Publicité
La crise grignotera forcément les habitudes alimentaires
Par
Partager cet article
La crise grignotera forcément les habitudes alimentaires
«Maurice n?a jamais pu atteindre l?autosuffisance alimentaire, de l?époque des Hollandais à aujourd?hui, en passant par les administrations coloniales britanniques et françaises. Les Mauriciens ont toujours eu à s?adapter aux impératifs locaux en changeant souvent d?habitudes alimentaires, et c?est de là qu?on a eu la cuisine mauricienne», explique Jocelyn Chan Low, responsable du département d?histoire et des sciences politiques à l?université de Maurice. Comme lui, tous les historiens, psychologues, nutritionnistes et agronomes estiment aujourd?hui que le pays devrait se diriger vers un changement dans les habitudes alimentaires.
Toutefois, ils estiment tous que ce changement ne peut se faire du jour au lendemain, mais que le processus doit s?enclencher dès maintenant pour éviter le traumatisme que la population avait connu durant la Deuxième Guerre mondiale avec la consommation de la patate, du manioc et du maïs (voir interview de Sada Reddi).
<B>Bonne sensibilisation</B>
Mais par où commencer ? Par la pomme de terre, estiment aujourd?hui les spécialistes. En tant que substitut au riz et pour son apport en hydrates de carbone. En fait la pomme de terre se trouve dans le projet stratégique du ministère de l?Agriculture qui vise une augmentation de sa production avec la coopération de la MSPA et des coopératives.
«Cent arpents additionnels seront plantés en pomme de terre à Côte-d?Or», affirme Dhaneswar Dumur, directeur de l?Agricultural Research and Extension Unit (AREU), qui estime que tout changement dans le régime alimentaire des Mauriciens ne pourra se faire du jour au lendemain. Changement graduel accompagné d?une bonne sensibilisation, déclare aussi Sarita Boodhoo, directrice de la librairie Nalanda, et qui a fait des études sur le Bihar, dont une comparaison de leurs habitudes alimentaires à celles des Mauriciens dont les ancêtres en sont originaires.
«On retrouve au Bihar tout ce qu?on mange à Maurice, brèdes songe (catchu), chutney d?aubergine, dholl puri, achards et autres brèdes. Tout est préparé de la même façon qu?à Maurice. Mais plusieurs plats de là-bas ont disparu chez les Mauriciens, qui ont pris d?autres habitudes comme la consommation du pain à la place du traditionnel «farata», de leurs grands-parents», explique Sarita Boodhoo pour expliquer le changement graduel. Elle signale que, dans le contrat d?engagement, on garantissait aux immigrants du riz, du dholl, l?huile de moutarde et l?huile de coco.
Or, signale Vijaya Teelock, historienne, l?utilisation de l?huile de moutarde a disparu de l?alimentation des Mauriciens et n?est utilisée que pour des achards. La tendance à remplacer le «farata» par le riz et le pain s?est amorcée dans une large frange de la population alors que le «dholl puree» ne se prépare plus à la maison, mais s?achète en tant que fast-food.
«Beaucoup d?aliments traditionnels sont sortis à jamais des cuisines pour gagner la rue, comme le dholl puree, le dhal pita, les galettes de manioc ou le pudding de manioc.
Les Mauriciens consomment aujourd?hui une nouvelle variété de mets dans les fast-foods, tels poulet, salades et chips. Ces aliments d?antan et les nouveaux plats des fast-foods, tels les chips, pourrait faire un retour dans les cuisines», estime Vijaya Teelock.
Sarita Boodhoo attend également un retour en arrière avec des potagers dans les arrière-cours pour la production de plusieurs légumes et grains ? manioc, patate, suran, bookla, etc, et le mélange de la pomme de terre écrasée ou du fruit à pain à la farine pour le farata.
<B>Préparer à la crise énergétique</B>
Ce retour en arrière est également attendu à Rodrigues qui pourrait remplacer le riz par du maïs plus facilement que les Mauriciens, estime Louis Ange Perrine, responsable de l?Agriculture à Rodrigues. En fait, les Rodriguais consommaient principalement du maïs concassé comme aliment de base.
Le riz est venu détrôner ce maïs que produisait chaque Rodriguais dans son arrière-cour. Louis Ange Perrine vise aujourd?hui un retour vers ce passé quand Rodrigues était presque autosuffisante en aliments avec la mise en place de centaines de unit farms pour la production du maïs mais aussi du lait et de la viande.
«Nous cherchons aussi à produire de l?électricité avec le biogaz obtenu des déjections des animaux et des poulets », affirme Louis Ange Perrine. De fait les Rodriguais ont déjà commencé ce retour avec une plus grande production de maïs et de lait alors que les prix des aliments grimpent et que le poisson disparaît de plus en plus des lagons de l?île.
«Je crois qu?il ne faut pas seulement assurer la sécurité alimentaire de la population à travers diverses actions, dont un changement d?habitude alimentaire. Je dis aussi qu?il nous faut nous préparer à la crise énergétique qui arrive», déclare Jocelyn Chan Low.
<B>La FAO donne à Maurice 48 variétés de blé</B>
L'Organisation mondiale pour l?Agriculture et l?Alimentation a fait parvenir à Maurice 48 variétés de semences de blé. Ces semences seront utilisées dans des projets à Madagascar et au Mozambique. Si les cultures sont couronnées de succès, le blé alimentera les Moulins de la Concorde pour la production de farine. Maurice a tenté de se lancer dans la culture du blé dans les années 80 sur les hauts plateaux. Ce projet pilote du ministère de l'Agriculture a connu un échec en raison de la présence de certains oiseaux qui devaient détruire toute la culture. Des tentatives pour la culture du riz à Mare d'Australia, à Albion par des techniciens chinois, mais également dans des entre-lignes des champs de certaines propriétés sucrières ont aussi été faites vers la fin des années 70. Cette culture, de même que celle du maïs, a dû être abandonnée en raison du coût de production. «Le prix du riz et du maïs importés était largement moins cher que ceux produits localement», explique Dhaneshwar Dumur de l'AREU. Le même phénomène est constaté aujourd'hui avec la pomme d?amour.
Le pays importe pour Rs 96 millions de tomates en boîtes ou sous forme de sauce. Le ministère de l?Agriculture cherche à renverser cette tendance.
Questions à?
<B>SADA REDDI, HISTORIEN ET PROFESSEUR D?HISTOIRE</B>
● <B>Vous avez étudié la crise alimentaire à Maurice pendant la guerre ? entre 1942 et 1945 - et l'adoption de la patate, du manioc et du maïs pour suppléer au riz et à la farine? </B>
Effectivement il y a eu un brusque changement des habitudes alimentaires, forcé par les circonstances. Ce qui a traumatisé la population. Maurice n'a jamais été autosuffisant alimentairement. Les efforts faits pendant la Deuxième Guerre mondiale pour produire le riz nécessaire à la population de 428 000 âmes n'ont pas été couronnés de succès. Les 1 800 arpents sous culture de riz ne couvraient qu?un pour cent de la demande. Le pays a obtenu un peu de riz de Madagascar et un peu de farine d'Australie. Mais il a fallu suppléer avec du maïs, du manioc, de la patate douce. Il a fallu montrer à la population comment les utiliser. Des «nutrition vans» sillonnaient le pays pour apprendre à mélanger la farine de maïs au peu de farine de blé importé. Un moulin a été construit pour écraser le maïs. La campagne a suivi des plaintes concernant des problèmes gastriques, suite au changement alimentaire, qui entraînaient de l'absentéisme.
C'est là qu'on a commencé à réfléchir à une alimentation équilibrée et à un minimum vital. L?ouvrier mauricien consacrait 60 % de son salaire moyen de Rs 11.60 au budget alimentaire. Il fallait Rs 25 par mois pour nourrir un couple avec deux enfants correctement. Cette réflexion va mener à la pension de vieillesse et des subsides sur le riz, la farine et l'huile pour que la classe laborieuse puisse se nourrir et être productive. Cela donnera, après la guerre, un programme médical et une sensibilisation dans les écoles pour les jeunes. Mais Maurice n'a jamais atteint l'autosuffisance alimentaire et tout changement brusque des habitudes alimentaires pose de gros problèmes.
● <B>Par exemple ?</B>
L'histoire nous démontre que le raisonnement, la rationalité ne marche pas lors des brusques changements alimentaires. Donner à quelqu'un du riz basmati, donc un riz de meilleure qualité à la place du riz ration, pose problème. Pour lui, ce n'est pas la qualité qui compte. C'est une question de goût, d'odorat, de couleur, de consistance, etc. Il peut vous dire que le riz basmati est trop fin et ne remplit pas son ventre. Cette résistance devient plus forte si vous cherchez, par exemple, à remplacer le riz par le maïs concassé. Un tel changement n?est possible qu?avec le temps.
● <B>L'histoire est parsemée de changements d'habitudes alimentaires, comme l'adoption du maïs et de la pomme de terre par l'Europe, à la découverte du continent américain ?</B>
Oui, mais tout cela s'est fait avec le temps. L'adoption de la pomme de terre par les Européens va en fait être telle que l'Irlande va en dépendre et connaîtra la Great Potato Famine entre 1840 et 1845. Les plantations avaient été décimées par le climat et des maladies. Beaucoup d'Irlandais sont morts et il y a eu l?exode vers les États-Unis. Aujourd'hui, des Britanniques affirment : «Curry is our national dish.» Pourquoi ? Parce que ce plat indien est commandé par le Britannique au restaurant. Auparavant, c'était le fish and chips.
● <B>Si on veut à Maurice se défaire du riz et de la farine, par où faut-il commencer pour enclencher le lent processus ?</B>
Par promouvoir les frites ? les chips ? pour remplacer le riz et la farine en apport d?hydrates de carbone. Les Mauriciens les ont déjà adoptées dans le fast-food. On peut arriver à l?autosuffisance en pomme de terre et les frites remplaceraient en partie le riz. Mais il faut du temps, des campagnes de sensibilisation et d'information. La moitié de la population est dans les écoles. Il nous faut commencer là.
● <B>Devant la crise qui se pointe, Maurice envisage de produire du riz et du blé au Mozambique ou à Madagascar, notamment. A-t-on eu un tel scénario à l?ère coloniale ?</B>
Oui, cela a été une catastrophe. Beaucoup d'argent, de temps et 200 000 arpents ont été consacrés à la production de pistaches pour l'huile d'arachide en Tanzanie. Mais les promoteurs n'ont jamais tenu compte de la sagesse populaire et des raisons pour lesquelles les indigènes ne cultivaient pas sur ces terres. Le nom de la région, en Swahili signifiait « la contrée où il ne pleut pas». Je crois qu'en nous tournant vers les pays voisins, nous devons ne pas tomber dans le même piège. Mais je crois qu'un changement d'habitude alimentaire et une production régionale sont possibles s'ils sont bien préparés.
Publicité
Publicité
Les plus récents