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?Il faut nous donner les moyens de nous battre à armes égales?

31 mai 2006, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● Le débat sur l?ouverture de l?économie semble buter sur une résistance de la part du secteur privé, notamment en ce qui concerne le sort du secteur manufacturier local face aux produits importés dans le cadre d?une île Maurice hors taxes. Est-ce un blocage ?

La question me surprend. Le secteur privé demande depuis de nombreuses années que des réformes pénibles mais nécessaires soient entreprises afin de moderniser l?économie. Toutes nos discussions avec les différents gouvernements font état de la nécessité d?une plus grande ouverture et une plus grande intégration de l?économie mauricienne à l?économie mondiale.

● Mais il semble que ce discours d?ouverture inclut une grande parenthèse sur la nécessité aussi de préserver un niveau de protection, pour l?industrie manufacturière non domestique ?

Il est important de comprendre le cheminement fait à ce niveau depuis quelques années. Il y a d?une part un processus de libéralisation commerciale au niveau régional dans lequel nous sommes embarqués depuis des années. Le gouvernement veut maintenant accélérer le processus de libéralisation mais a toujours hésité à faire les réformes nécessaires afin de permettre aux entreprises de se battre avec les armes appropriées dans ce nouveau contexte.

Nous voulons ainsi une discussion ouverte sur les mesures d?accompagnement qui, à notre avis, sont indissociables du processus d?ouverture.

Personne ne remet en question la libéralisation graduelle du commerce. Mais nous sommes pour une approche graduelle car il y a des conditions préalables à créer.

?Nous sommes ouverts à une réduction additionnelle de ces tarifs dans le cadre du prochain budget mais une réduction à zéro à ce stade serait suicidaire pour les entreprises, les employés du secteur et pour le pays en général.?

● Quand on entend les demandes pour des mesures d?accompagnement et pour la mise en place d?un environnement propice préalablement à toute ouverture, on a l?impression que le secteur privé veut jouer la montre pour renvoyer les grandes réformes aux calendes grecques ?

Ce n?est absolument pas le cas. Le secteur privé est entré de son plein gré et en connaissance de cause dans le processus de libéralisation commerciale et a participé activement aux initiatives régionales pour l?établissement de zones de libre-échange.

Nous avons participé aux discussions pour deux raisons : pour que les entreprises prennent des mesures drastiques pour se préparer à cette concurrence mais aussi pour que les rigidités de l?environnement local des affaires soient enlevées.

Les lois du travail pour les entreprises non zone franche sont plus contraignantes que pour les entreprises de la zone franche d?exportation. Ces lois freinent la réorganisation en profondeur du secteur manufacturier non zone franche.

Il y a de grosses anomalies qui existent et pénalisent les produits fabriqués localement par rapport aux produits importés. Les lois concernant les poids et mesures (metrology) et le Food Act par exemple contiennent de telles anomalies.

Il y a aussi le fait que certains intrants que nous utilisons, sont frappés de droits de douane tandis que des produits finis importés sont en hors taxes. Il s?agit là d?un cas flagrant de protection négative.

N?oublions pas non plus le problème du dumping. Les entreprises locales sont limitées par la petite taille de notre marché intérieur. Mais il y a des entreprises étrangères qui opèrent dans des pays où la base de consommateurs est beaucoup plus vaste et qui peuvent donc bénéficier d?économies d?échelle. Non seulement elles peuvent nous concurrencer mais en plus elles pratiquent des prix à l?exportation qui sont inférieurs aux prix auxquels elles écoulent leurs produits sur leurs marchés domestiques.

Comment voulez-vous que nos entreprises survivent si nous laissons ces produits bradés entrer sur le marché local ? Nous avons non seulement besoin d?une loi anti-dumping qui est en discussion depuis des années mais aussi d?un encadrement institutionnel puissant et efficace pour faire respecter une telle loi.

● Vous évoquiez plus haut les lois du travail et la flexibilité est un concept à la mode ces jours-ci. Que préconisez-vous ?

L?encadrement légal du travail doit évoluer. Concrètement nous voulons plus de souplesse pour pouvoir licencier nos employés quand il y a des moments difficiles et réembaucher quand les choses vont mieux pour l?entreprise.

Les coûts sociaux associés au licenciement sont si onéreux que les entreprises hésitent à employer de peur d?un revirement conjoncturel de leur situation.

● Ce genre de flexibilité est souvent associé à une précarité et une incertitude guère motivante pour les salariés ?

Si nous voulons être une économie intégrée dans l?économie mondiale moderne et concurrentielle, il nous faut être plus flexibles. En fait, nous n?avons pas le choix. L?avenir économique de Maurice repose sur cette intégration à l?économie mondiale. Soit nous nous intégrons, soit nous risquons d?être isolés dans une petite île perdue dans l?océan Indien.

Le ministre des Finances, Rama Sithanen, a défini le problème de la flexibilité de manière excellente : il nous faut protéger les travailleurs et non les jobs. La nuance est très forte et très importante.

Il faut en contrepartie donner des outils aux travailleurs notamment à travers la formation afin qu?ils puissent s?épanouir dans un environnement plus flexible et libéral mais sans doute aussi plus difficile pour eux. On ne fait pas d?omelette sans casser des ?ufs.

● Pour reprendre une autre formule, le secrétaire financier, Ali Mansoor, a dit soit on est pour l?ouverture totale, soit on ne l?est pas car on ne peut pas être un petit peu enceinte?

Il faut faire attention aux slogans et aux formules faciles. La responsabilité, c?est autre chose. Je suis convaincu qu?Ali Mansoor est trop intelligent pour ne pas réaliser que la problématique est bien plus compliquée.

Je conçois que l?annonce d?une abolition complète des droits de douane sur les produits importés ferait plaisir à certaines institutions internationales et présenterait Maurice sous un jour favorable. Mais je reste convaincu que le prix à payer est beaucoup trop élevé. Il nous faut être plus nuancé.

Je le répète, il est faux de dire que le secteur manufacturier non zone franche est contre l?ouverture de l?économie. Nous sommes pour. Mais il est trop facile de dire aux industriels qu?on va libéraliser en faisant abstraction des difficultés réelles que cette politique entraînera.

On ne peut pas venir nous imposer de jouer le jeu de la libéralisation complète sans nous donner les moyens.

Il serait irresponsable et dangereux de soumettre un secteur qui représente 60 000 emplois et 12 % du produit intérieur brut à une libéralisation complète et brutale sans que les freins et les rigidités qui nous handicapent, ne soient d?abord enlevés.

Nous voulons simplement que le gouvernement et la population prennent conscience de la réalité des contraintes et qu?ils travaillent avec nous pour les éliminer au plus vite. La persistance de ces contraintes est un frein à l?élimination des droits de douane.

Il faut aussi savoir que plus de 90 % des produits importés à Maurice sont déjà hors taxes. Les tarifs maximums pratiqués sur les produits importés ont été considérablement réduits lors du dernier budget. Nous sommes ouverts à une réduction additionnelle de ces tarifs dans le cadre du prochain budget mais une réduction à zéro à ce stade serait suicidaire pour les entreprises, les employés du secteur et pour le pays en général. Nous sommes ouverts à une réduction de ces tarifs.

● Pour reformuler la même question différemment, êtes-vous pour ou contre le concept du ?duty-free Mauritius? ?

Le secteur privé est tout à fait en faveur de ce concept. Notre position par rapport à l?industrie locale n?est nullement en contradiction avec l?idée de faire de Maurice un paradis du shopping.

Les entreprises locales qui s?inquiètent de l?abolition complète des droits de douane sont engagées dans la production de peinture, de fertilisants, de boissons gazeuses, de fer de construction, de biscuits, de conserves, de jus de fruits et de poulets.

Ces produits n?intéressent nullement les touristes, qui sont davantage tentés par des parfums et des produits électroniques qu?ils achètent aujourd?hui à Dubayy ou à Hong Kong.

De plus, calquer notre modèle de libéralisation commerciale sur Hong Kong et Singapour, comme le préconise Ali Mansoor, est dangereux à ce stade de notre développement. Ces pays ont un tissu économique et social fort différent du nôtre. Ils ont également une sérieuse avance sur nous en termes de développement. Notre situation géographique et nos marchés de proximité sont également différents.

Il serait dommageable de soumettre certains secteurs de notre économie aux mêmes pressions que connaissent les opérateurs hongkongais ou singapouriens car ils opèrent dans des pays qui ont depuis longtemps atteint des niveaux de flexibilité et de productivité qui sont bien supérieurs aux nôtres. Créons d?abord un climat général des affaires similaire à celui existant dans ces pays et nous serons en mesure de progresser davantage dans le processus de libéralisation déjà commencé.

Propos recueillis par Stéphane SAMINADEN

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