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Jean-Marie G. Le Clézio se cherche en Afrique

21 mars 2004, 20:00

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L?HISTOIRE d'un père racontée par un fils. A traver ce voyage extraordinaire, Jean Marie Le Clézio remonte le cours de son passé (même si ?le temps ne se remonte pas?, comme il l'écrit) jusqu'aux rivages de son enfance pour comprendre son ?rêve ancien?. ?J'ai longtemps rêvé que ma mère était noire?, note-t-il. Ce rêve, en faisant de sa mère une Africaine tandis que son père l'était par ?la force de sa destinée?, et en s?inspirant du fait que ?tout être humain est le résultat d?un père et une mère?, avait fini par recouvrir l?identité de l'auteur d'un voile spirituellement africain.

Pour comprendre son fondement, il cherche aujourd'hui, et à travers ce récit ? car ?c'est en l'écrivant que je le comprends,? admet-il ? les présupposés qui auraient gravé sa mémoire d'un temps qui n'était pas vraiment le sien. ?Cette mémoire n'est pas seulement la mienne. Elle est aussi la mémoire du temps qui a précédé ma naissance,? précise-t-il.

Puisque, selon la croyance africaine, la naissance de l?homme correspond à la période de sa conception et non à sa venue au monde, ce retour en arrière va jusqu?à frôler cette période et celle qui la précède. Le Clézio imagine ses parents vivant dans une Afrique sauvage et humaine et faisant l'amour dans leur lit de sangles par une nuit où ce village vibrait aux sons des tambours lors d?une fête africaine.

Et c?est dans ce rythme de tam-tam accompagnant la nuit de leurs noces qu'il croit avoir été conçu. Ce qui expliquerait cette identité étrangère qu'il s?était donnée pendant longtemps : ?Moi, je ne sais rien de ma naissance? Mais si j'entre en moi-même? cette force que je perçois, avant même l'instant de la conception, tout ce qui l'a précédée? est dans la mémoire de l'Afrique? l'image des hauts plateaux, des villages? le murmure des plaintes? ces images sont celles du bonheur, de la plénitude qui m'a fait naître.?

Il a huit ans lorsque sa mère, son frère et lui font le voyage de Nice à Port-Harcourt pour rejoindre le père qu?il va découvrir pour la première fois. Ce voyage a marqué ses souvenirs en divisant sa vie en deux. ?En partant pour l'Afrique, nous avions changé de monde,? de sorte que ?désormais, pour moi, il y aurait avant et après l'Afrique.? Dans ce décor, il vit ?les moments de (sa) vie sauvage, libre, presque dangereuse.?

C'est dans la savane africaine que ses pensées, ses mouvements et ses émotions se libèrent. Il accède à une ?liberté totale du corps et de l'esprit,? qu'il ne connaîtra jamais ensuite. Il se libère de ses crises de rage qui lui donnaient de violentes migraines ? crises dues certainement à la situation de la guerre en Europe et qu'il a vécue. ?Le voyage en Afrique met fin à tout cela.?

Et c'est ainsi qu'il retrouve cette identité étrangère, non pas celle caricaturale des enfants élevés en colonie mais cet esprit africain qui l'accompagnera dans sa maturité. ?L'arrivée en Afrique a été pour moi l'entrée dans l'antichambre du monde adulte,? écrit-il.

La magie des images

Mais ce n'est pas l'Afrique qui lui a causé le plus de choc. C'est ?la découverte de ce père inconnu, étrange?? ? découverte équivalente au dévoilement d'un autre visage, plus africain que le sien, et qui n'est autre que celui de son père, celui de qui il tient ce passé inventé. C?est pourquoi ce récit autobiographique, écrit à la mémoire d'un père disparu sans avoir ouvert son intimité à ses fils, est un moyen d'accès linguistique à un passé révolu dans l'objectif de rencontrer le vrai Africain, celui qui lui a transmis sans le savoir cette identité étrangère.

Bien avant, pour mieux comprendre tout ça, il avait choisi de marcher sur les pas de son géniteur et revoir ce qu'il a vu: ?Plus tard, longtemps après, je suis allé à mon tour au pays des Indiens, sur les fleuves.? En ayant refait le même voyage, il a vécu le même sentiment.

Aujourd?hui, il revoit tout ce passé d'un regard nouveau. D?abord à travers les yeux de son père lui-même, grâce aux clichés en noir et blanc qu?avait rapportés ce dernier de ses voyages africains et de son temps d'exil volontaire. En examinant ces photos, il reconnaît les choses. Mais c'est en apprenant à mieux déchiffrer chacune de ces choses dans sa simplicité quotidienne qu?il a saisi le sens que son père donnait à son existence : ?Tout cela, je ne l'ai compris que beaucoup plus tard, en partant comme lui, pour voyager dans un autre monde. Je l'ai lu, non pas sur les rares objets [?] ni même en regardant les photos qu'il a prises [?] je l'ai su en redécouvrant, en apprenant à mieux lire les objets de la vie quotidienne qui ne l'avaient jamais quitté [?] : tasses, assiettes??

Ainsi, par la magie des images et des mots, Le Clézio ressent et transcrit ce que son père a vécu, tel qu'il l'imagine sur cette terre lointaine, partagé entre l'amour pour son métier de médecin et son attachement à ce pays. ?Je peux ressentir l'émotion qu'il éprouve à traverser les hauts plateaux et les plaines herbeuses??

Aujourd'hui, il comprend combien les manières et les idées africaines de son père, lorsque celui-ci était rentré d?Afrique, étaient devenues sa seconde nature au point où, lorsque ce dernier commentait l'actualité contemporaine, c'était plutôt ?la voix de l'Afrique qui parlait en lui, qui réveillait ses sentiments anciens?. Et aujourd'hui encore il comprend : ?ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui??.

Voilà un voyage romanesque dans le passé transformé en rendez-vous manqué : ?Il m'est possible aujourd'hui de regretter d'avoir manqué ce rendez-vous [?] Il aurait fallu grandir en écoutant un père raconter sa vie, chanter des chansons, accompagner ses garçons à la chasse??

Voilà un monde ?qui est débout là-bas au milieu de la plaine d'herbes? (devenir) si loin de moi qu'aucune histoire, aucun voyage ne me permettra de le rejoindre.? Et, en fin de compte, même si son enfance africaine constitue à présent ?ce trésor (qui) est toujours vivant au fond de (lui)? et qui ne peut être extirpé, quelque part, l'auteur ne peut s'empêcher de constater que ?quelque chose (lui) a été donné, quelque chose (lui) a été repris?.

Dévoilement de soi

Au-delà de tout ça, si ce récit autobiographique retrace le rendez-vous manqué avec un père enfermé dans son univers intérieur, c'est sans doute parce qu?au fond, c?est à sa propre rencontre qu'est parti l?auteur. Car, et à bien y voir, c'est de lui-même qu'il veut parler en parlant de son père. ?De ce visage que j'ai reçu de ma naissance, j'ai des choses à dire?, annonce-t-il dès le début.

Au-delà de cette quête de la figure paternelle, se dresse donc celle de soi, annoncée encore dans l'incipit même du roman, à travers ce désir de se dévoiler. S'il ressent la nécessité de parler de son visage, c'est bien parce qu'un beau jour, celui-ci s'était dissipé : ?Il me semble que c'est de l'entrée dans cette case, à Ogoja, que date l'effacement de mon visage.?

Il ne s'agit pas d'un dégoût de soi, car ce visage, il ne le haïssait pas, mais l'ignorait, même devant le miroir. ?Pendant des années, je crois que je ne l'ai jamais vu. Sur les photos, je détournais les yeux, comme si quelqu'un s'était substitué à moi.? Ce quelqu'un, c'est l'usurpateur de son identité légitime ? d'où le dévoilement de soi trouve ici sa signification dans la redécouverte de cette identité voilée. Pour l'accomplir, il faut se débarrasser de cet intrus.

Tel est peut-être l'enjeu de ce récit autobiographique : retracer les indices d'un passé et les recharger d'une autre signification et d'une nouvelle volonté. Outre le désir d'une rencontre avec le père, l'intention littéraire signale aussi une volonté de rencontrer soi-même, mais par-delà l'écriture. De ce fait, L'Africain de J.M.G. Le Clézio est au fond la recherche d'une coïncidence avec un moi émergé d'un passé lointain. ?C'est à l'Afrique que je veux revenir sans cesse, à ma mémoire d'enfant. A la source de mes sentiments et de mes déterminations.? Il ne faut pas plus pour le déduire?

J.M.G. Le Clézio, L'Africain, Mercure de France, disponible bientôt en librairie.

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