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La dure réalitédes récupérateurs d?ordures
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La dure réalitédes récupérateurs d?ordures
Assise sous son banian, Loretta attend que les récupérateurs de déchets de la Roche-Bois Transfer Station viennent lui vendre le fruit de leur collecte. Cuivre, aluminium, objets en métal et en plastique sont achetés, pesés, puis mis en sachets, avant d?être revendus aux usines de recyclage.
La journée est bien entamée, ce mercredi, et les canettes de bière et de boissons gazeuses sont éparpillées au milieu de la route. Loretta les récupérera lorsqu?elles seront bien aplaties par les roues des camions à benne.
Ainsi, la route menant vers la Roche- Bois Transfer Station est très fréquentée. Camions à benne, hommes et femmes à pied ou à bicyclette ont les détritus pour point commun. Ce que les autres jettent, ils le récupèrent pour assurer une subsistance à leur famille. Et elles sont, entre 150 et 200 personnes à fouiller, gratter et ratisser la montagne nauséabonde chaque jour, à l?aide d?une pique ou d?une pioche.
Un des responsables de la station de transfert a bien tenté de faire entendre raison aux récupérateurs d?ordures, d?autant plus que l?accès est censé être interdit au public.
« Nous avons essayé de leur barrer la route, mais sans succès. Certains sont devenus agressifs, alors nous les laissons entrer, même si cela va à l?encontre des règlements. Et du moment qu?ils ne gênent pas le travail de mes hommes qui doivent compacter les déchets avant qu?ils ne soient envoyés à Mare-Chicose, je n?y vois au-cune objection », affirme notre interlocuteur, qui préfère toutefois gar-der l?anonymat.
<B>Sur des monticules pestilentiels</B>
Le ballet des pauvres hères, munis de sacs de raphia et d?un morceau de fer, débute très tôt. Ils s?activent sur des monticules pestilentiels, avec pour seule compagnie les mouches et autres insectes répugnants. Les ordures ménagères constituent la plus grosse partie de la décharge, mais on y trouve aussi des détritus qui proviennent des commerces, des entreprises et des hôtels. Ainsi, y récupèrent-ils des déchets ? plastique, objets métalliques, canettes de bière ? qui sont revendus à des usines de recyclage. Une activité qu?ils ont érigée en « métier » depuis des années.
Chacun y trouve son compte. Comme cette vieille dame squelettique qui passe son chemin sans un regard pour les autres compères réunis sous le banian de Loretta. Elle tient sur sa tête une boîte en carton remplie à ras bord de restes de nourriture et de pelures jetés, semble-t-il par les hôtels de la région. « Elle vient souvent à la décharge pour trouver de quoi nourrir ses cochons et ses chiens », commente Louis, lui-même un récupérateur de déchets métalliques.
Ici, même si on assure le contraire, chacun a sa spécialité. Pour Jean, 17 ans, c?est l?aluminium. Ce métal qu?il revend à Rs 15 le demi-kilo, devient de plus en plus rare. Ses amis le confirment. « Depuis que les éboueurs ont flairé le bon filon, ils nous font de la concurrence. S?ils tombent sur quel-que chose d?intéressant, ils le gardent pour eux », explique-t-il. Ainsi, il est révolu le temps où on pouvait dénicher sous une masse de déchets un vieux radiateur ou des ustensiles de cuisine en aluminium inutilisables.
Jean dévisage un homme accrou-pi un peu plus loin. Il est occupé à démembrer un ventilateur mural d?un autre âge à grands coups de marteau.
« Il a eu de la chance, soupire-t-il. Moi je suis là depuis tôt ce matin et voici tout ce que j?ai trouvé. » Son trésor se résume à un verrou de sûreté, un morceau de tringle et une pelote de fil cuivré.
Malgré la précarité du « métier » de récupérateur de déchets, il ne lui viendrait pas à l?idée d?aller voir ailleurs. Les études délaissées trop tôt, des parents à problèmes, le jeune homme a trouvé ici sa « famille ».
Entre gens d?infortune on se comprend. « Nou dan mem soufrans », confie un homme d?un certain âge. Même si le nombre de trieurs d?ordures augmente de jour en jour, menaçant leur gagne-pain, lui demandons-nous. « Sakenn lib pou vini? », répond-il.
<B>Des taches laissées par les pustules</B>
C?est la voie qui s?est imposée à Louis, 30 ans. Short élimé et crasseux, torse nu, il grille une cigarette à l?om-bre du banian où ses compagnons se reposent après une virée sur le monticule de déchets. « Mo metie se marin peser. Mo ti pe lapess lor ban Saya de Malha avant, me depi de zan pa pe gaign plass lor bato. » Sans boulot, avec un foyer qui a volé en éclats, il a rejoint le cercle des trieurs.
Ce mercredi, la récolte est plutôt maigre : seulement quelques canettes de boissons gazeuses. « Parfoi lamone sigaret pa gaigne. » Après la pause, il ira « fouiller la terre » à l?aide d?une pioche pour tenter de dénicher autre chose, de la vieille ferraille, par exemple.
Avant de partir, il salue « Ton Roger », un homme aux cheveux grisonnants qui pousse un caddie d?un pas lent. Il a cinquante ans, paraît plus âgé. Du fait de son contact permanent avec les ordures, il a été exposé à des maladies. Ses bras et ses jambes en portent encore des séquelles : sa peau est parsemée de taches laissées par des pustules. Que va-t-il chercher aujourd?hui ? « Seki gaigne », répond-il laconiquement, avant de poursuivre son chemin.
Il croise deux femmes âgées d?une trentaine d?années qui reviennent de la décharge où elles ont grappillé une bonne quantité de bouteilles en plastique. Marie avoue sans honte que c?est son travail. « Nou fer sa parski pena soi. Depotoir la li pre ek nou lakaz, nou rentre ler nou anvi », soutient-elle. Les bouteilles en plastique sont une source non négligeable de revenus. « Parfoi kapav gaign ziska Rs 700 enn gro balo ranpli ek plastik », soutient son amie.
Elles ne veulent pas traîner. « Nou pa trop gaign dialog ek lezot », confient-elles. Malgré la prétendue solidarité affichée par ces personnes laissées en marge de la société, on ressent une certaine tension. Pour nous, elle prendra la forme d?un jeune homme aux épaules baraquées, dont les traits durs reflètent une grande colère. Passer son temps sur des ordures, ce n?est pas une vie.
<B>Questions essentielles</B>
<B>D?où proviennent les ordures acheminées vers la « Roche-Bois Transfer Station » ? </B>
Cette station de transfert génère des déchets principalement du conseil de district de Pamplemousses-Rivière-du-Rempart, de la municipalité de Port-Louis et de Pailles. Lorsque la station de transfert de Saint-Martin est surchargée de déchets, les camions à benne en provenance de Quatre-Bornes et de Rivière-Noire sont dirigés là-bas. Les ordures sont compactées avant d?être acheminées au Centre d?enfouissement technique de Mare-Chicose.
<B>Combien de déchets traite-t-elle quotidiennement ? </B>
La station de transfert reçoit entre 325 et 350 tonnes d?ordures par jour.
<B>Combien de stations de transfert comptons-nous à Maurice ? </B> Il y en a quatre autres : Poudre-d?Or Transfer Station, Saint-Martin Transfer Station, La Laura Transfer Station et La Brasserie Transfer Station. Elles reçoivent respectivement 200, 350, 175, et 325 tonnes de déchets chaque jour. Le Centre d?enfouissement technique de Mare-Chicose reçoit, lui, 1 200 à 1 400 tonnes.
<B>Qui est responsable de la gestion de ces stations ? </B>
Des contrats sont alloués aux entreprises locales pour la gestion, la maintenance et le transport des ordures. Securiclean Ltd est responsable des stations de transfert de Roche-Bois et de La Brasse-rie. Atics Ltd s?occupe de celles de La Laura et de Poudre-d?Or. Et c?est SOS Nettoyage Ltd qui gère celle de Saint-Martin.
<B>En chiffres</B>
■ Rs 10. C?est environ le prix que paient les usines de recyclage pour acheter un kilo de bouteilles en plastique. Les récupérateurs d?ordures les rassemblent dans des sacs pouvant contenir jusqu?à 300 bouteilles.
■ Rs 15. C?est ce que coûtent 500 grammes d?aluminium. On retrouve ce métal dans des appareils électroménagers, des meubles et des accessoires pour la maison.
■ Rs 30. Tel est le prix d?un demi-kilo de cuivre.
■ Rs 6. Voilà le montant que rapportent 500 grammes de canettes de bière.
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