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La faim dans le monde augmente à nouveau
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La faim dans le monde augmente à nouveau
C?EST UN CHOC : non seulement la faim dans le monde ne recule pas rapidement, mais elle recommence à gagner du terrain. Dans son rapport annuel sur L?insécurité alimentaire dans le monde, publié mercredi dernier, la FAO (Organisation des Nations unies pour l?alimentation et l?agriculture) souligne que ?depuis 1995-1997, plus de 18 millions de personnes sont venues s?ajouter au rang des affamés?. C?est là une vraie inflexion de tendance, après des années de progrès : entre 1990 et 1995, le nombre des affamés avait décru de 37 millions. Globalement, 842 millions de personnes dans le monde ne mangent pas à leur faim tous les jours, dont l?immense majorité (798 millions) dans les pays en développement. ?A moins d?une amélioration significative dans les grands pays où l?avancée s?est arretée, poursuit la FAO, il sera difficile de renverser cette tendance négative.?
Plusieurs grands pays, et notamment la Chine, qui a spectaculairement réduit le nombre des affamés depuis une vingtaine d?années, stagnent. ?Dans les pays en expansion économique, la persistance de la sous-alimentation tient à l?ampleur de l?inégalité des revenus. La population rurale reste à la traîne de la croissance économique,? dit Henri Josserand, au siège de la FAO, à Rome. Si le progrès contre la faim se poursuit dans plusieurs pays comme le Bangladesh, Haïti ou le Mozambique, d?autres ?poids lourds?, tels l?Inde, l?Indonésie, le Nigeria, le Pakistan, voient leur nombre d?affamés recommencer à croître. ?L?inflexion de tendance, dit Henri Josserand, renvoie à l?augmentation de la pauvreté. Certes la production agricole dans le monde croît plus vite que l?augmentation de la population, et il y a assez à manger pour tous. Mais les pauvres sont de plus en plus nombreux, et manquent de moyens pour l?accès à une alimentation régulière.? Une raison majeure de cette évolution est que la faim affecte essentiellement les populations rurales, ?loin des leviers du pouvoir politique et hors de portée visuelle des médias et du grand public des pays développés?, souligne le rapport. Dès lors, il y a ?absence d?une véritable volonté politique? de s?attaquer au problème. Les politiques agricoles sont insuffisantes, le soutien aux petits paysans trop faible.
En Afrique, une difficulté supplémentaire est l?épidémie du sida, qui réduit les capacités de production agricole, et donc la production : ?Déjà, dans plusieurs pays touchés, 60 à 70 % des exploitations agricoles ont subi des pertes de main-d?oeuvre.? Et la maladie accroit la misère dans les familles frappées, les contraignant à dépenser le peu qu?elles possèdent pour payer les dépenses médicales ou funéraires, ?ou simplement pour survivre?. Sera-t-il possible d?inverser la tendance, alors que, dans les trente prochaines années, la population mondiale augmentera de 2 milliards d?humains, essentiellement dans les pays du Sud ? La clé est d?augmenter ?de manière significative et durable les rendements agricoles?. Et pour la FAO, l?accès à l?eau est le facteur vital, d?autant plus que les sécheresses constituent la cause la plus courante des pénuries alimentaires. En Afrique, où seulement 4 % des terres arables sont aujourd?hui irriguées, il faudra développer l?irrigation. Encore faut-il qu?elle soit bien menée : dans de nombreuses régions, l?irrigation pompe trop d?eau dans les nappes phréatiques pour permettre à celles-ci de se reconstituer. Par ailleurs, une mauvaise pratique de l?irrigation a conduit à l?accumulation de sel ? ce qui rend la terre stérile - dans près de 10 % des 270 millions d?hectares de surfaces irriguées dans le monde.
Sur le plan politique, les experts de la FAO analysent avec prudence l?effet de l?ouverture des marchés agricoles sur la sécurité alimentaire des pays les plus fragiles. S?ils tendent à conclure que cette ouverture peut être positive, c?est à la condition qu?elle soit accompagnée d?une politique agricole active et de l?amélioration des infrastructures des pays concernés. Là encore, l?organisation internationale plaide discrètement pour que les responsables ne s?en remettent pas aux seules vertus du marché pour permettre à tous les humains de se nourrir à leur faim.
Hervé KEMPF
<B>trois questions à?</B>
Marcel Mazoyer, vous êtes professeur émerite à l?Institut national d?agronomie. Comment expliquez-vous cette croissance? </B>
C?est l?échec des politiques agricoles. Les trois-quarts des gens qui ont faim sont des ruraux, des petits paysans. (...) La clé du problème est là, dans le sort réservé à la petite paysannerie. Le problème découle de la libéralisation du marché forcée des échanges agricoles internationaux. Elle a conduit à une baisse des prix agricoles internationaux, qui pèse lourdement sur les petits paysans. Le résultat est que seuls 10 % des agriculteurs du monde peuvent investir et tenir le coup. Le prix agricole international est une fiction de concurrence quand l?écart de productivité entre les paysans du monde est immense : il a été multiplié par 100 en cinquante ans ! A un extrême, certains agriculteurs produisent 1 000 tonnes par personne ; à l?autre, une tonne.
<B>Comment cette libéralisation mène-t-elle à la baisse des prix? </B>
Par une association entre grands capitaux nomades, structures latifundiaires et bas salaires. Il y a eu depuis deux décennies un puissant mouvement d?investissement des capitaux transnationaux dans l?agriculture. Les grandes multinationales agroalimentaires ont investi dans une production agricole de type industriel, notamment dans les structures latifundiaires d?Amérique latine, et aujourd?hui dans les anciens kolkhozes d?Ukraine. Ils modernisent ces grandes exploitations, bénéficiant de salaires très bas et créant une offre massive qui pèse sur le cours international.
<B>Comment rétablir la situation des petits paysans ?</B>
Par un doublement des prix agricoles. Ou en établissant des prix par régions, pour limiter la concurrence meurtrière. Il faut protéger les prix intérieurs de la volatilité du prix international destructeur et du dumping, par le biais de taxes sur les produits agricoles importés. La suppression des subventions au Nord ne peut être la seule solution. Les Etats-Unis ne vont d?ailleurs pas sacrifier leurs agriculteurs aux intérêts des délocalisateurs financiers. Il faut repasser par des politiques de prix protectrices. Nous sommes face au choix suivant pour l?agriculture du XXIe siecle : confions-nous la securité alimentaire mondiale aux paysans ou au capital oligopolistique ?
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