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La culture de la méfiance

22 juin 2006, 00:00

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On dit que l'amour, la mémoire, les fonctions corporelles et la course à pied sont une question d'habitude.

A Maurice, le budget aussi.

Nous, les Mauriciens, votons pour le changement de gouvernement ; pas pour le changement de modèle économique. Nous changeons de gouvernement 60-zéro un coup, zéro-60 l’autre coup. Cela indiquerait que nous n’avons rien compris aux enjeux. (Il est vrai qu’il est difficile de lire l’avenir dans des os de poulet jetés par terre). Mais le budget, lui, doit rester compartimenté en ministères. Sinon, comment voulez-vous ? Comment comprendre que pour agir vraiment sur l’avenir il faut des idées directrices ? Et non des chicanes sur la liste de commissions.

Pourquoi changer ?

Sur quel ton faut-il qu’on nous l’explique ?

C’est que le monde a changé : il ne veut plus payer notre prix pour son sucre. Il achète de meilleurs vêtements à meilleurs prix ailleurs plutôt que chez nous. Et l’essence coûtera bientôt plus cher que le whisky. D’autres pays en compétition avec nous sont plus alertes, moins constipés – pour tout dire moins conservateurs qu’un pays symbolisé par des marchands ambulants rétrogrades.

Le gouvernement a un dossier irréfutable. Encore faut-il l’expliquer mieux. Le gouvernement qui a eu le mérite d’avoir donné le feu vert au budget, a complètement raté sa promotion. Un budget de changement ne se présente pas sur la défensive. Des “leaders” restent muets, laissant le ministre des Finances porter, avec la responsabilité, tout le poids de la réaction. Peut-être les couteaux sont-ils déjà tirés dans son dos…

Le budget est un remède de cheval contre l’ennemi commun : LA MISÈRE.

Les gouvernements n’auraient eu qu’à continuer leur petit bonhomme de chemin : un pas en avant, deux pas en arrière ; aller de compromis obscènes à des subventions religieuses et alimentaires pernicieuses ; de glorieuses augmentations ministère par ministère, (tapez sur les pupitres, messieurs !) à une absence d’idée directrice d’ensemble ; ils n’auraient eu qu’à continuer encore trois à cinq ans à ce petit jeu-là, et ce pays avec sa population (“The overcrowded barracoon” de Naipaul) aurait été sur les récifs. Ce budget-ci ne veut pas admettre que la pauvreté pour tous est inévitable ; il trace la voie des remèdes.

Les responsables au sein de l’Etat croient qu’en répétant comme des perroquets que le budget est courageux, audacieux ; ils font leur travail. Le gouvernement et ses porte-parole sont également dans l’erreur de rendre les esprits “congolo” avec des termes techniques. Qui comprend la portée de cette chose qui s’appelle “Empowerment Fund”? Mais qui ne comprendrait pas ce que la misère veut dire ?

Evidemment, certains items du budget font mal. Et après ? C’est une tisane pour empêcher la mort et le malade ferait bien de l’avaler.

Nous, Mauriciens, avons la culture de la méfiance. Nous nous envions, nous nous critiquons; nous nous comptabilisons. Nos passe-temps favoris sont la grosse tête, la médisance, le crime, les faits divers suggestifs et la sacro-sainte roupie – avec chaque bouchée de nourriture. Les marchands ambulants et les taxis marrons sont, comme dirait l’autre, les acteurs les plus créatifs des quarante dernières années.

Entre les deux grandes guerres, le Danemark a changé quatre fois d’économie, la Chine et l’Inde sont des géants émergents qui font baver : ils avaient essayé la fermeture et se sont cassé le nez. Aujourd’hui, ils pratiquent les vertus de l’ouverture. L’Angleterre avant Thatcher et la France dans la première année Mitterrand s’enfonçaient la tête dans le sable; elles ont vite fait volte-face.

Nous, nous sommes de mauvais conservateurs. La mentalité sucrière des planteurs devant les donnes changeantes en est le symptôme le plus évident ; certaines réactions au budget sont de la même mélasse. Les deux grands mouvements politiques de 1967 avaient la même religion : le sucre. Si, depuis, on avait graduellement et intelligemment engagé une réforme économique moins timide, les méthodes plus radicales n’auraient pas été nécessaires aujourd’hui.

Faut-il, vraiment, tomber plus bas pour savoir se relever ?

Si bas que nous tomberions entre les mains des baillants internationaux ?

Faut-il vivre de la charité des grands frères et des compensations (!) que l’histoire nous doit ? Nous quereller pour les os au lieu de produire plus de richesses ?

Nous n’avons pas la fibre patriotique, le sens du bien commun, l’amour-propre même – certains pensent que ça peut prendre mille ans !

<B>Dr Philippe Y. N. FORGET</B> <I>(19.06.06)</I>

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