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L?écrivain aurait-il un double?

8 septembre 2008, 00:00

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La foi d?un écrivain, Joyce Carol Oates,

Editions Philippe Rey, 160 pages.

Joyce Carol Oates (JCO) est l?un des écrivains «nobélisables» des Etats-Unis. Après avoir écrit une ?uvre considérable, qui comprend quatre-vingts livres (romans, essais, pièces de théâtre, recueils de nouvelles et de poésie ), elle nous livre enfin des réflexions sur le processus de l?écriture dans son essai, «La foi d?un écrivain», traduit de l?anglais par Claude Seban. Rappelons que l?un de ses derniers romans , «Les Chutes», paru aux Editions Philippe Rey, a remporté le Prix Femina Etranger 2005.

Dès les premières phrases, Joyce Carol Oates aborde les questions auxquelles elle a toujours réfléchi, sans jamais trouver des réponses définitives ou vraiment convaincantes : «L?écriture est le plus solitaire des arts. Se retirer du monde afin d?en créer un autre, ?imaginaire?, ?métaphorique?, est un acte si curieux qu?il échappe à la compréhension. Pourquoi écrivons-nous ? Pourquoi lisons-nous ? Pourquoi choisir la métaphore ? Pourquoi certains d?entre nous, écrivains comme lecteurs, font-ils de ce monde ?autre? une culture dominante dans laquelle, parfois à l?exclusion du monde réel, ils sont capables de vivre ?»

Très vite, JCO révèle ses convictions d?écrivain : «Je crois que l?art est la plus haute expression de l?esprit humain. Je crois que nous aspirons à transcender le fini et l?éphémère ; à participer à quelque chose de mystérieux et de collectif appelé ?culture?? et que cette aspiration est aussi puissante chez l?être humain que le besoin de reproduire l?espèce.»

Une autre conviction de JCO qu?on découvre dans «Lire en écrivain : l?artiste comme artisan» : l?écriture, art solitaire, est aussi un métier. «Inspiration, énergie et même génie suffisent rarement à faire une oeuvre d?art: car la fiction en prose est aussi un métier, et un métier s?apprend, par hasard ou délibérément. L?écrivain, même lorsque lecteurs et critiques le trouvent d?une originalité saisissante, a probablement appuyé son style et sa vision de prosateur sur des prédécesseurs importants.» JCO mentionne de nombreux exemples pour illustrer ses propos. Pour n?en relever qu?un : le jeune Herman Melville est si impressionné par le recueil de récits allégoriques de Nathaniel Hawthorne, «Mosses from an Old Manse», qu?il modifie le ton comico-picaresque de «Moby Dick» pour lui donner un ton beaucoup plus grave, élevé et tragique, créant ainsi l?un des plus grands romans du 19e siècle, sinon du 20e. Souvent, écrit JCO, l?influence n?est pas immédiatement perceptible, car elle s?exerce sur le caractère d?un jeune écrivain plutôt que sur son écriture. Ainsi Anton Tchekhov adorait Léon Tolstoï alors que ce sont deux artistes, deux visionnaires complètement différents. La leçon à tirer de ces exemples multiples ? : «Lisez beaucoup, lisez avec enthousiasme, suivez votre instinct plutôt qu?un plan établi. Car si vous lisez, vous ne deviendrez pas nécessairement un écrivain ; mais si vous espérez en devenir un, vous devez lire.»

Dans «L?atelier de l?écrivain», Joyce Carol Oates nous fait pénétrer dans son bureau situé à Hopewell, New Jersey, près de Princeton : «Tous les bureaux de ma vie ont fait face à des fenêtres? j?ai toujours passé l?essentiel de mon temps à regarder dehors, en notant ce que j?y voyais, en rêvant ou en méditant.» Suivent ces lignes qui font penser à Proust qui disait qu?il n?y a pas d?imagination, qu?il n?y a que la mémoire : «Ecrire, en ce qui me concerne, c?est avant tout me souvenir. Assise à mon bureau, je me souviens, mais pas seulement . Je fais partie de ces écrivains qui ont besoin de connaître la fin d?un ouvrage avant de pouvoir s?y atteler avec confiance et énergie. Naturellement, il évoluera. Mais la fin doit être là, au moins dans l?inconscient, pour permettre un début fort.» Ce n?est pas seulement JCO qui regarde par la fenêtre ! Elle raconte qu?un faon est venu un jour près de la fenêtre pour l?observer ! Elle lui a trouvé une expression interrogative, perplexe qui semblait vouloir dire : «Que diable peut bien faire cette créature ? Que peut-elle bien prendre tellement au sérieux? Pas sa propre personne, tout de même ? Mais quoi ?»

JCO s?interroge, dans «A un jeune écrivain», sur les conseils qu?un écrivain plus âgé pourrait donner présomptueusement à un plus jeune. Pour l?essayiste, ce sont ceux qu?il ou elle aurait peut-être souhaité recevoir beaucoup plus tôt. : «Ecrivez passionnément, sans réserve. N?ayez jamais honte de votre sujet, ni de la passion qu?il vous inspire. Il y a de grandes chances pour que vos passions ?interdites? nourrissent votre écriture.»

Le texte que je préfère dans ce recueil est le dernier, «?JCO? et moi». A la manière de Jorge Luis Borges, elle dit sa conviction qu?elle possède un double ! C?est ce double ?JCO? qu?on voit sur la couverture de ses livres, dans la presse: «JCO n?est pas une personne, ni même une personnalité, mais un processus qui a abouti à une série de textes? Je continue de vieillir d?année en année, sinon d?heure en heure, tandis que ?JCO?, l?autre, reste d?un âge indéfini. Mais peut-on dire qu?un processus a un âge ?» La relation entre Joyce Carol Oates et son double est « diamagnétique », c?est-à-dire que l?une repousse l?autre comme les deux pôles magnétiques : «Tantôt ?JCO? m?éclipse, tantôt ? c?est moins fréquent ? j?éclipse ?JCO?, en fonction de la force de ma volonté.» En ajoutant non sans humour : «Pour une fois, ce n?est pas elle mais moi qui écris ces pages. Du moins est-ce ce que je crois.»

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