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Je t?aime moi non plus?
Rama Sithanen avait souhaité une clarification. Pour l?heure, on nage en pleine confusion. Mais nous croyons pouvoir donner un peu de sens à ce qui nous apparaît comme un tournant politique majeur. Il ne fait aucun doute : le ministre des Finances pourrait avoir bel et bien été lâché par son Premier ministre. Sithanen ne peut pas être dupe de la posture lénifiante de Navin Ramgoolam dans son appel télévisuel vendredi, mais manifestement il souhaite une sortie de crise.
Levons d?abord une première ambiguïté : le ministre des Finances n?a pas démissionné de son poste ; il a offert au Premier ministre sa démission. Le connaisseur de la Constitution de la République qu?il est sait pertinemment que toute démission aurait immédiatement pris effet s?il l?avait soumise au président Jugnauth. En acceptant de remettre sa lettre au Premier ministre p. i., il joue la carte politique, utilise l?arme d?une démission suspensive dans l?attente d?une négociation politique. Qu?y a-t-il à négocier ? Ramgoolam n?aurait pas nommé Bheenick s?il voulait garder Sithanen.
En politique, tout est affaire de contexte. Dans les circonstances actuelles, Rama Sithanen est devenu pour le Premier ministre et son gouvernement un boulet politique dont certains souhaitent se débarrasser. C?est totalement injuste, mais c?est ainsi. Plus de huit mois après l?approbation par le Conseil des ministres et le Parlement de la stratégie de rigueur économique proposée par le ministre des Finances, on aurait pensé que le gouvernement s?était approprié la réforme, qu?il souhaitait son succès. Il n?en est rien.
Même si Ramgoolam dit comprendre la nécessité impérieuse des mesures prises ? et il l?a redit avec une apparente conviction vendredi soir ?, il a du mal à gérer les conséquences politiques immédiates de l?austérité économique, d?une part, et de la logique sociale d?une croissance induite par l?investissement, de l?autre. Précisons-le : Ramgoolam et la quasi-totalité de son gouvernement ont un double problème avec Sithanen. Jusqu?ici, la stratégie du ministre est cause d?impopularité mais, tout aussi inacceptable à leurs yeux, est le fait que cette stratégie s?appuie beaucoup trop sur ces détenteurs de capitaux méprisés dont le pire défaut est leur épiderme. C?est d?ailleurs grâce à cette posture que l?Alliance sociale a eu la peau électorale de Paul Bérenger aux dernières élections générales. Occulter la dimension raciale du problème, c?est se mettre le doigt dans l??il.
C?est dans ce contexte élargi qu?il faut situer la nomination de Rundeersingh Bheenick. Dommage que Sithanen ne l?ait pas précisé. Les Mauriciens ne comprennent pas pourquoi il en fait une crise alors que Monsieur Bheenick est, après tout, une compétence reconnue, autrement plus valable que beaucoup de nominés travaillistes qui peuplent les institutions de l?Etat depuis juillet 2005. C?est que Bheenick est, aux yeux de Sithanen, le symbole de cette « autre » politique prônée par les néo-gauchistes du travaillisme à l?ancienne, davantage concernés par l?agenda socialo-politique à long terme que par l?efficacité économique. Dans l?insistance du Premier ministre à nommer l?ancien ministre rouge malgré les objections connues de son actuel ministre des Finances et les arguments politiques et éthiques qu?il a avancés, Rama Sithanen sent le désaveu et appréhende le lâchage.
La personne de Bheenick ne posait aucun problème politique à Ramgoolam. Il n?avait aucune obligation à le nommer, il avait le choix d?aspirants valables, il connaissait les fortes objections de son ministre des Finances. Pourtant, avec une absence totale de considération pour son vice-Premier ministre et ministre des Finances, il le provoque sciemment. Sithanen l?a bien compris. Et son sursaut de dignité est bien légitime. Les minus qui se répandent sur les ondes des radios ne comprennent rien à l?affaire.
Que peut-il se passer maintenant, au retour de Navin Ramgoolam, nullement pressé de rentrer ? Personne ne l?imagine remettre en cause la nomination du gouverneur de la Banque centrale, une semaine après une nomination sûrement réfléchie et suffisamment débattue. Que peut-il dire à Sithanen qui soit susceptible de l?amadouer et de le ramollir, si tant qu?il souhaite vraiment le retenir (et à l?écouter, c?est le cas). Et le retenir pour faire quoi ?
En ce sens, l?offre de démission du ministre est un acte politique utile. Si, devant des divergences insurmontables avec son ministre des Finances concernant la stratégie économique, et illustrées par la nomination de Monsieur Bheenick, le Premier ministre veut opérer un changement de cap et faire sauter Sithanen, il expédie la lettre du ministre au président, et le tour est joué. Sithanen aura perdu son quitte ou double. Cela fera plaisir à beaucoup de monde. Si, comme il le prétend, il veut quand même conserver son ministre, poursuivre le dur chemin du redressement économique tout en continuant à souffler le chaud et le froid, alors une négociation politique pourrait s?engager pour offrir à Sithanen des gages publics et explicites qui sauvent son honneur et évitent le naufrage de la réforme. C?est, je crois, ce que souhaite Sithanen ? et c?est dans l?intérêt du pays. Mais je suis perplexe. Que le Premier ministre ait pu, à ce point, sous-estimer le ras-le-bol de son ministre des Finances est incompréhensible. Alors qu?il prenne garde, le temps passe, Xavier Duval a déjà menacé de partir, l?estomac d?Arvin Boolell regorge de couleuvres? Kailash Ruhee s?est exilé. Il n?entendra bientôt que lui-même et ses thuriféraires.
Au-delà de ces gesticulations, le sort du pays est en jeu. C?est le plus grave. Au sein du gouvernement, Rama Sithanen était pratiquement le seul garant d?un possible redressement économique, toujours aléatoire et fragile. Malgré sa communication exécrable et son langage dru, lui seul a eu le courage politique qui manque aux nombreux crétins qui l?entourent. Jusqu?ici, son bouclier a été le Premier ministre. Maintenant ?
Je m?excuse, mais je suis tenté de déroger à un de mes principes, je vais me citer. Le 29 décembre dernier, en rendant hommage à l?« Homme de l?Année » de « l?express », j?écrivais sous le titre « Les risques de l?échec », ces lignes prémonitoires : « Si Ramgoolam flanche, il signera l?échec de Sithanen. Et celui du pays. » Ramgoolam a-t-il flanché en nommant Bheenick contre l?avis de Sithanen ? Oui ! À lui donc de rechercher les moyens de réparer sa gaffe.
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