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LA PAGAILLE
En mettant la clé sous le paillasson cette semaine, Desbro, le plus gros fournisseur de barres de fer de construction du pays, a envoyé un signal fort au gouvernement. Incapable de convaincre celui-ci de la nécessité d?augmenter le prix des barres de fer, fixé par le ministre du Commerce, Desbro a choisi la solution ultime. Mettant au passage ses 200 employés au chômage. Et ce n?est qu?un exemple de ce que l?intransigeance du gouvernement sur le contrôle des prix peut causer comme conséquences. Et pourtant, l?intention du gouvernement, au départ, était bonne.
« Promouvoir un environnement et des pratiques commerciales saines et au bénéfice des consommateurs et de la population. » L?énoncé dans le programme électoral de 2005 de l?Alliance sociale ne laisse aucune place au doute. Les consommateurs doivent être protégés. Mais comment ? D?abord par une farouche opposition du ministère du Commerce dès que les mots « hausse de prix » sont prononcés par les commerçants. Une résistance qui se transforme en fin de non-recevoir si la demande concerne des produits dont les prix sont contrôlés.
Ainsi, Lafarge, l?un des deux gros importateurs de ciment du pays, avait dû longuement négocier avec le ministère du Commerce, et même menacer de fermer boutique, avant de voir sa demande d?augmentation de prix approuvée en juillet.
Des calculs pas toujours exacts
Non content de faire de la résistance sur les demandes d?augmentation, le ministère du Commerce se découvre un nouveau cheval de bataille dans la guerre des prix : combattre les marges de profit excessives. Les premiers à en faire les frais seront les ensacheurs et vendeurs de lait en poudre.
Ayant décrété leurs marges excessives, le ministère leur en impose de nouvelles. Avec pour conséquence la cessation d?activité d?un importateur. Tandis qu?un autre ensacheur, New Zealand Milk, choisira de licencier une partie de son personnel afin de continuer ses activités d?ensachage.
Mais les calculs du ministère du Commerce peuvent ne pas s?avérer tout à fait exacts. Ainsi, à la suite des tensions avec les importateurs de lait locaux, c?est la State Trading Corporation (STC) qui est appelée à la rescousse. Elle sera désormais carrément un acteur sur le marché du lait en important le lait indien Amul pour le marché local. Rajesh Jeetah, en annonçant la nouvelle, précise même que ce lait sera revendu à moins cher que d?autres marques.
Ce qui ne sera pas tout à fait le cas. Car Amul trouvera sur le marché local d?autres marques concurrentes moins chères. Et la conséquence ne s?est plus fait attendre. La marque a disparu des étagères et l?achat d?une nouvelle cargaison par la STC ne semble plus vraiment être à l?agenda.
Autre mauvais calcul : le prix des barres de fer. En se montrant intransigeant, le ministère du Commerce a contesté les chiffres avancés par Desbro en indiquant qu?il lui était possible de trouver un fournisseur qui offre un prix nettement plus avantageux que celui de l?entreprise locale. Une affirmation inexacte, car le ministère du Commerce s?est rendu compte que le devis pour la fourniture de barres de fer par Texima, une société australienne, est en fait supérieur à celui de Desbro !
Ce n?est donc pas étonnant que le secteur privé regarde la position du ministère du Commerce d?un mauvais ?il. « On observe aujourd?hui une contradiction entre la politique officielle du gouvernement de réformer en profondeur les règles du jeu à travers le discours du budget et les interventions du ministre du Commerce. On ne comprend pas ces positions qui, pour nous, sont en opposition avec la stratégie de réforme économique », soutient Jacques de Navacelle, président du Joint Economic Council (Jec).
Le gouvernement, dit-il, parle de « level playing field », de libéralisation, d?ouverture de l?économie aux investissements, de transparence dans les relations commerciales et aussi dans le processus de décisions publiques. Mais en même temps, on voit des interventions de l?État qui font exactement le contraire : blocage des prix, intervention dans le circuit économique contre les acteurs économiques.
Même son de cloche ou presque du côté de Mahmood Cheeroo, secrétaire général de la Chambre du commerce et d?industrie (CCI): « Remettre le contrôle des prix sur certains produits, même si c?est sur un nombre limité, a définitivement envoyé un mauvais signal à la communauté d?affaires, sans compter les effets négatifs sur les opérateurs concernés. »
Pourtant, souligne-t-il, le gouvernement s?acheminait vers une abolition presque complète du contrôle des prix, soutenue par la mise en place d?une nouvelle législation et des institutions pour assurer la concurrence sur le marché intérieur (Competition Act). Il précise que, malgré les motivations sociales, la politique des prix que prône le ministère du Commerce est en contradiction totale avec la philosophie du dernier budget.
Pour Jean-Philippe Couve de Murville, directeur du groupe Cerena dont fait partie Desbro, « la notion du prix fixé va à l?encontre de gains d?efficience car la marge est contrôlée et insuffisante. Ajoutons à cela la subjectivité qui règne autour de toute révision de prix et vous comprendrez que les contre-performances sont tout à fait d?actualité et hors de notre contrôle. »
Pour lui, l?absence de volonté de libéraliser le prix de vente est un obstacle de taille. « Là encore, cette notion qui consiste à faire croire que les prix augmentent parce qu?ils ne sont plus contrôlés est incompréhensible. Les prix peuvent monter pour des raisons bien spécifiques mais certainement pas à cause de celle-ci. »
L?Institut pour la protection des consommateurs exprime sa déception et dénonce les tergiversations du ministère du Commerce sur la question de la loi de la concurrence. La décision, du ministère de réglementer le prix du lait, selon cet organisme, aurait dû amener plus de compétition. « Mais presque un an plus tard, les importateurs livrent cette commodité au compte-gouttes. Ils essayent de faire croire que leur marge de profit est trop faible, et ils tentent ainsi de forcer la main du gouvernement pour revoir cette dernière à la hausse », indique son coordonnateur, Mosadeq Sahedbin.
Économiser Rs 350 millions
La rentrée de la State Trading Corporation (STC) dans l?arène du marché en tant qu?opérateur n?a pas arrangé les choses. La commercialisation du lait Amul n?a pas rapporté les résultats souhaités. La décision d?acheter directement des produits pétroliers de la Mangalore Refinery and Petrochemicals Ltd de l?Inde est plutôt porteuse d?espoir vu qu?elle permettrait à la STC d?économiser quelque Rs 350 millions. Il faut cependant attendre l?examen des chiffres à la fin de l?exercice 2006-2007 pour vérifier si le Conseil des ministres a eu raison d?adopter une telle stratégie.
Le rôle de la STC est dépassé
L?importation du gaz ménager a créé quelques soucis financiers pour la STC. La totalité de la dernière augmentation du prix du gaz ménager n?est pas passée aux consommateurs. À titre d?exemple, la moyenne du coût réel d?une bonbonne de 12 kg pour le dernier trimestre s?élève à Rs 457,52. Or, ce logement est offert à seulement Rs 300. Soit un manque à gagner de Rs 142, 52 sur chaque bonbonne de gaz de 12 kg.
Au 30 juin dernier, les pertes cumulatives encourues par la STC pour ce qui est de la commercialisation du gaz ménager sont de Rs 634 millions. « Le gouvernement a lancé des réformes très profondes, mais il a oublié de réformer l?organisation de l?État et en particulier la STC, un organisme qui n?a plus du tout sa place dans une telle réforme. Les circonstances ont changé. C?est normal qu?on ferme. La corner stone de la résistance au changement, c?est la STC dans son principe. Je ne critique pas les gens qui y sont employés », explique Jacques de Navacelle.
Mais le rôle de cet organisme, dit-il, est totalement dépassé. Il affirme que dans tous les pays un peu traditionnels comme Maurice ou la France, les politiques ont très peur de toucher à l?organisation administrative de l?État. « Il faut reconnaître que ce n?est pas facile pour le monde politique traditionnel de remettre en cause les structures de l?État parce que pour eux, c?est souvent quand même diminuer le nombre d?emplois, et que politiquement, cela n?est pas toujours facile à accepter. » La corner stone du problème est la STC dans son principe même, poursuit-il. « Et c?est vrai que l?on peut passer en revue d?autres organismes. »
Mahmood Cheeroo évoque même une possible cessation à terme des activités de la STC. « On doit logiquement se diriger vers une réduction, voire une cessation à terme, des activités de la STC. Mais le plus important pour le moment, est que si la STC intervient dans le marché, elle doit être placée au même niveau que d?autres opérateurs dans les secteurs concernés et fonctionner en toute transparence, sans avantage aucun. »
Introduit en avril 2004, l?Automatic Pricing Mechanism (APM) est un pas dans la bonne direction. Ce mécanisme a le mérite de mettre tout le monde d?accord. Il a la prétention de tenir compte de données réelles du prix des produits sur les marchés internationaux et de les répercuter dans le prix pratiqué localement.
Au départ, seuls les produits pétroliers étaient considérés par ce mécanisme. Aujourd?hui, l?APM a été également étendu au calcul du prix du gaz. Une décision critiquée par l?ICP. « C?est un scandale. Le gouvernement a une responsabilité sociale. Résultat : les pauvres sont de plus en plus pauvres », déclare Mosadeq Sahebdin.
L?APM est plutôt perçu comme un subterfuge
Cependant chez certains, l?APM est plutôt perçu comme un subterfuge pour permettre à la STC d?éponger ses dettes. C?est un argument que conteste avec force Rajesh Jeetah. « C?est faux. Ce mécanisme fonctionne de manière transparente. Son principal objectif, c?est de récupérer les pertes encourues. » (voir hors-texte).
Avec une roupie qui ne cesse de perdre sa valeur face aux principales monnaies dont le dollar américain en particulier, la politique du contrôle des prix pratiquée actuellement par le gouvernement risque de décevoir davantage les consommateurs et la population qu?il veut, à juste titre, protéger.
Lindsay PROSPER et Bindu BOYJOO
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