette presse. Mais les manquements sont réels. C?est au même constat que sont arrivées les presses indienne et britannique, avant de créer leur Press Council. Puisque les qualités accumulées le long de ces deux siècles font de la presse locale une autorité, elle est tout à fait capable de s?autoréguler.
L?autorégulation, par un comité désigné et l?établissement d?un code d?éthique, est inévitable, explique Roukaya Kasenally, de la faculté des Sciences humaines de l?université de Maurice. Un des plus grands défis de la période post-libéralisation des ondes est de savoir gérer cette libéralisation. Ce n?est que par des organismes régulateurs appropriés que l?on peut y parvenir. La presse écrite ne pourra pas jouir des fruits d?une totale liberté sans assumer les responsabilités qui vont avec cette liberté. Que des citoyens participent à cette régulation, d?accord, mais pas le gouvernement, ajoute-t-elle.
jeter les bases d?un press council
Cette libéralisation marque «l?ère de transition» dans laquelle nous sommes. Cette ère est également marquée par la transparence. Le rôle important de la presse dans la campagne contre la corruption a également été souligné par plusieurs intervenants. Pour participer pleinement à ce combat, le droit d?accès à l?information pour les journalistes, est essentiel, fait ressortir Ibrahim Khoodoruth, chargé de cours de l?université de Maurice. En l?absence d?une loi spécifique pour garantir ce droit, les journalistes ont énormément de peine à obtenir certains types de renseignements. «The freedom of expression and thought rely on the availability of adequate information to inform opinions», pense le chercheur. Un Freedom of Information Act, faut-il le rappeler, figure parmi les projets du gouvernement.
Ces deux jours de réflexion ont-ils servi un des souhaits cachés des principaux protagonistes, à savoir jeter les bases d?un Press Council ? L?exposition de leurs manquements a-t-elle convaincu les journalistes réfractaires ? Ce sera à la presse locale elle-même de prendre l?initiative de prolonger la discussion. Après avoir mis de côté son arrogance, son individualisme et ses divisions.
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