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La littérature, pour quoi faire?

3 décembre 2007, 00:00

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par Issa Asgarally La littérature, pour quoi faire ?

Antoine Compagnon, Editions Fayard / Collège de France, 2007, 10 euros.

Ce petit livre du critique littéraire Antoine Compagnon est sa Leçon inaugurale au Collège de France, où il est désormais titulaire de la chaire de «Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie». L?auteur, surtout connu pour «Le démon de la théorie», commence par rappeler que la succession des chaires de littérature française au Collège de France illustre bien l?évolution des études littéraires en France, de Jean-Louis Aubert (1773-1784) à Marc Fumaroli, en passant par Paul Valéry, Jean Pommier et Roland Barthes. En effet, parmi ceux qui ont occupé cette chaire, on trouve des partisans de la rhétorique, des philologues, des historiens de la littérature et des défenseurs de la poétique.

Survolant ces «écoles», Antoine Compagnon arrive à la question fondamentale qu?il veut débattre avec ses auditeurs et les autres questions qui en découlent : «Pourquoi parler ? parler encore ? de la littérature française moderne et contemporaine en notre début du XXIe siècle ? Quelles valeurs la littérature peut-elle créer et transmettre dans le monde actuel ? Quelle place doit être la sienne dans l?espace public ? Est-elle profitable dans la vie ? Pourquoi défendre sa présence à l?école ? Y a-t-il vraiment encore des choses que seule la littérature puisse nous procurer ? La littérature est-elle indispensable, ou bien est-elle remplaçable ?»

Pour y répondre, Antoine Compagnon examine quatre aspects familiers du pouvoir de la littérature. Le premier est la définition classique qui permit à Aristote de défendre, contre Platon, la place de la poésie dans la cité : «C?est grâce à la mimesis ? traduite par représentation ou par fiction ? que l?homme apprend, donc par l?intermédiaire de la littérature entendue comme fiction. La littérature plaît et instruit.» Plus loin dans la «Poétique», il est écrit que la catharsis elle-même, purification ou épuration des passions grâce à la représentation, vise à améliorer la vie à la fois privée et publique. La littérature détiendrait un pouvoir moral.

Selon une deuxième définition du pouvoir de la littérature, apparue avec les Lumières et approfondie par le romantisme, elle est non plus un moyen plaisant d?instruire, mais un remède qui libère l?individu de sa soumission aux autorités, comme le disaient les philosophes. La littérature et la lecture le guérissent en particulier de l?obscurantisme religieux et contribuent à sa liberté et à sa responsabilité. Fidèle à l?esprit des Lumières, Sartre considérait que la littérature a le pouvoir de nous faire échapper aux «forces d?aliénation ou d?oppression».

Un troisième pouvoir de la littérature est son action sur le langage : « La littérature parle à tout le monde, elle recourt à la langue commune, mais elle fait de celle-ci une langue propre ? poétique ou littéraire.» Depuis Mallarmé et Bergson, on conçoit la poésie comme un remède non plus aux maux de la société, mais, principalement, aux «défauts» de la langue. Le poète et le romancier nous révèlent ce qui était en nous, mais que nous ignorions parce que les mots nous manquaient pour l?exprimer. Ce phénomène, souligne Antoine Compagnon, a été décrit par Bergson à l?aide d?une comparaison qui peut faire songer à Proust : «Au fur et à mesure qu?ils nous parlent, des nuances d?émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps mais qui demeuraient invisibles : telle l?image photographique qui n?a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera.» On peut soutenir les propos d?Antoine Compagnon par le rappel que les grands écrivains apportent toujours quelque chose à la langue : Rabelais au français, Chaucer à l?anglais, Tolstoï au russe?

Antoine Compagnon avoue qu?on a parfois mésusé ou abusé de ces trois pouvoirs de la littérature, et qu?elle n?a pas toujours été associée à de justes causes. C?est la raison pour laquelle depuis Baudelaire et Flaubert, de nombreux écrivains ne reconnaissent que le pouvoir de la littérature sur elle-même. « A vrai dire, en art, il n?y a pas de problèmes ? dont l??uvre d?art ne soit la suffisante solution», soutenait André Gide en 1902.

Que penser aujourd?hui de ces quatre pouvoirs, classique, romantique, moderne et postmoderne ? Antoine Compagnon se demande si le moment n?est pas venu de passer du discrédit de la littérature à la restauration et du reniement à l?affirmation, de faire à nouveau l?éloge de la littérature, de la protéger de la dépréciation, à l?école et dans le monde : «La littérature doit donc être lue et étudiée parce qu?elle offre un moyen ? certains diront même le seul ? de préserver et de transmettre l?expérience des autres, ceux qui sont éloignés de nous dans l?espace et le temps, ou qui diffèrent de nous par les conditions de leur vie.»

Antoine Compagnon récuse, cependant, tout monopole de la littérature dans notre initiation au monde, dans l?accès à une part de l?expérience humaine qui nous resterait inconnue sans elle : « En vouloir trop, c?est courir à l?échec. Les biographies ne nous font-elles pas vivre la vie des autres ? Le cinéma ne contribue-t-il pas à notre expérience du récit et donc à l?accomplissement de notre identité ? Qui, lisant Freud, n?a pas subi une épreuve de reconnaissance ? » Voilà pourquoi il est d?avis que la littérature n?est pas exclusive bien qu?elle soit plus attentive que l?image et plus efficace que le document : «Et cela suffit à garantir sa valeur pérenne : elle est La Vie mode d?emploi, suivant le titre impeccable de Georges Perec.»

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