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Ikuo Hirayama artiste humanitaire

17 janvier 2004, 20:00

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Victimes de la violence des hommes, détruites, pillées ou volées, les ?uvres d?art emportées dans les ravages des conflits sont de véritables « réfugiés culturels », estime le peintre japonais Ikuo Hirayama. « C?est le cas en Irak ou en Afghanistan, insiste-t-il. Les hommes souffrent et meurent, et il peut paraître déplacé de mettre sur le même plan la vie humaine et l?art, mais je sais d?expérience qu?il peut aider à surmonter l?horreur, à panser les blessures en permettant à un peuple de retrouver sa fierté et aux individus de retrouver la paix intérieure. »

Peintre japonais parmi les plus connus, président de l?Université des beaux-arts et de la musique de Tokyo, Ikuo Hirayama a mis sa conviction au service de la protection du patrimoine culturel mondial. Ambassadeur de bonne volonté de l?Unesco, il a été à l?origine de fondations et de bourses pour l?étude des arts asiatiques ainsi que d?un Institut de la Route de la soie. Il a aussi contribué, par ses dons, à inciter le ministère de la Culture français à entreprendre la rénovation du musée Guimet, à Paris. Autorité morale, célèbre et célébré, il reste un homme d?une simplicité attachante.

Irradié lors du bombardement d?Hiroshima

Il y a, dit-il, deux origines à l?itinéraire qui l?a mené de la peinture dans le style nihonga ? une école qui, à la fin du XIXe siècle, intégra aux moyens d?expression picturaux occidentaux des techniques japonaises ? à la protection du patrimoine mondial : la découverte du bouddhisme et les paysages de sa région natale, la mer Intérieure, qui rappelait à l?orientaliste René Grousset la mer Egée par sa myriade d?îles et d?îlots.

Irradié lors du bombardement atomique d?Hiroshima en août 1945, alors qu?il avait 15 ans, Ikuo Hirayama dit avoir trouvé dans la peinture un moyen de surmonter un traumatisme qui entretenait chez lui une inquiétude diffuse. « Ma peinture était une prière pour la paix. Peindre me soulageait. J?y réinterprétais à ma manière l?enseignement bouddhique », raconte-t-il. Dans sa première ?uvre célèbre, Transmission du bouddhisme (1959), il représente le moine chinois Xuanzang (602-664), qui, après de longues pérégrinations, rapporta d?Inde des textes canoniques et sera l?un des grands propagateurs du bouddhisme en Chine. « À partir de là, j?ai voulu remonter aux civilisations anciennes et j?ai commencé à m?intéresser à la Route de la soie. »

Etudiant en Europe au début des années 1960, il s?absorbe dans l?étude comparative des peintures religieuses en Orient et en Occident, puis se lance sur les traces des caravaniers et voyage de la Mésopotamie au fleuve Jaune. Au fil de ses périples, cet infatigable pèlerin, arpenteur des déserts et des vestiges, a acquis un regard distancié sur la culture japonaise.

Le Japon : le paradis des biens culturels volés

C?est au cours de ces cheminements sur la Route de la soie qu?Ikuo Hirayama a été frappé par les atteintes dont souffrent les ?uvres d?art. « Détruites, pillées, volées puis revendues, elles étaient victimes des guerres et de la misère. C?est pourquoi j?ai proposé la constitution d?une Croix-Rouge des biens culturels : la destruction de la mémoire qu?est une ?uvre d?art et les traumatismes psychologiques vont souvent de pair. En perdant ces expressions d?un imaginaire, nous perdons des repères, des éléments de la compréhension de l?histoire humaine. » Le Japon a ratifié en 2002 la Convention internationale contre le pillage du patrimoine artistique mondial. Une initiative qui devrait permettre de répertorier les ?uvres d?art entrées illégalement dans un pays longtemps considéré comme un « paradis des biens culturels volés ».

En 2001, sous le régime des talibans, pour protéger du pillage le patrimoine culturel afghan, Ikuo Hirayama fonde un comité de protection des biens volés et sortis illégalement du pays. « La pratique est certes condamnable, mais, paradoxalement, ces sorties illicites ont permis de soustraire des ?uvres d?art à la barbarie des talibans, explique le peintre. À la suite de l?appel que j?ai lancé, quelque 150 ?uvres afghanes ont été retrouvées et exposées à Tokyo. »

Ce fut notamment le cas du pied gauche d?une statue de Zeus du IIIe siècle avant Jésus-Christ, qui avait été découverte en 1968 dans les ruines d?Ai Khanum. « C?est un magnifique exemple de la culture helléniste parvenue en Asie à l?époque d?Alexandre le Grand, raconte Ikuo Hiramaya. Ce pied, qui avait disparu du musée de Kaboul pendant la guerre civile, avait été acheté par un antiquaire japonais, qui en a fait don à l?Unesco. Le jour où le musée de Kaboul sera rouvert, il faudra tout restituer. Pour l?instant, je considère ces ?uvres comme des réfugiés culturels. »

Le peintre mène une campagne similaire pour rassembler les ?uvres d?art disparues à la suite de la chute de Saddam Husseim. De l?Afghanistan à Angkor Vat, au Cambodge, ou au site de Dunhuang, en Chine, il a également multiplié les interventions pour la sauvegarde du patrimoine culturel mondial. « Mais l?Asie et le Proche-Orient, dit-il, font encore figure de parents pauvres sur la liste du patrimoine mondial de l?Unesco. »

Sauver les tombes royales de la Corée du Nord

Aujourd?hui, Ikuo Hirayama se bat pour y faire figurer les tombes royales du royaume de Kokuryo (édifiées de 37 avant J.-C. à 668 après J.-C.), en Corée du Nord. Cette soixantaine de chambres funéraires, qui se trouvent aux environs de Pyongyang et dans la province de Hwanghae Nam Do, sont décorées de fresques en couleurs qui auraient servi de modèle à celles qui ornent les tombes de Takamatsuzuka, au Japon. Outre des motifs d?inspiration sino-bouddhique, ces fastueuses peintures présentent des apports de l?art dit « des steppes ».

En 1999, M. Hirayama a fourni à la Corée du Nord des équipements de contrôle de l?humidité et de la température qui règnent dans ces chambres funéraires, dont certaines sont endommagées. « Il faut certes séparer la politique et la culture, dit-il, mais, dans le cas de la Corée du Nord, nous devons aussi penser que l?inscription au patrimoine mondial de ces tombes donnerait à ce pays privé de tout ? énergie, nourriture, devises ? une immense fierté nationale, fondée non sur son arsenal de menaces, mais sur son héritage culturel. Si ces monuments sont inscrits au patrimoine mondial, Pyongyang devra accepter de les faire visiter. Ce sera le signe d?une nouvelle ouverture, et peut-être un premier pas vers son intégration à la communauté mondiale. Une fois de plus, la protection de biens culturels a d?autres implications que simplement esthétiques. »

Distribué par The New York Times Syndicate

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