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Hervé de Sornay : ?Je n?ai voulu du mal à personne?
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Hervé de Sornay : ?Je n?ai voulu du mal à personne?
Fin juillet 1981, Alain Gordon-Gentil interviewe Hervé de Sornay, ancien rédacteur en chef du Cernéen, alors âgé de 73 ans. Hervé de Sornay est un puriste, un perfectionniste, égaré dans ce monde de l?à-peu-près et de l?éphémère qu?est, hélas, le journalisme. A quoi sert de remettre vingt fois son ouvrage sur le métier, se découragent trop facilement trop de nos journalistes, puisque personne ou presque ne nous lit et l?on sait ce qu?il advient du papier journal servant de support à nos écrits ? Tout doyen de la presse mauricienne (titre que lui donne son interviewer) qu?il est, Hervé de Sornay est d?une autre école de pensée. Il écrit peu, comparé à la prolificité et à la prolixité de ceux ayant rayé de leur vocabulaire les mots brièveté et concision. Mais il écrit bien. Il est disciple de Boileau. On le devine se murmurant les mots qu?il vient de coucher sur la page vierge, fruits d?une méditation longue et approfondie. On l?imagine attentif à la musicalité des mots, corrigeant à l?infini les risques de dissonance. On le conçoit vérifiant la définition exacte des mots, bannissant ceux sentant, sinon le soufre, du moins l?ambiguïté, consultant son dictionnaire des synonymes pour s?assurer qu?il n?y a pas mieux que le terme choisi initialement par lui.
Les obituaires sont les espaces rédactionnels privilégiés permettant de comparer les qualités littéraires mais aussi humaines de nos meilleures plumes journalistiques des années 1950 et 60. Le même sujet de rédaction s?impose de soi aux meilleurs : il s?agit de rendre, dans le délai, le plus court, l?hommage le plus approprié à tel ou tel fils du sol éminent mais trépassé sinon très passé. Un tel essaye de suivre sa plume débridée, passe d?une anecdote à l?autre, s?éparpille dans tous les sens, confie généreusement à ses lecteurs le soin de mettre de l?ordre dans ses pensées, se satisfait de la longueur obtenue (?Manque trois-quarts colonne pou rempli prémier paze, bourzeois !?). Il y a le narcissique qui profite du trépas d?autrui pour se mettre devant et narrer dans les moindres détails les rares fois où il a parlé avec feu Untel. Il y a celui qui ne sait plus quoi écrire d?original, après avoir indiqué approximativement l?heure des obsèques. Rien de tel avec De Sornay. Il expédie le portrait extérieur du défunt, sa carapace connue sinon redoutée de tous pour esquisser celui de son âme, pour s?attarder sur ses qualités essentielles. Il transcende les contingences quotidiennes pour situer le défunt par rapport à un appel fondamental à la perfection, pour ne pas dire prédestiné. Ses lecteurs ont droit à un hommage en vérité et sans faiblesse, un témoignage à un modèle de patriotisme et d?humanité. De Sornay se serait fait hacher menu plutôt que d?écrire un mot qu?il savait mensonger.
Mais écoutons le plutôt, répondant aux questions de Gordon-Gentil. Il s?étend pour commencer sur sa belle enfance, précédant la Première Guerre mondiale, devant enterrer une Belle Epoque. Il en parle comme un monde en vase clos, une société vivant d?élégance, de raffinement et de fraternité. Bref, le contraire de celui de 1981 qui est en train de se pourrir pour reprendre une expression du Premier ministre français de l?époque, Pierre Mauroy, qui nous visitera en décembre 1982.
De Sornay ne le cache guère. Il est mal dans sa peau, dans ce XXe siècle qui n?est pas le sien. Il se dit obligé de s?adapter à un monde en pleine mutation. Le croyant qu?il est plaint qui ne croit pas et qui ne peut s?accrocher à aucune foi.
Il a foi en l?Homme, capable de rebondissements extraordinaires. Il doit cependant vivre avec des divisions ethniques qui entredéchirent la famille mauricienne. L?harmonie sociale est possible, n?étaient les diviseurs patentés nageant en eaux troubles. Pas de salut possible pourtant dans la division. L?entente au contraire nous sauvera.
Il se dit de droite libérale, formé et façonné par Raoul Rivet, ?un des hommes de droite les plus rigoureux qu?ils aient connus?, un homme qui lui a appris à être généreux ?jusqu?à la bêtise?.
De N.M.U., il souligne sa culture remarquable mais bizarre. ?Il n?a jamais compris la sensibilité mauricienne.? Il n?a jamais pu se départir de l?esprit de l?extrême-droite maurassienne, de l?esprit de l?Action française. ?J?ai essayé plusieurs fois de l?arrêter dans ce qu?il écrivait? mais sans succès. De Sornay n?est que rédacteur en chef et Noël Marrier d?Unienville le directeur du Cernéen. ?Il a attaqué Beejadhur de façon ignoble.? Cela puait le racisme. ?Il l?a attaqué pour ce qu?il était et non pour ses idées? Il y avait du venin dans ses écrits; au fond de lui, il y avait un racisme méprisable.?
Il a foi dans l?intelligence humaine. ?Une idéologie ne peut séparer deux hommes d?intelligence souple, avec pour but commun de sauver le pays.? Avec un minimum d?intelligence, l?inconciliable peut devenir conciliable. Il y a tellement de choses pouvant unir des hommes intelligents. La Musique, par exemple.Il croit dans la musique. ?Otez-la moi et je meurs ?Elle est refuge?baume apaisant?Elle répond à ce qu?il y a de meilleur en l?Homme.? Sa plus grande joie ? D?avoir quitté la profession sans ennemis. De lui, il veut qu?on se souvienne de quelqu?un n?ayant voulu de mal à personne.
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