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L?âme mauricienne avant tout

28 août 2003, 20:00

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?Je suis à bout et sur le point de me tirer une balle dans la tête. Vous avez trois jours pour réfléchir et trouver une solution?, réplique Jean-Pierre d?Argent, le combiné collé à l?oreille. Il essaie de faire poliment comprendre à un sous-traitant qu?à deux jours de la cérémonie d?ouverture des 6es Jeux des îles de l?océan Indien (JIOI), le matériel livré ne correspond pas aux normes. ? Je vous assure monsieur que le fer bouge dans le polystyrène?, répète-t-il à plusieurs reprises en tentant de conserver son calme.

Le stress de dernière minute, Jean-Pierre d?Argent y est familier. A l?approche de la première du spectacle ou de la cérémonie d?ouverture des événements sportifs qu?il conçoit, la tension monte. Cette angoisse n?est non pas liée à sa créativité d?artiste mais à la gestion des participants. Ils sont plus nombreux que pour les JIOI de 1985 ou tout autre spectacle qu?il ait organisé. ?J?ai l?habitude d?organiser des son et lumière avec pas plus de 400 personnes. Pour ces présents jeux, je dois encadrer 1500 figurants qu?il faut gérer.?

Le ministre de la Jeunesse et des Sports et le directeur du comité organisateur de ces 6es JIOI lui ont donné carte blanche. Il a ainsi pu choisir les thèmes de la cérémonie d?ouverture, de même que ses collaborateurs, explique-t-il d?un air satisfait. ?Je crois beaucoup dans la magie des rencontres. Il y a non seulement le coup de main de mon équipe technique qui est épatante, mais aussi le concours de personnes que j?ai croisées au cours de spectacles précédents. La réussite d?une telle entreprise repose sur une équipe. Je suis certes le capitaine mais pour que le navire avance, tous les marins sont importants.? A deux jours de l?ouverture des Jeux, Jean-Pierre se dit impressionné par les répétitions de la cérémonie d?ouverture. ?Je crois que le pays va vivre quelque chose de fabuleux. Tout le laisse croire.?

Jean-Pierre s?en tire effectivement très bien. Et pour cause : il a appris, entre autres choses, la psychologie lors de son apprentissage d?enseignant d?arts visuels au Mauritius Institute of Education. En revanche, ce qui est inné chez lui, c?est bien son sens artistique.

Une créativité qui s?illustre dès son plus jeune âge, tant au Couvent de Lorette de Quatre-Bornes où il fait sa scolarité primaire qu?au secondaire, au collège du St.-Esprit . Après un stage chez l?architecte feu Marcel Lagesse, il se rend en Afrique du Sud pour maîtriser la gravure sur verre. Il travaille pendant un temps dans un grand magasin de décoration à Durban. A son retour, après trois ans et demi, il se rend compte que l?art n?est pas vraiment pris au sérieux dans le pays.

Même maintenant, il s?attriste du peu d?intérêt accordé aux artistes locaux. Jean Pierre s?explique mal pourquoi la Mauritius Broadcasting Corporation les ignore. ?Maurice est bourrée de belles voix, de danseurs compétents et d?artistes. On pourrait aisément réaliser une heure d?émission de variétés à la Michel Drucker. Cela toutes les semaines. Il y a une pauvreté au niveau des émissions locales.? Tout comme il ne comprend pas pourquoi le ministère des Arts et de la Culture soit le parent pauvre parmi les autres ministères. ?Il faudrait redonner ses lettres de noblesse à ce ministère. Il y va de l?avenir de l?art.?

Pendant ses années dédiées à l?enseignement, il n?a pas manqué d?attribuer à l?art, la place qui lui est due. Au bout d?un trimestre passé au collège du St.-Esprit, feu Cyril Leckning, à l?époque recteur du collège, lui propose de l?employer à plein temps. Il accepte mais réclame en contre-partie que l?art soit enseigné jusqu?en Form VI. Cyril Leckning accède à sa demande, mais Jean-Pierre bute sur la réticence des parents d?élèves. ?De nombreux parents et même des élèves me prenaient pour un badigeonneur, pour l?artiste qui amuse la galerie. J?ai dû lutter avec des parents pour que leur fils soit autorisé à faire l?art en Form VI. Aux élèves, j?ai dû faire comprendre qu?ils étaient là pour travailler et très dur.?

A cette époque, Jean-Pierre est passionné par le théâtre et la mise en scène. Il a déjà à son actif le montage son et lumière Golgotha 1976 axé sur la passion du Christ et joué sur la colline du collège. Avec du recul, il qualifie ce spectacle de ?folklorique? tant les moyens utilisés étaient sommaires.

Dans le but de toucher un meilleur salaire, Jean-Pierre suit un cours d?enseignant d?arts visuels à mi-temps au MIE. Il s?enrichit au fil de ses rapports avec ses professeurs d?anglais. Après quelques années, Jean-Pierre signe d?autres ?son et lumière ?. Cela à titre de metteur en scène, décorateur et costumier tant avec le collège du St.-Esprit qu?avec d?autres institutions telles que la Mauritius Commercial Bank.

Grâce à lui, les supporters assistant aux Jeux inter-collèges changent de look. Jean-Pierre est le premier à penser à faire imprimer des drapeaux aux armoiries du collège, à réaliser des chapeaux, des casquettes ou encore des écharpes fantaisistes aux couleurs de l?école. Tendance qui sera par la suite reprise par les autres écoles participant à ces jeux.

Pour les élèves, Jean-Pierre n?est pas uniquement un enseignant. Il est aussi l?ami à qui on peut tout confier. ? On venait me raconter tout. Par exemple, quand un garçon mettait une fille enceinte, c?est moi qui l?accompagnais pour parler aux parents. C?est arrivé trois fois durant ma carrière d?enseignant.? Jean-Pierre se targue que c?est sous son enseignement que le collège du St-Esprit a connu ses lauréats en art. Tout comme il s?enorgueillit qu?aucun de ses élèves n?ait échoué.

Mais en 1984, en dépit de sa passion pour l?enseignement, il décide de quitter le professorat. Décision motivée par les pressions qu?il subit auprès de ceux qui estiment qu?il gâche son talent. De plus, il se rend compte que sur l?échelle salariale, il ne fera pas de pas de grandes avancées puisque le recteur perçoit à l?époque une rémunération de Rs 6 500 par mois.

Non sans regret, il accepte l?offre du Mauritius Advertising Bureau (MAB) qui cherche un directeur artistique. ?Le professorat est une vocation, si on ne l?aime pas, c?est un calvaire. Moi, j?ai adoré. C?était un déchirement pour moi de quitter le collège.? Mettre les voiles lui prend un an car il tient à accompagner ses élèves de Form VI jusqu?à la fin de leur année scolaire.

Ainsi, il divise son temps entre l?agence de publicité et le collège où il donne des cours gratuitement. La transition n?est pas pénible puisque ?tous les métiers artistiques se rejoignent un peu. Il suffit d?avoir un sens des couleurs et des proportions. Et puis, je suis un peu un Jack of all trades?

Ayant une conception plus moderne de la publicité, il quitte le MAB pour se joindre à l?équipe de Savitari de Mervyn Coombes. Il y reste jusqu?en 1989 avant de monter sa propre boîte de décoration intérieure nommée Jean-Pierre d?Argent Interior Design Ltd.

Son premier engagement dans l?animation d?un événement sportif national se fait en 1985. Il n?est toutefois pas le premier choix du comité organisateur des JIOI d?alors. Guy Lagesse qui a réalisé ses décors dans le spectacle Chantons La Liberté, de même que le père Gérard Sullivan, un habitué de la mise en scène et des spectacles ?son et lumière?, sont les favoris. Ces derniers étant indisponibles, l?un d?eux évoque le nom de Jean-Pierre. Le comité accepte par patriotisme. Jean-Pierre d?Argent est aidé par l?équipe technique qui travaille pour lui.

Mais, il digère mal la bureaucratie du secteur public. ?Du fait que c?était l?argent de l?Etat et qu?il avait dépensé Rs 30, un fonctionnaire, aujourd?hui décédé, a coupé les ailes des deux pigeons que j?avais demandé de larguer pendant la cérémonie d?ouverture des JIOI en 1985. Et moi, je ne comprenais pas pourquoi ces oiseaux refusaient de s?envoler. Il me l?a avoué par la suite. Dans sa tête, il fallait récupérer les pigeons achetés avec les deniers de l?Etat alors que pour nous metteurs en scène, le décor de théâtre est par essence même éphémère. Dans le privé, tout ne fonctionne qu?avec des mémos et des appels d?offres. Cela finit par taper sur les nerfs.?

Jean-Pierre ne se décourage pas pour autant de ces lourdeurs administratives. Il remet ça pour bon nombre d?événements sportifs dont les présents jeux. Le plus étonnant est qu?il ne réclame aucun salaire pour son travail. ?Tout ce que je fais pour le gouvernement, c?est par patriotisme car je suis Mauricien dans l?âme. Dans un moment aussi important que des jeux régionaux ou un championnat national, tout le monde doit se montrer patriote. De même que je n?ai jamais été payé pour aucun spectacle que j?ai monté car je considère que c?est ma pub.?

C?est sans nostalgie qu?il tournera la page, le 8 septembre . ?L?éphémère est le propre de la mise en scène et du théâtre?, explique-t-il. Cela dit, il conservera ses dessins et ses plans en souvenir des ?grands moments ?.?J?ignore quel sera mon prochain projet mais il me faudra monter encore d?un cran. Si je ne peux faire du gigantisme, ce sera du symbolisme.? Quel que soit le cas de figure, il est certain qu?il va étonner...

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