Publicité
Hommage à Yeung Sik Yuen (1908-2006)
Par
Partager cet article
Hommage à Yeung Sik Yuen (1908-2006)
Nous connaissons tous plus ou moins ces personnalités étrangères ayant donné leur nom aux produits qu?ils ont popularisés, au point que le commun des mortels finit par oublier que bottin, diesel, bic, (bateau)-mouche, poubelle, vespasienne, ford, dunlop, goodyear, singer, kellog, furent d?abord le patronyme d?êtres humains avant de désigner les objets portant ces noms. Plus rares sont les Mauriciens dont le patronyme est assimilé à un produit ou à un service. Yeung Sik Yuen, qui nous a quittés au début de mai 2006, peut incontestablement s?enorgueillir d?un tel exploit, son nom étant devenu, du moins temporairement, synonyme de? supermarché.
Tout Maurice ou presque s?est rendu, en effet, à une certaine époque, chez Sik Yuen, à l?angle des rues Royale et Pope-Hennessy, à Curepipe. L?ère de nos grandes surfaces commence sans conteste chez Sik Yuen qui saura, il est vrai sous la pression d?un Prisunic naissant, transformer la mentalité de sa nombreuse clientèle, entre autres curepipienne, pour qu?elle puisse passer sans heurt de l?attente impatiente au comptoir au self-service le long des étagères, du paiement ultra rapide, calculé au boulier, aux longues files d?attente devant des caisses, tenues, non plus par un agréé de la haute direction familiale, mais par n?importe qui assez doué pour placer les produits les uns après les autres devant le rayon enregistreur ou encore pour pianoter sur un clavier le numéro de référence approprié. Que de chemin parcouru depuis la boutique Sik Yuen, non pas la curepipienne, mais celle située à Baie-du-Cap, sinon à Grand-Gaube.
Yeung Sik Yuen naît en 1908 à Meixian, dans la province chinoise de Guangdong, sous le règne de Puyi, ?le dernier empereur?, non pas de Bernardo Bertolucci, mais de la dynastie mandchoue des Ts?ing ou Quing. Quatre ans plus tard, Sun Yat-Sen proclame, à Nankin, la république de Chine et le général Yuan Shikai est élu président à titre provisoire, la Ligue jurée, créée en 1905, devient le Kuo-min-tang ou parti nationaliste. Les problèmes administratifs se multiplient et le conflit entre Yuan Shikai, qui s?autoproclame empereur, et Sun Yat-Sen s?amplifie de jour en jour. Après la mort de Sun Yat-Sen, Chang Kai-Chek réussit à s?imposer à la tête du Kuo-min-Tang.
Yeung Sik Yuen est alors déjà à Maurice où il arrive en 1922, à l?âge de 14 ans. Suivant la coutume d?alors, il est pris en charge par la communauté d?origine chinoise déjà implantée à Maurice. Il travaille comme apprenti boutiquier et s?initie aux arcanes du petit commerce à Maurice.
Au début des années 1930, il retourne en Chine où il se marie. Ses premiers enfants, Wan Ying et Alain, naissent en Chine. Il rentre ensuite à Maurice et s?installe d?abord à Grand-Gaube puis à Baie-du-Cap. En 1937, il s?implante à Curepipe où il ouvre une petite boutique mais bien située, appelée à devenir le centre d?approvisionnement le mieux achalandé car le mieux approvisionné de la Ville Lumière, avant de devenir un de nos premiers supermarchés.
La devise de Yeung Sik Yuen demeure, à Curepipe, ce qu?elle était à Grand-Gaube ou à la Baie-du-Cap : ne jamais perdre la confiance de la clientèle, celle du client, de chaque client. A 89 ans passés, en 1997, quand l?établissement commercial, portant son nom, célèbre fièrement son 60e anniversaire, par une promotion mémorable, il n?omet jamais ses tournées quotidiennes de vérification, dans la matinée ou en début d?après-midi. La relève est pourtant assurée, et bien assurée, par trois de ses fils, à savoir Alain, Thierry et Jean Marie. Les autres fils font, ailleurs, honneur au patronyme Sik Yuen. Sa Seigneurie Bernard est le juge puîné de notre Cour suprême et agit souvent comme chef juge en l?absence du pays du titulaire, Sa Seigneurie Ariranga Pillay. Mario est le comptable du groupe Sun et Jacques, médecin, s?est installé au Canada.
Le départ de la famille Sik Yuen de Baie-du-Cap et son installation dans les hauteurs et les frimas de Curepipe font suite à une petite annonce, parue dans un journal chinois. Le Dr France Rivalland est en quête d?un locataire pour un emplacement commercial idéalement situé. Le young Yeung Sik Yuen ? il est alors âgé de 29 ans ? s?intéresse à l?offre. Il est alors l?assistant de son père, Yeung Hang Tong, boutiquier à Baie-du-Cap. Il fonce sur Curepipe, visite les lieux et décide aussitôt de commencer l?aventure curepipienne. Les avantages de l?emplacement lui sautent aux yeux : le long de la route Royale, à mi-chemin entre deux gares ferroviaires et deux églises paroissiales, à deux pas des collèges Royal et Saint-Joseph, d?une école catholique. Comment ne pas faire? confiance à tous ses clins d??il du destin. Dans les années 1950, le Dr Rivalland vend son emplacement qu?achète, sur le champ, Yeung Sik Yuen. Pas question de laisser cet emplacement de rêve à la concurrence.
Toutes les économies disponibles, en 1937, passent dans les frais d?installation, forcément modeste. Mais Yeung Sik Yuen a du courage, de la ténacité, de la volonté à revendre. Le travail ne l?a jamais fait peur. Il sait qu?il n?est pas le seul commerçant à avoir pignon sur rue à Curepipe. Il suffit d?en être le meilleur. A lui de savoir attirer la meilleure clientèle de la ville, en attendant celle de l?île et surtout de la fidéliser. Les autres commerçants ne tardent pas à entendre la remarque crucifiante de leurs clients désappointés : ?ça ne fait rien, j?aurai ce que je cherche chez Sik Yuen? où effectivement il y a tout ce qu?on veut de meilleur et du premier choix, pas forcément plus cher qu?ailleurs.
Yeung Sik Yuen bénéficie du soutien indéfectible de son épouse qui lui a donné les enfants de ses rêves. Mme Sik Yuen périt tragiquement dans un accident d?auto en 1962. Il se remarie en 1968.
A la même époque, le visionnaire Sik Yuen lance la formule supermarché, manifestant un optimiste surprenant, compte tenu de la sinistrose d?avant l?Indépendance. C?est que la clientèle voyage beaucoup plus facilement et plus fréquemment qu?auparavant, grâce aux vols nolisés (charters) et aux gros porteurs qui démocratisent les voyages en avion. A son retour, il lui plaît de retrouver à Maurice ce qu?elle a découvert à l?étranger, y compris le bel bel caddy, le self-service, les étiquettes sur chaque produit, les caisses à la sortie, la liberté de se promener à sa guise à travers les différents rayons. Les parkings adjacents, autre investissement de référence, répondent aux nouvelles exigences automobiles de la clientèle. Pas de parking, pas de shopping, enseignent les maîtres ès-marketing américains. Après avoir épuisé les possibilités immobilières de France Rivalland, Sik Yuen jette son dévolu en face sur le terrain Ramdin. Le constat demeure le même : pas assez de terrains disponibles pour les ambitions commerciales de la Maison Sik Yuen, malgré ses 10 000 pieds carrés et ses 12 caisses enregistreuses.
Sik Yuen, à l?angle des rues Royale et Pope-Hennessy, 70 ans d?âge, l?an prochain. Un anniversaire que ne fêtera pas Young Sik Yuen et qui ne coïncidera pas avec ses 100 ans. Une double raison pour que les deux ans qui viennent soient à la gloire de celui qui demeure une figure emblématique de notre communauté chinoise et pas seulement curepipienne.
Publicité
Publicité
Les plus récents