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La presse et le pouvoir
Les journalistes sont de pauvres êtres humains ? ni meilleurs ni pires que vous et moi. Ils vont être sommés, paraît-il, de n?imprimer que la vérité.
Un politicien peut déclarer qu?il n?en veut pas aux critiques ; qu?elles sont même utiles au fonctionnement de la démocratie ! Mais qu?il veut seulement faire le procès des fausses nouvelles. Dit-il la vérité ? Faut-il rapporter ses propos comme de l?argent comptant ? Car il est tout juste possible qu?il ne dise pas la vérité et que le journaliste risque de colporter vers ses lecteurs, à cinquante mille exemplaires, un propos « dénué de tout fondement ». Que faut-il faire ? Publier « sous toutes réserves » ? Ah oui ! il faut contrôler l?information? Mais, dans ce cas-ci, qui, quoi et comment contrôler ?
Je ne cite ce cas qu?hypothétiquement, pour attirer l?attention, dans le débat (d?idées ?) qui oppose le gouvernement à la presse, sur les difficultés que pose et a toujours posé la vérité. Il est difficile de faire croire à un citoyen de bon sens qu?un journal, qui ne peut survivre que grâce à sa crédibilité, invente des fausses nouvelles dans le but délibéré de faire du tort à X ou à Y. Ce serait, à l?évidence, une politique suicidaire. Les nouvelles inexactes ? et il y en a ? ne sortent pas de l?imagination de la presse. Elles ont des sources. Ces sources fournissent des détails qui paraissent plausibles. Surprendra-t-il le lecteur de savoir que, le plus souvent, l?animosité, dans le cas d?une nouvelle inexacte, n?est pas le fait de la presse mais de la source du journaliste concerné ? Et que cette source est souvent le fait de la classe politique qui s?entre- déchire à tous coups ; les coups bas n?étant pas exclus ? Et que ces sources intéressées se trouvent aussi assez souvent dans l?entourage, et même au sein du pouvoir ? Car la rivalité, la jalousie, la rancune ne sont pas exclues des mentalités des politiciens. Et ces rivalités ne sont pas l?apanage des seuls politiciens ; dans la bureaucratie du pouvoir, elles pullulent.
Il faudrait donc que le journaliste ne se fie qu?aux sources fiables. Et ce n?est pas écrit sur son front quand quelqu?un l?informe avec des « ulterior motives ».
Les difficultés de la presse ne s?arrêtent pas là ; ce serait un miracle ! Dans tous les secteurs de la vie d?un pays l?intérêt prime souvent sur la vérité.
Entre industriels, commerçants, fournisseurs, conseillers, experts, candidats, travailleurs sociaux? et journalistes, on ne se gêne pas pour se lancer des peaux de bananes.
Le code de conduite du journaliste lui déconseille de ne se fier qu?à une seule source ; il doit contrôler l?information qu?il a reçue, il doit confronter les parties concernées et adverses, il doit douter des détails et des perceptions, il doit prévenir tout sujet concerné qu?une information le concerne ; et, pour agir selon ce code, il faut trouver des gens souvent indisponibles. En somme, entre le briefing matinal et le « deadline » éditorial, il lui est demandé de procéder à une étude, à une enquête en profondeur du genre de celles qui prennent jusqu?à des années aux experts, au judiciaire et aux commissions d?enquête et à la police ! À moins d?être le bon Dieu !
Le ministre de la Justice est bien placé pour savoir que deux témoins d?un même incident peuvent donner sous serment des versions différentes de ce qui s?est passé. Et il n?est pas rare que les témoignages contradictoires soient également de bonne foi. Les perceptions et les circonstances colorent différemment une même situation. Et tout journaliste qui a pu en diverses occasions vérifier qu?une source est fiable n?a aucune garantie qu?elle ne sera pas, un autre jour, malsaine. Il faudrait des volumes pour faire le tour des responsabilités réalistes du journaliste. Il est victime des circonstances, fautif d?être crédule, quelquefois, fautif tout court. Mais s?agissant des relations entre la classe politique et la presse, il existe un encore plus périlleux danger : c?est la désinformation. Alors que la fausse nouvelle délibérée et pernicieuse me paraît d?ordre exceptionnel, la désinformation délibérée est, comme dit l?anglais, rampante, aussi fréquente en tous cas que la médisance et la calomnie de bouche à oreille dans toute la population.
En somme, on demande à la presse d?être vertueuse, à cheval sur les principes, obéissante à une éthique supérieure, alors qu?elle n?est que le reflet de la société, véhicule d?un dialogue nécessaire à la démocratie. N?oublions pas que nous avons déjà vécu sous la censure? La tentation d?intervenir ici ? et pas ailleurs ? est cousue de fil blanc. Une réflexion peut être plus salutaire. Et il n?est pas inutile de bien connaître de quoi on parle avant d?avancer comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Voilà pourquoi l?autorégulation de la presse paraît une bien meilleure option pour la démocratie mauricienne.
Périscope
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