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La mer patrie
● Après 8 000 kilomètres de traversée du Pacifique, vous arrivez aux Marquises et vous allez vous recueillir devant la tombe de Jacques Brel. Etait-ce pour saluer le poète aventurier ou l?homme de la mer qu?il a aussi été ?
Saluer l?homme qui a écrit de telles chansons sur Les Marquises. Il faut y être pour se rendre compte à quel point ses chansons sont justes et magnifiques. Il a décrit la force et la poésie qui règnent sur ses îles. Mais il y a aussi, à côté de sa tombe, celle de Gauguin. Il y a là deux hommes qui ont fait rêver des millions d?hommes?
● Quand vous parlez dans votre livre de cette envie de disparaître en mer tellement votre traversée a été éprouvante, vous vous retrouvez dans cette phrase de Brel qui disait : ?Il y a deux sortes de gens, il y a les vivants et ceux qui sont en mer? ?
Non pas du tout. Je crois qu?il veut simplement distinguer qu?il y a les hommes de la terre et les hommes de la mer. Moi, si je vais en mer c?est pour trouver mon bonheur. Et mon bonheur à moi il est toujours au-delà de l?horizon. Et ce n?est sans doute pas le même que celui du terrien.
● Votre territoire c?est la mer, c?est votre choix définitif ?
Oui et depuis l?enfance. Je suis parti sur un bateau pour la première fois à l?âge de 7 jours. J?ai toujours habité sur un bateau à voile, j?ai appris à marcher sur un bateau, j?ai été bercé par les vagues dans mon hamac entre les deux mâts en écoutant mon père me raconter des histoires marines et celles de Jules Verne. Je suis attirée par la mer comme par un aimant. Attirée par cette liberté, par cette pureté, cette simplicité, ce goût du vrai. Bernard Moitessier disait : ?Il n?y a de maître en mer que le vent, la mer et le soleil?. Cette force éolienne qui pousse le bateau, c?est vraiment quelque chose de magique. Faire le tour du monde est pour moi un rêve d?enfant.
● Aimer la mer à ce point vous donne-t-il une autre vision du monde ?
Je ne le crois pas. Le monde est très complexe. Notre planète s?appelle la planète bleue parce que sa plus grande partie est composée de mer. La comprendre et d?y penser un peu, c?est aussi une manière de comprendre le monde. J?y suis attirée naturellement et je retrouve cette proximité avec la nature, avec le monde. En ville, on est éloigné des choses par ce monde de production. En mer, on quitte tous les jours un peu plus cette carapace que l?on porte quand on est à terre, dans une vie trépidante. On retrouve sa substantifique moelle.
● S?éloigner pour se sentir plus proche ?
Il faut s?éloigner pour avoir ce regard extérieur qui fait que lorsque vous regagnez la terre, vous retrouvez tous les bonheurs les plus simples de la terre.
● Vous donnez comme raison pour avoir effectué cette traversée du Pacifique à la rame que cet exploit avait été réalisé par des hommes, jamais par des femmes. Ce n?est pas un peu mince comme raison ?
Non, ce n?était pas la seule raison. J?avais toujours navigué sur des bateaux à voile et j?avais envie de revenir à l?essentiel, le bateau à rames. Se trouver dans un petit bateau et se retrouver à trente centimètres de l?eau et vivre avec la mer une expérience forte et dense. Je ne me suis jamais mesurée à la mer. On prend sa juste mesure par rapport à elle. C?est, en quelque sorte, un voyage initiatique. Un voyage intérieur. Partir comme une ascète. Le seul livre que j?ai emmené avec moi, c?était Pensées sur moi-même de Marc Aurèle. Je suis parti dépouillée. C?était une manière, dans le cadre de mes partenariats avec les écoles et les hôpitaux d?enfants malades, de leur montrer la réalité de cette image que je prends souvent avec les enfants, à savoir que quand on est devant une montagne immense comme devant des projets difficiles, couper les choses en petit bouts et faire les choses morceau par morceau, on peut arriver très loin. Rien n?est impossible parce que la force on l?a au fond de soi. On n?a pas tous les mêmes possibilités, on y met plus de temps, plus d?énergie, mais on y arrive. C?est dans le temps qu?on arrive au but.
● La mer vous apprend aussi ce temps relatif ?
Oui c?est certain. Ce qui fait peur aux terriens, c?est justement ce côté imprévu de la mer. Quand on y est, on ne sait pas combien de temps on va y rester, si on aura du beau temps ou du mauvais temps. On est soumis. Devant la mer on est obligé de faire le gros dos et d?attendre. Dans mon petit bateau à rames, j?ai eu des tempêtes colossales avec des vagues de 10 mètres de haut, avec 17 chavirages dans la même nuit et j?ai passé ainsi plus de 24 heures. Il faut attendre. On ne sait pas combien de temps on va rester ainsi. Tout ce que l?on sait c?est que ça finira bien par s?arrêter? Que la tempête finira bien un jour. Croyez-moi, ça vous apprend l?humilité? On comprend son insignifiance sur la planète, on comprend que la terre tournera de la même manière que l?on disparaisse ou non. On pense simplement qui on est, à ce fourmillement qu?il y a en nous. Dans son livre Le loup des mers de Jack London, il exprime avec justesse cette envie de vivre cet amour de la vie qui fait que l?on s?accroche.
● La vie prend un autre sens quand on s?approche du danger ?
Pas du danger. Je ne suis jamais allée chercher le danger. Je suis assez féminine de ce côté. Je suis méthodique, organisée et c?est l?exemple que je veux donner aux enfants. Il faut aller chercher ses propres rêves, sa propre passion et le faire avec du travail et de la rigueur. Ma volonté n?est pas toujours d?aller plus haut ou de me confronter aux choses difficiles pour dire que je l?ai fait. Pas du tout. Personne n?a jamais eu aucune victoire sur l?océan. On ne vainc pas l?océan, c?est simplement lui qui vous laisse passer. Il faut se faire assez petit pour passer inaperçu.
● Vous parlez beaucoup de souffrance dans vos livres?
Oui, mais je ne vais pas la chercher. Elle s?impose à moi dans la réalisation de mes rêves et dans cet accomplissement qui fait que la vie est une passion à chaque instant.
● Vous parlez de voyage initiatique, qu?avez-vous trouvé au bout du chemin?
Moi-même. Je pars me retrouver moi-même et avoir ce temps. Ce temps derrière lequel on court sans cesse. Et là, d?un seul coup, on a le temps en mer. On se retrouve dans cet état de solitude jouissive au milieu de cette mer immense, sur ce petit bateau. C?est quelque chose d?extraordinaire que j?arrive difficilement à expliquer. Il y a cette sensibilité exacerbée par rapport à la nature. J?ai pleuré devant des soleils couchants? On se transforme. Parce qu?on change lentement. On devient un peu animal. On devient beaucoup plus intuitif, plus à l?écoute, on a les sens éveillés. On reconnaît plus de formes, plus de couleurs, plus de bruits. Tout ce qu?on perd quand on est sur terre au milieu de nos chaudes questions d?actualité. En mer, on se dépouille et cela peut, pour certaines personnes, être effrayant. Se dépouiller, c?est perdre ses repères habituels et on n?en a pas l?habitude. Nous nous croyons toujours injustement enchaînés, alors que nous sommes des êtres libres et qu?il faut simplement oser?
● Et être prêt à en payer le prix?
Certainement, et c?est ce qui nous fait peur. Les gens, quand ils parlent de ma traversée, me parlent toujours de l?arrivée. Jamais du départ, de cette peur qui me tenaille quand je donne mon premier coup de rame pour traverser l?océan. Ils parlent encore moins de toute la difficulté immense de la préparation, de tous les sacrifices que cela demande. Cette liberté-là, elle a un prix. Mais dans nos sociétés où l?homme est cocooné, protégé où l?on en est presque à en vouloir à l?Etat parce qu?il ne nous a pas obligé à regarder à gauche et à droite quand on traverse la rue si on se fait renverser ! Dans notre monde qui est un labyrinthe, personne n?ose monter sur une marche pour regarder où est la sortie. Pour savoir que les chemins sont divers et qu?on peut toujours s?en sortir. Chacun doit choisir le sien. Il faut faire ses choix et assumer. Et ce n?est pas forcément facile. La question est de savoir qui on est, quel est son devoir d?homme sur terre et comment l?assumer le plus humainement possible.
● Si vous aviez péri en mer, tout ce voyage aurait-il eu le même sens, la même valeur ?
Je suis une amoureuse de la vie et je n?ai qu?une peur, celle de la mort?.
● A voir ce que vous faîtes, on pourrait ne pas vous croire?
Oui je sais bien. Je n?ai pas peur de l?instant de la mort; j?ai peur du manque de vie, de passion. Il y a des milliers de choses à faire, à voir, à vivre. J?ai envie de laisser s?accomplir l?énergie qu?il y a en moi. La mort me semble inconcevable. Justement, au cours d?une de ces tempêtes, quand je l?ai frôlée, je me suis dit : Jamais ! Je ne suis pas venue pour ça. Et c?est pourquoi, mes voyages, je les prépare avec minutie et rigueur. On prend toujours un risque, bien sûr. Mais il y a toujours des risques. Une vie sans risques, ça n?existe pas.
● Pour ceux qui regardent de loin, c?est quoi la préparation d?un tel voyage ?
Elle est colossale. C?est beaucoup de travail. C?est d?abord le matériel, puis la recherche du partenaire, le convaincre. Puis travailler sur le projet pédagogique. C?est aussi le travail de communication. C?est un travail énorme avec la météo et tout l?aspect de sécurité. Il faut s?occuper de la technique aussi. Puis il y a l?entraînement. S?entraîner à la rame, faire de la musculation parce que c?est important d?être en bonne forme physique. Et puis on arrive sur le ponton de départ et là, il faut y aller. Le moment de vérité, qui dira si on s?est bien préparé. Se donner un coup de pied aux fesses et partir en essayant d?oublier ses peurs. Et les premiers jours sont toujours douloureux? Le temps de rentrer dans l?action et dans la réalité de la traversée.
● Quand vous quittez la terre, y-a-t-il quelques secondes pendant lesquelles vous vous dîtes que vous ne la reverrez peut-être pas ?
Jamais ! Je suis bien sûr l?eau. Je n?ai jamais peur de couler, alors que dans les airs, j?ai souvent peur de tomber. La mer m?attire par sa poésie et son mystère.
● Il faut aimer la solitude ?
Non, pas en premier lieu. Il faut d?abord aimer l?aventure, découvrir, se projeter. Ce n?est pas pour la solitude. Elle est là et ça m?apporte autre chose, mais ce n?est pas pour elle que je pars. Je ne vais pas en mer pour fuir la terre.
● La nécessité des sponsors et de la publicité a-t-elle changé la nature de l?aventure ?
Les aventures coûtent cher et on est obligé d?être aidé par des partenaires. C?est comme ça. J?essaie d?être en cohérence avec eux. Certains comprennent le sens de l?aventure et le partagent avec vous. Il y en a même qui viendraient sur le bateau. D?autres sont plus discrets et plus éloignés. Je respecte les deux. La seule chose qui ait vraiment changé, c?est que vous êtes tenue presque obligatoirement à envoyer des images satellites pendant que vous êtes en mer. J?ai une liaison satellite une fois par semaine avec les enfants, j?ai un journal de bord tous les jours sur mon site et tout cela prend du temps. Mais cela ne change pas le sens de l?aventure. Cela n?empêche que je suis toujours seule sur mon bateau. Et le danger est toujours là. Si je me renverse, on prendra dix jours pour me trouver. Et ça me fait rire quand on me demande quelquefois si j?ai un sofrologue? Cela ne me paraît pas concevable. On a déjà des moyens énormes, modernes. Dans mon coeur l?aventure reste la même. L?océan reste le même qu?à l?époque de Slocum ou de Moitessier.
● Vous êtes proche de la politique, de Jean François Copé de l?UMP, porte-parole du gouvernement de de Villepin, c?est votre prochaine voie d?engagement ?
Je ne me suis pas lancée en politique. Jean François Copé est maire de Meaux et je suis née à Meaux. J?aime beaucoup son action, son enthousiasme. C?est quelqu?un que j?aime beaucoup. La ville me soutient dans mon aventure. C?est quelqu?un de brillant et de passionné. Pour l?instant je ne fais pas de politique.
«Je n?ai pas peur de l?instant de la mort; j?ai peur du manque de vie, de passion. Il y a des milliers de choses à faire, à vivre. J?ai envie de laisser s?accomplir l?énergie qu?il y a en moi.»
● La précision est importante ?
Je dis pour l?instant, parce que je ne sais pas de quoi peut être fait l?avenir. Ma vie, c?est comme un grand escalier. Je gravis marche par marche. Pour l?instant, je prépare pour septembre prochain, mon tour du monde à la voile. Cela va durer 5 mois. Je partirais de la Réunion pour faire ce tour du monde à l?envers et revenir à la Réunion sur un monocoque de 26 mètres en aluminium. C?est ma prochaine aventure.
● Vous écrivez : ?Je suis un peu plus heureuse chaque jour ?. De nos jours, le dire est presque une imprudence?
Pourtant, c?est vrai. Je vis l?instant et je profite de toutes les richesses qui me sont offertes en ne puisant jamais dans le passé, mais dans l?instant. C?est la mer qui m?a appris cela. Aussi à donner tout ce que j?ai au fond de moi- même. J?ai quelques victoires dans des regards d?enfants et cela me suffit à nourrir mon coeur pour les jours de solitude. Les retours sur terre sont agréables, quelquefois pour des raisons qui peuvent paraître stupides : dormir dans un lit sec, boire de l?eau du robinet, alors qu?au cours de ma traversée, j?avais bu mon urine par manque d?eau, des petites choses qui me fascinent et qui montrent à la fois la force et la faiblesse de l?être humain.
● Quand se situe la parenthèse : en mer ou sur terre ?
Je ne suis pas sur terre en attendant de partir en mer. Ni en mer en attendant de rentrer à terre. Je suis à l?aise dans les deux. C?est complètement égal et complémentaire. J?aime les deux et vous savez quoi ? Je trouve que les îles me conviennent bien. Elles sont un mélange vraiment fort de mer et de terre. Un peu à l?écart du reste du monde. Et j?aime bien la mentalité des îliens, la force qu?il y a chez eux.
● C?est l?autarcie qui les a construits ?
Sans doute. C?est ce qui leur donne ce sens naturel pour l?indépendance.
● Quand vous êtes au milieu de l?océan et que vous entendez à travers la radio les tourments de la terre, ses déchirures, vous vous dites quoi ?
Quand je suis en mer, j?essaie de me tenir à l?écart des informations et de ce genre de choses. Mais quelquefois, quand j?étais en attente avant de passer à l?antenne au cours d?un bulletin d?information, j?entendais par exemple de la publicité. Vous ne pouvez pas savoir ce que ça peut faire d?entendre une publicité de BUT au milieu de l?océan, quand vous êtes en train de vous battre avec des vagues. Vous avez l?impression que l?on vous prend vraiment pour un débile, un abruti. Il y a un étonnement. Et les informations me font croire qu?on oublie volontairement tous les gens qui se battent pour faire de belles choses, pour parler de choses qui vont dans le mauvais sens. J?aurais souhaité que ce soit plus équilibré. Mais les journalistes sont comme ça, ils aiment ce qui ne va pas. C?est un peu décevant.
«Je trouve que les îles me conviennent bien. Elles sont un mélange vraiment fort de mer et de terre. Un peu à l?écart du reste du monde. Et j?aime bien la mentalité des îliens, la force qu?il y a chez eux.»
● Vous êtes-vous sentie concernée par cette flambée de violence dans les banlieues parisiennes ?
Bien sûr. Cette révolte est un mal être de gens qui n?arrivent pas s?insérer. Ils ont l?impression de ne pas être chez eux et ça ne les dérange pas de casser. C?est dommage. Je ne fais pas encore de politique, je ne peux pas vous répondre. Quand l?homme n?a pas encore passé le cap de la révolte pour arriver à celui d?apprendre à s?enrichir avec l?expérience de la vie? Je travaille avec des jeunes, des petits des cités, et j?essaie de désarmer la violence qui pourrait s?emparer d?eux. Je leur parle de leurs rêves, de leurs chemins. Ceux qui cassent les voitures sont ceux qui ont l?impression de ne même pas avoir de rêves. Un horizon bouché.
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