Publicité
?La passion du Christ?
Malgré certaines querelles épisodiques, la religion a toujours su entretenir de bons rapports avec l?expression artistique, quelqu?en soit le genre ou le niveau. Ainsi, le cinéma hollywoodien, depuis ses débuts, s?est maintes fois inspiré de sujets bibliques, soit en évoquant un thème, soit en racontant des épisodes de la Bible. Cela avec plus ou moins de succès, excepté à l?époque où le cinéma était encore à l?âge de l?innocence et son public pas encore blasé. On pense notamment aux Dix Commandements de Cecil B. De Mille, chef d??uvre du cinéma muet qui, dans sa deuxième version, en 1956, impressionna les foules avec tous ses effets visuels considérés à l?époque comme gigantesques et comme atteignant des sommets dans l?art et la manière. Il faut aussi dire que les Américains d?alors étaient aussi profondément croyants et fervents dans leur foi qu?ils le sont aujourd?hui, et surtout ? ce qui expliqua le succès mondial du film ? que De Mille était un maître cinéaste qui savait choisir son sujet. C?est à dire un sujet qui se prête au cinéma de gros moyens destiné à saisir dans l?instant, l?imagination des foules. Bref, un cinéma de grand spectacle. On devine que c?est en partie cette motivation de De Mille qui anime Mel Gibson, devenu réalisateur pour son film La Passion du Christ. L?autre motivation de Mel Gibson ? avouée celle-là ? est de témoigner de sa foi chrétienne et d?inviter le monde entier à l?y rejoindre.
S?inspirant directement de l?Évangile selon Saint-Mathieu, le film raconte les derniers moments de la vie de Jésus Christ, juste après le dernier repas avec les apôtres. Les premières images nous montrent Jésus (James Caviezel) priant sur le Mont des Oliviers, redoutant l?épreuve à venir mais résistant néanmoins aux tentations de Satan qui lui apparaît sous les traits d?une créature androgyne genre Marylin Manson (en fait, le rôle est tenu par une actrice aux sourcils rasés, Rosalinda Celentano). Même qu?à la troisième tentative, Jésus écrase carrément la tête au serpent censé être l?émanation du Mal. Tout cela est loin d?être subtil.
On voit aussi, parce que le film nous le montre, que pendant ce temps, Judas est occupé à le trahir contre une somme de trente deniers qu?il reçoit au ralenti. Alors que Jésus est arrêté par les soldats juifs (Judas lui donnant un baiser, toujours au ralenti), les prêtres rassemblent leurs forces pour ce qui sera un procès truqué avec tout ce qui s?en suit, ce qui dans le cas présent signifie que le public en a pour un peu moins de deux heures de cruauté gratuite et de violence sadique. D?une manière générale, il est difficile de trouver tout cela très intelligent.
Comme une peinture
La production a pourtant mis à la disposition du réalisateur non seulement de gros moyens mais aussi des techniciens à la hauteur du projet. Et le film s?en ressent. La Jérusalem de l?an 0 a été reconstituée avec les conseils d?historiens (fidèlement ou pas, là n?est pas la question, l?important étant que ce soit beau). Les décors comme les costumes sont magnifiques, en plus d?avoir l?air authentiques. Les prises de vues sont elles aussi magnifiques et, l?air de rien, le temps d?une station de chemin de croix, le film nous offre un tableau somptueux digne de ces grands peintres italiens du XIVe ou XVe siècle.
La production s?est aussi offert des acteurs et des fi-gurants ayant le type physique soit du Moyen Orient, soit du bassin méditerranéen. C?est le cas de Monica Bellucci, qui est beaucoup plus crédible en Marie Madeleine qu?en agent secret. C?est dire qu?on s?y croirait vraiment, d?autant que tout le film est en araméen (pour les Juifs) ou en latin (pour les Romains), toute la distribution s?étant mise à l?apprentissage de ces deux langues sous la houlette d?experts.
Il manque à tout cela la vision d?un vrai réalisateur. Mel Gibson se réclame d?un courant catholique radical. C?est son droit. Tout comme on peut aussi lui reconnaître le droit de vouloir témoigner de sa foi. Après tout, ayant accepté l?éloge du Ku Klux Klan (Naissance d?une Nation de D W. Griffith, en 1915) et l?éloge du nazisme (Le Triomphe de la Volonté, Les Dieux du Stade, de Leni Riefenstahl, en 1935?1936), on peut tout aussi bien accepter l?éloge du catholicisme radical tant que cela se limite au strict cadre d?un film. On reconnaît donc le droit à ce réalisateur d?un genre particulier de faire un film religieux au premier degré, qui serait destiné à émouvoir en appelant à la compassion et à la générosité des élans du c?ur.
Or, curieusement, il passe à côté de tout ce qui, dans ce sens, aurait fait la beauté d?un tel film. Il se contente, par exemple, de montrer le spectacle de Pierre reniant Jésus, de Ponce Pilate faisant un choix politique ou de Marie pleurant son fils alors qu?il aurait pu aussi émouvoir ? ou indigner, dans le cas de Pilate ? en faisant ressortir à travers ces personnages, les notions de l?engagement, du pouvoir temporel vis-à-vis de la Vérité et celle du sacrifice.
Le choc puis l?ennui
Les retours en arrière, lorsqu?ils sont justifiés dans ce film (ce qui n?est pas toujours le cas), viennent nous expliquer le pourquoi et le comment des actions des personnages mais ne nous font pas ressentir leurs émotions. Mel Gibson tombe malheureusement dans le piège que réservait un tel sujet : il choisit le grand spectacle à la manière hollywoodienne. La Passion du Christ nous impose donc ces impardonnables scènes de bastonnade puis de fla-gellation, avec ralentis, sur les fouets arrachant des lambeaux de chair (aucune partie du corps n?est épargnée).
L?effet est réussi pendant un moment, puisqu?on est choqué au début, mais cela ne dure qu?un instant parce qu?elles se prolongent jusqu?à être interminables et finissent par agacer. On se sent finalement comme devant les pires films ?gore?, ces films au scénario inexistant et sans autre finalité que de montrer des membres qui sautent et du sang qui gicle. Le sang gicle aussi dans La Passion du Christ, et même au ralenti : la scène de la crucifixion lors d?un gros plan sur les clous en train d?être enfoncés dans les mains du Christ par des soldats romains. A ce propos, on comprend la volonté de Gibson de forcer le trait afin de nous montrer la cruauté bestiale des soldats d?une armée d?occupation. Mais on se demande si, pour forcer notre indignation, il était nécessaire que ces légionnaires ricanent aussi bêtement tout au long du calvaire de Jésus.
On peut voir dans ces images des incitations à la haine et à l?hystérie qui sont les arguments de tous les fanatismes. Mais en s?intéressant au récit, tout en s?en tenant au strict cadre du film, on s?aperçoit aussi qu?en restant en tous points fidèle au texte de la Bible, La Passion du Christ nous raconte une histoire sans cesse renouvelée depuis la plus noire nuit des temps. Une histoire de prêtres usant de mensonges et manipulant une foule en mal de formules toutes faites (genre ?A mort ! A mort !?), cela pour mettre à mal un individu venant remettre en question une pensée unique dont ils sont les tenants. Ce qui constitue un argument solide contre n?importe quelle religion.
Gilles Noyau
Publicité
Publicité
Les plus récents