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La démocratisation à petits pas
Au Liban, plus encore qu?ailleurs, les jours se suivent sans trop se ressembler. Qui, à contempler, il y a un mois, ces foules énormes de chrétiens, de sunnites, de druzes miraculeusement réconciliés sous une mer de drapeaux, bravant l?interdiction des manifestations pour clamer leur indignation à la suite de l?assassinat de Rafic Hariri, n?a pas cru que le pays était miraculeusement redevenu lui-même ? La démission du gouvernement prosyrien ne concrétisait-elle pas la victoire de l?opposition à la tutelle du régime de Damas ? Celui-ci n?annonçait-il pas le retrait échelonné de ses troupes et de ses barbouzes du pays du Cèdre ?
Venant après le succès des élections afghanes et palestiniennes, l?impressionnante démonstration de courage donnée par les millions d?Irakiens qui ont bravé les menaces des tueurs pour aller voter, d?autres signes encore, l?événement semblait donner raison à George Bush, qui, en digne héritier des présidents Wilson et Franklin Roosevelt, s?est donné pour objectif la démocratisation de ce qu?il appelle le «Grand Moyen-Orient».
Pour le très respecté Economist de Londres, pas de doute : il y avait décidément «dans l?air quelque chose d?excitant» et l?idée de «la démocratie pour les Arabes ne pouvait plus être écartée comme folles balivernes».
Si gracieuses soient-elles, quelques hirondelles ne suffisent pas, hélas ! à faire le printemps. Le Liban n?est pas l?Ukraine. Avant que l?opposition réoccupe les rues de Beyrouth, une énorme foule y a défilé le 9 mars, brandissant certes les mêmes drapeaux rouge et blanc, frappés dans leur centre de l?arbre national, mais leurs porteurs, cette fois-là, étaient plus barbus et plus enturbannés : il s?agissait de chiites, membres de la minorité religieuse la plus importante du pays 30 %, contre 25 % aux maronites , déterminés avec le Hezbollah à demeurer dans l?orbite syrienne.
Les apparences de la bonne volonté
Sans doute le président Bachar Al-Assad et les siens cherchent-ils à donner les apparences de la bonne volonté, dans l?espoir de voir George Bush relâcher les sanctions à lui infligées par le Sénat de Washington pour le punir de l?appui qu?il donne au terrorisme et faire pression sur Sharon pour qu?il évacue le plateau du Golan.
En tout état de cause, la situation économique de la Syrie ne lui permet pas de se passer d?un marché libanais suffisamment prospère, et donc pacifique, pour que des centaines de milliers de ses enfants continuent d?y trouver du travail.
Enfin il n?est pas dit que le ton plus mesuré de Damas n?a pas contribué au récent assouplissement de la position des Etats-Unis sur l?Iran, que ses dirigeants n?ont évidemment aucune envie de voir devenir la cible d?éventuelles frappes israéliennes ou américaines contre ses sites nucléaires. Attendons la suite de ce qui ressemble de plus en plus à une vaste partie diplomatique et tâchons plutôt de voir sur quelle toile de fond se déroule cette bataille de la démocratisation.
La classe politique
● Quelles que soient les concessions qu?ils aient pu faire récemment, la grande majorité des Etats arabes sont assez allergiques à la démocratie, comme le prouvent le pouvoir conservé par les rois, les sultans et les émirs, et la propension de Moubarak et de Kadhafi à suivre l?exemple de la Corée du Nord et de la Syrie en préparant leurs fils à leur succéder.
Le raïs égyptien, investi la dernière fois à 93 % des suffrages, vient bien d?autoriser une pluralité de candidatures à la prochaine présidentielle, mais il s?est empressé de faire coffrer l?un des principaux leaders de l?opposition. Et il y a tout lieu de penser que, le moment venu, il prendra modèle sur la Tunisie, où Ben Ali est passé maître dans l?art d?obtenir des plébiscites à la soviétique.
● Le fait est que les Etats musulmans Indonésie, Malaisie, Bangladesh, Turquie et, dans une moindre mesure, Pakistan qui, tout en concédant un droit de regard plus ou moins conséquent à l?armée, se sont le plus rapprochés de la démocratie ont en commun de ne pas être arabes.
Et d?avoir échappé au traitement indigne auquel la Grande-Bretagne et accessoirement la France ont soumis le peuple arabe, au nom de leurs ambitions néocoloniales et pétrolières, en oubliant les belles promesses faites pendant la guerre de 1914-1918 pour l?entraîner à leurs côtés. Cette situation n?a pas peu contribué à l?échec des tentatives de divers mouvements qui, Baas en tête, ont rêvé un moment d?unifier la nation arabe au nom de la démocratie.
● Qui ne sait d?autre part que lord Balfour, alors chef de la diplomatie britannique, s?était bien gardé sur le moment de prévenir les Arabes qu?il avait promis aux sionistes, en 1917, de leur donner un «foyer national» en Palestine ? On touche là au véritable noeud de la question. Deux peuples, dont chacun est assuré de la légitimité de sa seule souveraineté, se disputent une même terre au nom du Dieu unique dont ils se réclament l?un et l?autre sans s?en faire la même idée.
S?ils paraissent aujourd?hui, dans leur majorité, las de s?entre-tuer, personne ne sait combien de temps il leur faudra pour surmonter leurs phobies, leurs méfiances et la contradiction de leurs rêves respectifs. Tant qu?on n?y sera pas parvenu, le risque existera toujours, aggravé par la proximité du pétrole et par les rivalités ethniques, tribales et interconfessionnelles, de voir la région s?enflammer à nouveau.
● Reste que le temps des paladins du panarabisme, et du retour de Saladin sous les traits de Nasser, Kadhafi ou Saddam, est apparemment passé, que le village planétaire devient petit à petit une réalité. Que la rivalité soviéto-américaine a disparu, qui faisait du contrôle du Moyen-Orient l?un des principaux enjeux de la guerre froide.
Que Mahmoud Abbas ne ressemble guère à Arafat et que, comme d?autres grands chefs de guerre avant lui, Sharon aspire apparemment désormais avant tout aux lauriers de la paix. Qu?en dépit des exploits du terrorisme, l?idée se répand un peu partout que la guerre est une abomination qu?il faudrait bien essayer d?éradiquer.
● Encore faudrait-il que les puissants de ce monde, s?ils veulent tant contribuer à le pacifier en le démocratisant, balayent un bon coup devant leur porte. Qu?ils y regardent à deux fois avant de parer de toutes les vertus le bourreau des Tchétchènes ou, comme les Européens y paraissent décidés, de vendre des armes à une Chine à l?appétit visiblement grandissant ; qu?ils ne ferment pas les yeux, sans avoir cette fois l?excuse de l?ignorance, sur les massacres du Darfour, et qu?ils donnent une suite à sa mesure à l?appel passionné de Tony Blair en faveur des millions d?hommes, de femmes, d?enfants qui meurent de faim en nombre croissant sous nos yeux blasés.
On entend souvent dire que les jeunes de nos pays ne sont pas assez motivés, qu?ils n?éprouvent qu?indifférence, voire mépris, envers la classe politique. Quel plus bel idéal à leur proposer que celui du pain pour tous dans un monde de liberté et de paix ? Que l?Europe qui l?a réalisé dans une large mesure sur son sol le fasse sien ne serait-il pas le meilleur moyen de donner un sens à ce référendum qui, parti comme il est, risque fort d?ajouter à la confusion ambiante ?
© 2005 Le Monde News Service-Distribué par The New YorkTimes Syndicate
<B>par André FONTAINE
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