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La musicalité de l?être
Réincarnation d?un scientifique déluré, qui transperce l?air d?un son électrisant. Ses lèvres qui chuchotent des Fa, Sol, Si, les yeux caressant le cou de la guitare électrique, Vishen Mooneesawny trépide de passion. Fini les outils de mécanicien, pour le moment, c?est le blues de la vie qu?il extériorise, le jazz de la nuit qu?il épouse et c?est le rock qui le caractérise. A Vacoas, dans sa tour d?ivoire qui lui sert de maison et de studio, Vishen saisit sa guitare pour une démonstration. Ce mélange subtil de sonorité, transpose les esprits dans un bar enfumé, avec un chanteur pianotant un air triste, cigarette à la bouche, sourcils froncés. Atmosphère de nostalgie. L?image de Pink Floyd ou Gary Moore s?impose toujours à Vishen qui se remémore l?année de prédilection. Gagnant de la Gamme d?Or en 2001. Douce violence. Le rock l?emportant sur l?âme. L?âme fusionnant avec la vie. La musique, exutoire des cordes vocales. Instruments, amants des chanteurs.
Loin du rock, loin de Vacoas, loin de Vishen, dans une atmosphère polaire, la tribu des artistes est là. Kama Moya, huit artistes. Une voix. Un souffle. Celui des cicatrices. «Enn sentiman amer, enne sentiman pa clair, pe coul dan mo lecor depi ki mo fine tombe». Pour une répétition à Belle-Rose, ils portent avec eux, djembé, roulèr, grand tambour à son étouffé recouvert d?une peau de cerf, guitares et maravane aux grains de sable. Norbert dirige, Klarys fait les présentations, Arnaud et Ariel balancent le jus électrique dans les guitares. Jérôme et Teddy font les percussions. On souffle dans les mains pour se réchauffer. Le studio est minuscule. Jérôme et Norbert portent l?énorme roulèr à l?intérieur. D?abord crispés, ils s?échauffent. Stop. Rewind. Norbert se place derrière le micro. «Aster», conseille-t-il. Une chanson inscrite dans les mémoires. Kama Moya, gagnant de Rêve de Star en 2003 avec la chanson Aster. Prisonniers dans la bulle du studio Music Plus, les souffles se rencontrent, se quittent, s?écoutent. Les corps se frôlent et s?agrippent. La musique peut revivre.
Rouille, hâlée, enivrante, de sa voix, Norbert chante la nature, désenchante sur les difficultés, berce une douleur inavouable. Leurs textes autant que leur complicité fascinent. Confinés dans ce cadre étroit, dans l?obscurité de la nuit, assis sur des escaliers qui craquent, nous laissons Kama Moya nous emporter. La maravane plonge les esprits dans les vagues de rythme déferlant sur un océan de mots. Quand Jérôme tambourine sur le roulèr, la mélodie qui en réchappe fait frissonner. Le temps de l?Afrique surgit. Le temps calciné où les esclaves meurtris de souffrance, luttaient pour obtenir une liberté.
Kama Moya perle d?interprétations. Entre les chansons, ils se soutiennent du regard, s?observent. «La musique c?est l?individualité en fusion. On vit avec, on ne se prend pas trop la tête, on se libère? » retrace Klarys. Des expériences qu?ils ont vécues. Inoubliables. Trois ans et demi qu?ils existent et ils suscitent toujours cette même alchimie. Ce même acharnement à pointer du doigt et des partitions, les airs de soul américains et de blues aux teintes de jazz. Dès que Rupert se place derrière la batterie, le visage ravagé par les émotions, empreint d?une puissante sensiblerie, il éreinte l?instrument avec violence. «Retire ton stress, Rupert !» encourage Jérôme. Comme pour se confier. Vider sa tête et son corps.
L?effet domino se produit. Rupert embrase alors les sens de Norbert qui joue avec sa voix, les yeux fermés, la main qui semble ciseler l?air. Comme s?il tentait de convaincre un public absent. «Ça fait du bien !» finit-il par lâcher. Il pousse un soupir qui en dit long. La fureur de l?émotion est intenable. Kama Moya, c?est du swahili. Une langue venant d?Afrique de l?Est. Cela signifie «à l?unisson». Le c?ur en exaltation, après sept chansons, nous retournons à la réalité. L?heure tardive ralentit l?emballement des membres. L?âme remplit de mots et de sonorités, le temps de la répétition est passé.
A Fond du Sac, malgré le froid, la fatigue, les Bhojpuri Boys sont debout. Seuls face à la musique. Seuls dans un cocon ou l?épuisement de la journée cède la place à une envie irrépressible de chanter son être. Dans la langue des immigrants, entre des fragments de créole et d?hindoustani, Kishore Taucoory, leader du groupe, est en ébullition. Esprits en euphorie, les yeux buvant les notes, les Bhojpuri Boys s?enferment dans le garage de Kishore pour répéter. Perdus dans les vapeurs de la passion, rien que pour un instant, les douze membres du groupe prennent la peau des artistes. Captivante, trépidante, leur musique fait un corps à corps avec l?esprit. Elle accentue les palpitations.
Plus rapide, plus vivante, plus énergique. L?oriental, l?Inde sortant des mémoires, le bhojpuri tremblant de significations. Batterie, basse, tambourine, tabla, dholak, flûte. Les transmetteurs à musique s?enflamment, embrassant les pores des artistes. Si on voit le visage de l?un d?eux, parfois impassible voire inaccessible, creusé par la fatigue, ce n?est pas étonnant. 22h30. Qui disait que la musique était affaire de facilité ? Que les artistes ne sont que des «cholos», pouffés de paresse et vidés de toute intelligence ? «La misik, sa enn discipline sa, li ena so valer, li diman la peine !» Kishore brise le silence.
En chantant le bhojpuri, la langue dont certains ont honte et que d?autres admirent, les Bhojpuri Boys anoblissent le passé. Les immigrants de l?Inde parlant aux «zilois» africains. En fermant les yeux sur leur instrument, Sewraj, Anuradha, Deraj, Vijay, Jim, Sunil et Berty forment un tout. Oublier les pirates. Oublier la réalité. Les difficultés à trouver un producteur. Pour accepter tout cela, il faut de l?amour. Pourtant, ces artistes n?hésitent jamais à reprendre leurs instruments. Encerclant les chanteurs, survolant les mots que l?on ne saisit pas, la senteur masala du bhojpuri renaît.
Le 21 juin, Fête de la Musique, dix ans exactement que les Bhojpuri Boys existent. «Nounn souffert, fer sacrifice, cotoye bien tigit personnages ki ti honnête, mais zordi nou la. Debout. Encore pe debat !» Les confidences de Kishore se perdent dans la nuit. Le regard à terre, la moue légère, il est bien trop tard pour continuer la répétition. L?épuisement est à son apogée. L?engouement des musiciens ralentit soudainement. Yeux à demi-clos. Le silence envahit la salle.
Emprisonnée dans les rêves, la nuit s?achève sur des notes qui harcèlent l?esprit. «L?experiens qui mo fine viv, met dan coin tou mo deriv, fine ouver mo lizie». A fleur de peau avec les sens, Kama Moya, Vishen ou Bhojpuri Boys sont là, sur les traces et l?histoire de la musique métisse. Si Vishen sera à la municipalité de Curepipe avec Laydee Haydée le 21 juin à partir de 10h00, les Bhojpuri Boys seront quant à eux, à Palma à 13h00 demain et à partir de 14h00 au Stade Georges V pour finir au Caudan Waterfront. 21 juin. Une date. Une commémoration. Celle d?une musique en fête.
«La maravane plonge les esprits dans les vagues de rythme déferlant sur un océan de mots. Le temps calciné où les esclaves meurtris de souffrance, luttaient pour obtenir une liberté.»
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