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Jean Suzanne le cyber-éclaireur

25 décembre 2004, 20:00

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Il y a trois mois encore, elle ne s?aventurait que rarement hors de son Mahébourg natal. Aujourd?hui, elle roule des « r » à en confondre le plus Parisien des Français. Debout ? histoire de se donner de l?assurance ? les mains dans le dos, le menton relevé, la jeune fille converse avec un interlocuteur auquel elle est reliée par ordinateur.

Elle ne bute sur aucun mot. Sa voix est présente, son discours articulé, ses mots pesés, son registre choisi. Son casque s?agite au gré de ses mouvements de tête. Elle porte bien son nom, « télé-actrice ». Comme au théâtre, son texte semble appris par c?ur, mais glisse le plus naturellement du monde. Un claquement de mains au fond de la salle, signe qu?un abonnement vient d?être vendu, une affaire conclue ou presque, ne la perturbe pas. Elle est loin, à 12 000 kilomètres d?ici?

470 voix sourdes et mille mimiques s?entremêlent ainsi sur le même palier de la cybertour, le sixième étage, où se situe le call center d?Infinity. Un grouillement de vie qui balaie d?un coup l?appréhension du visiteur; comment ne pas être anxieux quand on vient de passer devant des centaines d?appartements inoccupés en face, de traverser de grands espaces déserts aux alentours, puis un hall immense et vide au rez-de-chaussée ? Comment ne pas croire que l?on met les pieds dans une cité hantée, que la cybercité est une folle idée ?

Erreur. Même s?ils discutent avec l?au-delà, ce ne sont pas des fantômes, ceux-là. Et ils incarnent bel et bien, par leur transformation individuelle, par la vitesse à laquelle l?entreprise qui les a embauchés s?est développée, la promesse de possibilités infinies pour l?industrie nouvelle.

« Je suis programmé pour donner »

Une vitesse de croissance significative en effet. Infinity détient, grâce à son unité de production de Maurice, le record de France de croissance d?un call center. Et sur le marché français, il fait partie du tiercé gagnant, avec 7000 à 8000 abonnements vendus par mois par téléphonie mobile? « Nous avons fait en un an, ce que d?autres font en quatre. Quand on a dit au début de notre installation, qu?en moins d?un an, on passerait de 50 à 400 téléopérateurs, il y en a qui ont rigolé? Quand ils ont vu qu?on y parvenait, ils ont dit que ça allait trop vite, que tout allait s?écrouler?», sourit son p-.d.g, Jean Suzanne. L?envie de sourire nous prend aussi. Pour une autre raison.

Si une entreprise a pu connaître une telle expansion en si peu de temps, le chiffre de 20 000 emplois pour toute la cybercité n?est pas si farfelu? Si une entreprise a pu le faire, alors le pays aussi. Bien sûr, on ne fait pas une cyberîle uniquement avec des call centers, « l?intelligence » de la tour d?Ébène la destine surtout à des producteurs de logiciels, et ils ne sont pas encore là. Mais avant de se faire un nom dans le haut de gamme, l?industrie textile a excellé d?abord dans les T-shirts. Infinity, c?est le T-shirt de la cybercité. C?est la preuve que le bonheur est dans les Tics.

À l?origine d?Infinity, il y a Jean Suzanne et son besoin viscéral de créer.

« Entreprendre, c?est tout ce que je sais faire, dit-il. Je ne suis pas manager, je ne suis pas technicien, mais créer, identifier des créneaux porteurs, faire naître un écosystème dans lequel je peux évoluer, ça oui je sais faire ! » ça tombe bien, c?est ce que cherche justement Maurice. Et cette graine d?entrepreneur-là a du nez. Quand en 1999, il quitte un poste de directeur de département d?une grosse boîte de services d?ingénierie pour créer Compulog, le jeune ingénieur d?à peine 30 ans qu?il est s?installe rapidement à la première place du secteur monétique en France.

C?est alors là-bas la pleine effervescence pour les Tics et il saisit la balle au bond. Rebelote, ici, trois ans plus tard. « Le marché présente cinq ans de perspective de croissance forte, à 22 % environ, et le plus tôt vous le prenez, le plus tôt vous vous installez. » C?est là l?explication rationnelle. Mais elle n?est pas la seule.

Infinity, c?est plus qu?une entreprise. Son exception tient aux qualités hu-maines de l?homme qui la dirige. À son besoin d?entreprendre s?ajoute le besoin de donner. « Je suis programmé pour donner », dit-il. Donner parce qu?il a trop reçu, lui l?enfant pauvre des faubourgs. Grand humaniste, Jean Suzanne vit l?aventure à Ébène comme un engagement envers l?autre. Lui qui se rêve artiste, lui qui s?avoue contemplatif, il y a de la poésie dans sa démarche. S?il sait où il va, c?est parce qu?il sait d?où il vient. Cet impérieux besoin de s?occuper des autres, qui conditionne sa vision de l?entreprise et son rôle d?entrepreneur, vient de son histoire personnelle. Une belle histoire d?ascension sociale, marquée par la seule ambition de se réaliser.

Issu d?une famille ouvrière, il n?a que quatre ans lorsqu?il suit ses parents en France où ils émigrent pour améliorer une vie de misère. « Je sais ce que c?est que d?être dans le besoin, de ne pas avoir assez pour se nourrir, de relire le même livre vingt fois. Imaginez alors comme c?est magnifique pour moi d?employer des gens, de pouvoir nourrir hommes et femmes autour d?une idée. » Son personnel, il le voit et le présente comme autant « d?occasions de montée sociale en puissance ». Rejouer en quelque sorte le miracle que ses propres parents ont vécu lorsqu?il est devenu ingénieur, c?est sans doute ce qu?il espère quand il met la petite Mahébourgeoise en communication avec Paris. Quand il lui offre l?accès à des facilités bancaires ? Infinity a dédié une salle aux sociétés qui proposent leurs services avec le parrainage de la compagnie ?, c?est qu?il veut la lancer, comme il l?a été, la pousser dans une dynamique constructive afin qu?elle s?installe dans la vie active. Et cela plaît au p-.dg.

Sorti de la misère avec le sens du bonheur

On peut sortir de la misère avec un sens de la fatalité et de l?amertume. Jean Suzanne en est sorti avec le sens du bonheur. Et dans toute sa sagesse, il a su comprendre que c?était, là, un atout dans sa vie d?entrepreneur. Et l?utiliser. « J?ai reçu énormément d?amour. Aimer est la première chose que j?ai appris à faire. Mes parents, mes grands-parents me préservaient de tout, comme le héros de La vie est belle. Avec de la distance, je comprends aujourd?hui que c?était de la misère, mais je ne l?ai jamais su. Cela m?a aidé dans ma vie professionnelle. Ce n?est pas difficile de prendre des risques quand je sais que si je perds tout, ce n?est pas grave, puisque cet état ne sera pas douloureux, c?est l?état dans lequel j?ai été le plus heureux. »

La force d?Infinity, c?est encore d?avoir été l?expression citoyenne d?un Mauricien, d?autant plus avide d?aider au développement du pays et de ses habitants, qu?il aura longtemps réprimé tout désir de montrer cet attachement. Jean Suzanne a grandi dans un environnement français, les yeux tournés vers Maurice.

« Une photo de Maurice de 1963 était reproduite dans notre HLM. Le moindre sou que nous gagnions était investi à Maurice dans deux maisons que mes parents ont construites petit à petit. » La famille était partie pour mieux revenir. Non seulement l?île lointaine n?est ja-mais reniée dans la manière dont Jean Suzanne est éduqué, mais il se construit dans la perspective d?un retour.

Sa mauricianité, c?est une fidélité aux valeurs de tolérance dont le pays se prévaut. Est-ce parce que ces valeurs-là, que l?on dit mauriciennes, sont inscrites autant dans sa chair que dans son âme ? Sans doute. Avant d?être le produit de deux cultures, la française et la mauricienne, il est celui d?un mariage mixte. De père créole et de mère tamoule, il a été élevé dans les deux religions.

« Le vendredi, j?allais au kovil, le dimanche à la messe. Cette ouverture m?a structuré. ça m?a permis de me poser des questions très jeune. Plus tard, cela m?a appris qu?il faut communiquer ce que l?on a à l?intérieur. » Il est si convaincu que Maurice porte de telles valeurs que la confrontation cruelle avec le racisme ne l?en dégoûte pas.

À la disposition du pays

Lorsqu?il revient en 1996 pour travailler, il se fait jeter par une grande entreprise à cause de la couleur de sa peau. D?autres à sa place auraient pu répondre par le mépris envers « les Mauriciens », qui jouent à être tolérants. Mais il aime le pays au-delà de ses gens et n?abandonne pas l?idée de rentrer. Sa nature protectrice le pousse à s?inquiéter pour ses parents plus que pour lui. « Eux risquaient d?être peinés parce que ce n?est pas l?île Maurice qu?ils attendaient. Moi, j?ai été choqué certes, mais je suis tellement sûr de ce que je suis que la bassesse des autres ne m?affecte pas. »

Jean Suzanne n?en sera pas moins perturbé par ce réflexe qu?il estime assez grave pour l?appeler « le problème mauricien ». « ça me fatigue de manière quotidienne. Ce n?est pas à la hauteur des valeurs mauriciennes. On n?a pas le droit de gâcher ça. Si j?avais un combat à mener après la vie de mes entreprises, c?est bien celui-là. » Il est d?autant plus irrité que c?est précisément l?ouverture qui devrait dicter le comportement mauricien. « Il devient de plus en plus rare, pour notre génération, que l?on occupe dans une même vie, le même métier, dans le même pays. C?est extraordinaire. Les gens bougent. Le contexte cosmopolite de Maurice est parfaitement adapté pour les attirer. En outre, on est amené à travailler dans un contexte global. Or, à Maurice, les entreprises sont rarement mixtes. C?est très désuet. »

À bien d?autres égards, Jean Suzanne s?est mis à la disposition du pays, malgré des attitudes qui auraient pu l?inciter à partir. La stratégie nationale pour attirer les investisseurs, par exemple. « Le vrai Board of Investment, ce sont les grands groupes locaux. C?est ce qui marche. On ne peut rien entreprendre si l?on ne se met pas en partenariat », dit-il, en rappelant qu?Infinity a été créée en partenariat avec Altima Group.

Ou bien la communication faite autour de la cybercité. « J?ai moi-même dû convaincre mes clients que Maurice n?était pas qu?une destination touristique. Ce n?était pas à moi de le faire? ». Ou enfin, l?attitude envers la diaspora qui veut servir. « On a bloqué le processus de l?immigration? »

Cette diaspora hautement qualifiée

Sensible à ces maladresses, il veut maintenant aider à les corriger. Sur le plan économique, en participant à rendre plus cohérente la stratégie de développement pour la cyberindustrie. «Il faut faire de Maurice un buffer pour le marché francophone. Maurice a cette carte à jouer. C?est utopique de vouloir concurrencer l?Inde. Il y a une dynamique réelle à trouver, sur le plan de la formation et sur celui de la recherche et du développement des logiciels. Cela se construit sur cinq, dix ans, mais cela se construit ensemble. » En aidant aussi l?entrepreneuriat par la création de cercles vertueux de gens compétents qui produiraient des idées.

Sur le plan social de même. « Il y a des choses qui m?émeuvent. Il y a des éléments vitaux auxquels on ne doit pas déroger. La santé, l?éloignement social. Un exemple, le laboureur n?a aucun problème de transport pour aller travailler. Mais le téléacteur, lui, n?a pas de transport à l?heure où il termine. L?économie s?est transformée, mais la société est restée agricole. » Jean Suzanne songe à créer une fondation pour donner corps à son envie de s?occuper des autres.

Éternel exilé qui se sent partout en transit, Jean Suzanne lira cet hommage en ligne. Au moment des fêtes, il est pris par une certaine nostalgie, et avec son épouse française, « regagne » la France, comme d?autres rentrent au pays. Oui, notre Mauricien de l?année est aussi un peu Français. Mais notre choix n?est pas innocent. Jean Suzanne est ici honoré pour ce qu?il a fait, rapprocher notre rêve en cybervision, ce qu?il est, un passionné du pays, et aussi pour ce qu?il représente, cette diaspora hautement qualifiée.

Alors même que les visionnaires suggèrent que l?on batte le rappel des Mauriciens en exil pour donner une impulsion à la nouvelle économie sur laquelle reposent les emplois futurs, les mots de Jean Suzanne ont valeur de mise en garde. « Maurice a bloqué le processus d?immigration. Moi, je l?ai vécu. Au lieu d?attirer la diaspora pour qu?elle réinvestisse ce qu?elle a amassé là-bas, les Mauriciens deviennent xénophobes. Ils adorent parler de leur pays, mais ils intègrent très peu.» Que cette page soit un pas vers l?intégration.

« Créer, identifier des créneaux porteurs, faire naître un écosystème dans lequel je peux évoluer, ça oui je sais faire ! »

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