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La Palestine est au bord de la guerre civile

4 octobre 2006, 20:00

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Cette fois, il a démarré parce que les policiers palestiniens sont descendus dans la rue pour dire leur ras-le-bol de ne plus être payés depuis sept mois. Pourtant, le président de l’Autorité palestinienne et Ismaïl Haniyeh, le Premier ministre, avaient tous les deux promis, il y a quinze jours, que les salaires seraient versés pour le ramadan, qui a commencé le 23 septembre. L’argent n’est pas arrivé et, dans l’immédiat, il n’y pas de solution en vue.

En cette période de fête pour tous les musulmans, la situation est devenue intenable. Sami Jaber, 44 ans, policier de son état, n’a jamais vu cela. “J’ai vendu tout ce que je pouvais vendre, même les bijoux de ma femme, et j’ai 7 000 shekels (1 250 euros) de dettes. Nous n’avons eu que des promesses, toujours des promesses. Je ne peux rien acheter pour mes cinq enfants. J’ai honte parce que nous sommes à genoux et impuissants.”

Abou Mohammed, agent des moukhabarat (service des renseignements intérieurs), est, lui aussi, sur le point d’exploser. Il s’en prend au monde entier, aux “Américains qui imposent leur loi, aux Européens qui suivent, aux Israéliens qui se frottent les mains alors que nous nous débattons pour survivre. Notre seule préoccupation est de savoir quand nous allons avoir de l’électricité, de l’eau, de l’essence. Quand les points de passage vont être ouverts. Quand va-t-on avoir de l’argent, des coupons de l’Unwra (Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens) ? Nous sommes devenus des pantins. On est plus bas que terre. La cause palestinienne a été oubliée.”

L’amertume est profonde, la rancoeur immense. Gaza est sinistré. L’animation au marché n’a rien à voir avec une période habituelle de ramadan. Les souks sont à moitié vides, dépeuplés. “D’habitude, ici, on ne peut pas se mouvoir. C’est noir de monde. Aujourd’hui, les gens qui passent n’achètent pas. Ils se promènent et regardent. Il y a vingt ans que je n’ai pas vu un ramadan comme cela”, déplore Abou Dibe, marchand de confiseries. Son chiffre d’affaires a baissé de 40 %. Ses rayons sont dégarnis, la marchandise n’arrive plus. L’argent non plus, et les ardoises sont lourdes. “La moitié de mon fonds de commerce est constitué par du crédit”, s’inquiète le marchand d’olives. Les prix se sont envolés. Le lait venu d’Egypte est passé de 9 à 15 shekels (de 1,60 euro à 2,70 euros).

Tragédie presque oubliée</B>

Pour le moment, il n’y pas d’issue. “Nous sommes perdus. On n’a plus de direction, plus de vision. Nos seules préoccupations sont les besoins quotidiens. Nous sommes totalement isolés et assiégés par les Israéliens qui nous maintiennent sous perfusion afin que l’on ne meure pas”, fait froidement remarquer Aymen Chahine, analyste politique et professeur d’université, proche du Fatah.

La bande de Gaza est un tout petit territoire d’une longueur de 40 km sur 10 de large, soit 380 km2. Sur ce petit bout de terre coincé entre l’Egypte et Israël s’entassent 1,4 million de personnes, l’une des plus fortes concentrations humaines au monde. Depuis que le Hamas, classé comme “organisation terroriste”, est arrivé au pouvoir lors des élections du 25 janvier, toute la Palestine est soumise à un boycottage international de la part de l’Union européenne et des Etats-Unis.

Depuis la formation du gouvernement, fin mars, l’aide internationale a cessé et l’étroite bande de terre est devenue, plus que jamais, une prison à ciel ouvert, entièrement coupée du monde puisque les frontières terrestres, maritimes et aériennes sont totalement contrôlées par l’Etat juif qui, en plus, a décidé de ne pas reverser le produit des taxes prélevées sur les Palestiniens à l’Autorité “autonome”. Près de 420 millions de dollars sont dus à ce jour. Un malheur n’arrivant jamais seul, depuis le 25 juin, date à laquelle un commando d’activistes palestiniens a enlevé le caporal israélien Gilad Shalit à la lisière sud-est de la bande de Gaza, l’Etat juif a mené une multitude d’incursions, de bombardements et d’assassinats “ciblés”, causant la mort d’au moins 230 personnes dont, selon le centre des droits de l’homme Al-Mezan, 39 enfants.

Les trois points d’entrée et de sortie du territoire sont entièrement contrôlés par Israël; des portes par lesquelles passe l’oxygène qui permet aux Palestiniens de ne pas mourir asphyxiés. Mais les robinets sont entre les mains des Israéliens. Les deux tiers des Palestiniens vivent en dessous du seuil de pauvreté, fixé à 455 dollars par mois pour une famille de quatre adultes et deux enfants. Ce pourcentage a augmenté de 3 % par mois, passant de 50 % en mars, lors de l’entrée en fonctions du gouvernement Hamas, à 65 % en août. La Cnuced (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement) a averti que le revenu par habitant des Palestiniens risque de tomber à son plus bas niveau depuis vingt-cinq ans. Selon elle, la suspension de l’aide devrait se traduire par la perte de 530 000 emplois potentiels entre 2006 et 2008. La Banque mondiale a aussi lancé un cri d’alarme indiquant que, si la situation persiste, 47 % de la population active sera au chômage en 2008. Le taux de pauvreté atteindra alors 74 %, contre 67 % en 2006.

De tout temps, Gaza a été considérée comme une poudrière. C’est désormais un arsenal. Le soir, dorénavant, tout le monde sort armé. Chaque groupe, chaque clan, chaque famille a constitué sa milice pour se défendre, le cas échéant. Les altercations aux carrefours routiers, les propos agressifs se multiplient pour des vétilles. Gaza vit sur des charbons ardents. La moindre étincelle peut dégénérer.

Les Gazaouis ne comprennent pas pourquoi l’Onu installe des troupes au Liban sud pour éviter un nouvel embrasement, alors que, un peu plus au sud, la communauté internationale semble fermer les yeux sur ce qui se passe, une tragédie oubliée.

© Le Monde 2006

Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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