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La denrée rare
<B> ? L?île Maurice est-elle un pays facile à vivre pour un artiste, un créateur ?</B>
Non. Et je crois qu?il n?y a pas de pays au monde où il est facile pour un artiste de vivre. L?artiste prend là où il est ce dont il a besoin. L?artiste est un homme qui se sert. Il puise dans ce qui s?offre à ses yeux. Je suis ici chez moi et je puise sans demander aucune permission à quiconque. Je puise pour m?exprimer, pour respirer?
<B>? Il est donc capital, pour vous, que l?artiste se sente chez lui pour créer ?</B>
C?est une notion importante pour moi. Pour s?exprimer librement, il faut qu?il y ait des données autour de moi. Maurice, en ce sens, est mon atelier. Je peins le soleil, la lumière. Je me baigne dans tout ça.
<B>? Toutes les grandes capitales du monde sont aujourd?hui des ?melting pots??</B>
C?est vrai. Mais en même temps, ce n?est pas pareil. Paris est un melting pot mais il faut aller chercher. Chacun est enfermé dans son truc. Ici, tout vous est offert à proximité. Tout est là devant nous. Ce que je peins moi, c?est la langue créole. La force et le courant qui unit tous les Mauriciens est et restera la langue créole. Il ne faut pas la bousculer, ni la freiner. Cassam Uteem m?a dit un jour: ?Si vous voyez un jour cinq personnes de cinq races différentes en train de rire dans la rue en Europe ou n?importe où dans le monde, cela ne peut être que des Mauriciens?. Et je crois que c?est vrai. Cette langue est notre atout. Je ne veux pas qu?on mette au rancart le créole. Il faut qu?elle soit partie prenante de notre quotidien. J?ai le souvenir d?avoir parlé le créole en premier. Et je crois que si on veut respecter l?enfant, il faut accepter sa langue première et le faire avancer à partir de là. J?ai tout appris à partir du créole. Cela a été ma force motrice.
<B>? Existe-t-il un regard créole sur les choses ?</B>
Oui il y a un regard créole sur les choses, sur la vie. La langue créole dit la vie de manière multicolore. Et quand je peins multicolore, je peins créole. Gaugin était un créole et il revendiquait ses ascendances sud-américaines. Il sentait cela dans ses veines. Je revendique ma qualité créole, ma goutte de sang d?Afrique, d?Asie, je me sens des affinités avec tout ça. Je suis un sang-mêlé.
<B>? Se sentir chez soi, comme vous dites, c?est se sentir impliqué, interpellé et partie prenante de la moindre fibre ?</B>
Oui, ce pays m?interpelle. L?artiste est l?illustrateur de son temps. J?ai été en Egypte et ce qui me reste de ce voyage ce sont les illustrations. Etant illustrateur, l?artiste demeure. Il y a des artistes qui broient du noir. Qui peignent la guerre, le noir, la misère. Je peins la lumière, le soleil, la joie de vivre.
<B>? Les artistes des bons sentiments ne sont souvent pas bien vus par ceux qui travaillent de l?intellect. Aujourd?hui, il faut souffrir, être mal dans sa peau, chercher ses racines, son identité, ne pas s?assumer? C?est plus porteur, non ?</B>
Je pars dans la vie avec les bras ouverts. Et je reçois des sourires en retour. Notre poète, Edouard Maunick, dit : ?Je suis un homme en colère.? Et bien moi, je ne suis pas un homme en colère ! Je suis content de voir et de dire haut et fort que malgré toute la merde qu?il y a autour de nous, il y a plein de raisons d?espérer, de respirer, de vivre.
<B>? Par ailleurs, l?artiste qui perd la faculté de s?indigner, s?enferme des autres?</B>
Je ne crois pas qu?un artiste puisse perdre sa faculté de s?indigner. J?ai de grandes colères. Mais ce n?est pas ça que j?ai choisi de peindre. Je me sens impliqué dans ce qui se passe à Maurice. C?est évident qu?il faut en être conscient. On parle, par exemple, beaucoup de corruption en ce moment. On dit que la police est corrompue. Je dis, moi : Qui d?entre nous n?a pas un jour ou l?autre, avec un grand sourire, donné Rs 300 pour passer sa ? fitness?? Qui a le courage de dire qu?il ne l?a pas fait ? Nous avons tous, d?une manière ou d?une autre, participé à cette corruption.Il est peut-être l?heure de faire un retour sur nous, une introspection. Mais, de grâce, faisons-le avec joie, avec le sourire, avec sérénité, en disant : ?Nous allons changer?.
<B>? Vous avez vécu en Afrique du Sud en pleine période d?apartheid. C?est cette manière de voir qui vous a permis d?accepter l?humiliation infligée aux autres ?</B>
On m?insultait, on disait dans les journaux que j?étais un ?Caffer lover?. J?ai été menacé de lynchage, mais cela ne m?a pas empêché, quand j?allais peindre avec les Zoulous, de ne pas avoir envie de peindre la guerre. J?allais peindre des hommes dans leur lieu de vie, en train de donner à manger aux poules ou fabriquant leur bière. Je suis heureux de n?avoir pas peint la guerre. Aujourdhui, tout ça a disparu mais l?Africain demeure. Il donne encore cet exemple au monde. Et c?est normal. L?Afrique est le berceau de l?humanité.
<B>? Elle nous ramène au centre des vérités ?</B>
En un sens, oui. Nous avons perdu contact avec la terre, la pierre, le bois. Regardez sculpter un Africain, il respecte la matière, parce qu?il a appris à dormir avec, à vivre avec. Et cela se traduit dans son art, dans sa manière de s?exprimer. L?Africain a une manière particulière de respecter les choses.
<B>? Michel Rocard, l?ancien Premier ministre français, affirme que l?Afrique a connu paix et abondance pendant les siècles qui ont précédé la colonisation?</B>
C?est certain. Quand vous regardez l?Afrique d?avant la colonisation, il y avait un respect de l?écologie, bien avant que cela devienne un sujet à la mode. C?est l?Européen qui, en arrivant, faisait abattre des milliers d?hectares de forêts, des éléphants que l?on offrait à des princesses. Les colons ont tiré de la terre africaine son sang, son élément vital.
<B>? Les excès de Mugabe ne sont que l?autre face de la même démesure ?</B>
Mugabe est un pur produit du colonialisme. C?était tout à fait logique qu?il y ait des Mugabe après tout ce que les colons ont fait en Rhodésie. C?est triste, mais c?est comme ça. Dans le fond du problème, il y a des vérités sur ce que dit Mugabe sur la redistribution des terres. Aujourd?hui, les innocents paient pour les coupables.
<B>? Et lorsque Vaco Baissac à Maurice dit : ? Je revendique mes racines africaines?, cela fait grincer des dents dans certains milieux ?</B>
Sûrement ! Sûrement ! Mais ça ne m?intéresse pas. Je m?en moque complètement. Je me sens bien avec moi. C?est tout ce qui m?importe. J?ai mis mes propres pendules à l?heure. Après avoir fait tout ça, si je bouge quand j?entends jouer la ravanne, c?est que cela devait être comme ça. C?est ma goutte d?Afrique qui me fait bouger. Comme je me sens des affinités avec le son du sitar. Ce que les gens pensent m?importe peu. Dans ma vie, je n?ai jamais eu le temps d?être raciste ! Car ça prend du temps d?être raciste. Il faut passer par tout un système de triage, faire tout un chemin? Franchement, je n?ai pas le temps pour ça. J?ai le temps pour essayer d?être l?illustrateur de ce qui m?entoure.
<B>? Certains estiment que vous êtes un illustrateur commercial, cela vous agace ?</B>
Je m?en fous. Tout le monde est commercial, dans la mesure où il faut vendre ses oeuvres pour vivre. Tous les peintres de la terre, tous les artistes sont, quelque part, des commerciaux. Les peintres qui ne se disent pas ?commerciaux? devraient peut-être se dire que c?est parce qu?ils ne sont pas ?vendables? tout simplement? On m?a aussi reproché d?avoir peint des camions-poubelles. J?ai suivi ces camions que j?ai vu entrer dans les cités de la misère. J?ai vu des enfants courir autour et taper dans les mains. Cela m?a réchauffé le coeur.
<B>? La question reste éternellement posée : l?art s?adresse-t-il au plus grand nombre ?</B>
L?art doit sillonner les rues. C?est là sa place. C?est comme ça qu?il y a eu la révolution française, la révolution d?octobre. C?est ce qui arrive quand on essaie de canaliser et de garder l?art enfermé. Tout explose.
<B>? Dans ce pays où vous vous sentez chez vous, l?art vous paraît-il offert à tous ?</B>
A Maurice, c?est très curieux, l?art est le suivi de ce que l?artiste va apprendre à l?étranger. C?est un peu triste. Chacun, dans sa communauté, pense que son type d?art est le seul qui vaille la peine. On va dans l?Inde étudier et on revient peindre Maurice avec des yeux d?Indien, on va en France et on revient peindre le Coin-de-Mire comme on peindrait le Sacré C?ur, à Montmartre. C?est absolument ridicule. Un jour, en France, j?ai vu un soleil d?hiver se lever sur la Seine embrumée et c?est alors que j?ai compris pourquoi l?impressionnisme est né. Il était impossible qu?il naisse sous les tropiques. Il faut ici, à l?artiste, être soi-même. Comme le disait Robert Edward Hart : ?Ici je suis moi-même et tel que je me veux.? Et c?est seulement là que l?on va prendre conscience de notre vraie dimension. Je suis très heureux d?avoir peint un chemin de croix avec un Christ métis. Ce que nous sommes tous ici. C?est en acceptant cela que nous serons des Mauriciens dignes. Maurice m?a appelé pendant les 25 ans que je n?étais pas au pays. Je le sentais tous les jours. Pourquoi ? Parce que j?avais cette affinité avec cette terre, et il fallait que je vienne ici, l?exprimer.
<B>? L?artiste donc doit, en se condamnant à un lieu défini, renoncer à son universalité ?</B>
Je suis universel parce que je viens porter ma pierre à l?édifice universel. Je ne vois pas pourquoi l?Amérique du Sud, Haïti, ont porté leur pierre dans le domaine de l?art pictural et Maurice ne le ferait pas. Mon rêve serait d?aller présenter notre paquet de confettis au monde et dire : ?Nous existons.? On ne pense pas pareil à Port-Louis ou à Paris. La peinture mauricienne est en train de prendre naissance, de prendre conscience. Sans fausse modestie, depuis quinze ans que je suis revenu à Maurice, j?ai essayé de donner un sacré coup de soleil à la peinture mauricienne. L?artiste puise toujours. Les artistes qui sont passés avant nous nous ont laissé comme de grands paniers de fruits. Il faut y puiser à pleines mains. A l?image d?une taupe, nous allons surgir de cet amas de fruits pour trouver notre soleil, c?est-à-dire nous-mêmes.
<B>? Vous revendiquez votre exotisme ?</B>
Absolument. Je n?ai pas peur des mots moi ! Exotisme veut dire différent des conventions européennes ou occidentales. Je suis différent des Européens ; à partir de là, qu?on m?appelle exotique ou pas, je m?en fous complètement. Je revendique et j?exprime ma différence haut et fort. Parce qu?un jour, dans l?illustration des mondes que les artistes auront servi, mon image de Maurice va demeurer, de ça, je suis sûr.
<B>? Créer ne peut garder son vrai sens sans ce souci de la pérennité ?</B>
L?artiste ne doit pas peindre pour une pérennité, mais il demeure conscient des choses qui l?entourent. Il l?exprime en toute sincérité, c?est-à-dire dépouillé de tout artifice. En ce faisant, il laisse derrière lui une image pure, vraie. Et c?est ce qui restera. Si l?oeuvre doit durer, qu?importe que l?on meure, dit le poète. Vous savez, je revendique ma jouissance devant la vie. Je revendique de reconnaître, au loin, un cardinal, un moineau ou un boulboul, rien qu?à sa manière de voler. Je rencontre souvent des gens qui sont passés à côté d?eux-mêmes durant toute une vie. Un jour que je disais que j?avais eu la chance de m?être rencontré, vous savez ce qu?on m?a dit ? Que j?avais la grosse tête.
<B>? On en revient donc au début de l?entretien : l?artiste ne peut être autre chose qu?un marginal ?</B>
Oui, cela ne peut pas être autrement. Analysons le terme marginal. Cela veut dire être dans la marge, reculer pour observer ce qui est autour de lui.
<B> ? Prendre du recul, c?est déjà être en marge ?</B>
Je ne peux pas l?imaginer autrement.
<B>? Il y a entre les artistes mauriciens beaucoup de frictions, de jalousie, de règlements de comptes, ce sont des petitesses innées à la création ?</B>
Je crois que les peintres doivent fréquenter les poètes et les poètes, les peintres ! Entre écrivains, c?est la même chose, c?est comme ça !
<B>? Il y a trop d?ego en jeu ?</B>
Peut-être. Il y a surtout trop de manières différentes et affirmées de voir les choses. Il y a conflit de regards. Et peut-être aussi trop de sincérité dans l?expression. Chaque tableau, chaque livre, chaque création d?artiste est un autoportrait.
<B>? Etes-vous un homme engagé ?</B>
Oui je suis engagé à représenter les images que je ressens en moi. Engagé envers Maurice. J?aime ce pays comme j?aime une personne. J?aime même ses mauvais côtés, ses faces sombres. Mais, je ne peins pas la misère, les rancoeurs. La misère ne m?inspire pas parce qu?elle est fausse. Il y a assez de nourriture dans le monde pour nourrir tous les hommes. There is in the world enough wealth for everybody?s need but not enough for everybody?s greed. Le mahatma l?a dit.
<B> ? Mais en attendant, elle existe, cette misère, et elle continue à broyer les hommes?</B>
Oui, je sais, j?ai choisi de me battre contre la misère en essayant d?offrir du beau, de montrer le soleil et la valeur des choses qui nous entourent. Ces choses simples et gratuites font ressortir encore plus l?injustice d?un système dans lequel nous vivons et qui enrichit tous les jours une poignée de personnes qui amassent, qui amassent, qui amassent?
<I>?je suis engagé à représenter les images que je ressens en moi. Engagé envers Maurice.
J?aime ce pays comme j?aime une personne. J?aime même ses mauvais côtés, ses faces sombres.?
? La langue créole dit la vie de manière multicolore. Et quand je peins multicolore,je peins créole.?</I>
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