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Halte à la destruction

29 octobre 2007, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Regardez attentivement les maisons créoles ou ?coloniales? de Port-Louis. Elles menacent presque toutes de s?écrouler. Certaines ne survivront probablement pas au prochain cyclone parce qu?elles sont à l?agonie et attendent le coup de grâce des bulldozers qui ouvriront impitoyablement la route à l?avancée des constructions de béton.

Pourtant, d?aucunes ont été somptueuses, d?autres plus modestes. Toutes ont une histoire à nous raconter. Une histoire qui s?inscrit dans l?Histoire de Maurice. ?Elles sont précieuses car elles nous signalent des demeures de l?île Maurice que nous serons, peut-être, les derniers à connaître si les dirigeants de ce pays ne prennent pas les mesures nécessaires pour conserver leur patrimoine?, s?empresse de défendre Isabelle Desvaux de Marigny, co-auteur de La vie en varangue.

?La plupart d?entre elles sont plus que centenaires et mieux que n?importe quel récit, elles nous révèlent les efforts d?un peuple pour vivre harmonieusement, en résistant aux dangers de la mer, des vents, de la pluie et du temps?, approuve Henriette Valentin Lagesse, architecte mauricienne de renommée internationale qui a également participé au bel ouvrage cité précédemment. ?Leurs formes, leurs couleurs, le raffinement de leur ornementation auxquels l?Occident, l?Afrique et l?Orient participent, secrètent une poésie autrement plus émouvante que les photographies de Maurice utilisées couramment par la publicité touristique pour attirer les chalands en mal de dépaysement?, renchérit-elle.

Arpenter les rues de la capitale aux petites heures du matin quand le flot des automobiles et la marée humaine quotidienne qui se presse sur son lieu de travail n?ont pas encore investi les rues et trottoirs, ?c?est se laisser raconter deux siècles d?ingéniosité et d?imagination pour allier la sauvegarde de la vie humaine au bien-être et à la poésie de tous les jours?, ajoute Jean-François Koenig, architecte mauricien très attaché à la préservation de l?architecture traditionnelle mauricienne, mais soucieux également de l?intégrer à l?architecture moderne.

Au-delà de la poésie exprimée dans ces commentaires, c?est un véritable cri d?alarme que lancent en filigrane ces amoureux du patrimoine mauricien auxquels se joignent d?autres défenseurs locaux et internationaux de non moindre renommée tels que le célèbre photographe Christian Vaisse et l?anthropologue et diplomate, Christian Saglio.

Tous ont habité et restauré plusieurs demeures de l?île et savent parfaitement de quoi ils parlent. Ils connaissent le parcours du combattant que constitue la rénovation d?une construction d?antan : prix parfois exorbitant des poutres de bois vermoulu par des années de lutte contre les intempéries (le vent, la pluie, la chaleur, les cyclones?) ou les attaques insidieuses des ?carias?; difficulté à trouver les matériaux ; quête d?ouvriers qualifiés et spécialisés, détenteurs du précieux savoir-faire du travail des tôles nécessaires à l?obtention des frises et lambrequins?

Du coup, le découragement guette les propriétaires des maisons créoles les plus modestes. Trop souvent, ne possédant pas les moyens de conserver leur inestimable trésor reçu de l?héritage familial, (il faut compter pour une maison de taille modeste, Rs 60 000 pour la peinture extérieure, autant pour l?intérieur et quelque Rs 100 000 pour la toiture), ils les louent en l?état pour en retirer un pécule. Puis, faute de continuer à les entretenir, les vouent à une destruction certaine. Alain Seevraz, habitant et propriétaire d?une petite maison en bois traditionnelle de Beau-Bassin, fait partie de ceux-là. ?Au commencement, mo ti pe entretenir mo lacaz. Mai derniemen monn lais li couma li ete. Bann zenfan pa pou gard li de toute façon. Zot pou craz li.?

Un vrai ?crève-c?ur?, selon les témoignages recueillis. Mais ?conserver so lakaz à quel prix ! Pena moyen pu fer sa?, confie une propriétaire portlouisienne, le c?ur lourd.

Des centaines de ces petites maisons, vieilles boutiques ou ateliers qui reflètent l?âme de Maurice et son histoire, tombent ainsi peu à peu dans l?oubli? Alors que les plus grosses demeures sont restaurées et transformées en lieux touristiques, boutiques ou restaurants?

C?est le choix parfois douloureux de la ?conservation par reconversion? que sont amenés à faire ces autres propriétaires de maisons créoles. La mise en valeur et l?entretien de leur héritage sont ainsi tributaires de la rentabilité de leur demeure devenue affaire commerciale.

?Fenêtres carcérales et épais grillages?

Mais d?autres demeures sombrent dans l?oubli ou sont appelées à disparaître. C?est le sort qui guette une large part du patrimoine architectural mauricien si très vite, une volonté gouvernementale de sauvegarde accompagnée de moyens d?action ne s?exprime pas très clairement et fermement.

Jean-Louis Pagès, qui a illustré un célèbre recueil sur les maisons d?antan de Maurice, soulignait déjà, il y a 20 ans, que ?les touristes, maintenant très avertis, veulent connaître l?âme et la personnalité, c?est-à-dire l?histoire des pays qu?ils visitent? Ce qui reste de leur patrimoine?Ils préfèrent aux hôtels construits sur le même moule, d?un bout à l?autre de la planète, les résidences typiques?.

Ce constat est plus vrai que jamais à ce jour. Certains architectes de la place ont entendu son cri d?alarme. Et construisent, depuis quelques années à Maurice, des hôtels, des bungalows et des morcellements de style créole. Mais est-ce suffisant ?

Chaque fois qu?un cyclone passe sur l?île, les jardins et maisons anciennes sont inévitablement malmenés. ?On remplace ces dernières par d?affreux cubes en dur, posés à même le sol, sous une dalle plate en guise de toit, avec des murs troués de fenêtres carcérales dont les épais grillages sont censés protéger des voleurs?, observe un architecte de la place.

Ainsi la ?bétonnite? intensive qui a sévi durant les années 60 et ravagé en partie l?île Maurice, faisant disparaître trop de belles maisons encore habitables pour les remplacer par des constructions regrettables mais certifiées plus pratiques et rationnelles par un urbanisme que le sens de la beauté n?étouffe guère, se poursuit allègrement. A Port-Louis, on démolit ce qui reste des beaux édifices français du XVIIIe siècle. Pour y construire des buildings beaucoup plus profitables, étant donné le prix des terrains dans le centre-ville. Pour certains observateurs qui souhaitent rester anonymes, ?cet acharnement de destruction procède aussi, consciemment ou non, d?une volonté d?effacer de l?île tout souvenir de la présence européenne à Maurice?.

Depuis quelque temps, le pays se met au parfum de la Journée mondiale du patrimoine célébrée le 18 avril et a institué la ?Semaine du Patrimoine? en septembre de chaque année. Une initiative nationale massivement accueillie qui permet de sensibiliser les citoyens sur le problème de la conservation du patrimoine.

Par ailleurs, la nomination du site de l?Aapravasi Ghat au titre de Patrimoine mondial par l?Unesco et la remise du dossier par Le Morne Héritage Trust Fund sont une illustration encourageante de cette récente prise de conscience.

Mais ces initiatives visent une partie encore un nombre trop restreinte de ?bâtiments à sauver?. Il est essentiel d?élargir l?action à toute l?île pour sauvegarder le patrimoine dans son ensemble.

En attendant, de précieux sites sont détruits, faisant place à des blocs de béton uniformes et sans personnalité qui progressent inexorablement dans la ville. Des pans entiers de la cité sont enlaidis et déjà les personnes qui les habitent ont adopté, dans leur mode et style de vie, le même anonymat qui caractérise ces blocs...

R.S.

QUESTIONS À?

Geneviève Dorman, auteur du ?Bal du Dodo?

Pourriez-vous brosser en quelques lignes l?histoire de l?architecture des maisons créoles mauriciennes ?

En deux siècles, les Mauriciens ont appris à construire leur maison en fonction des vents, de la pluie, de la chaleur et de la lumière? Les premières cases de Port-Louis n?étaient que des caisses de bois équarri, posées sur le sol. On les transportait fréquemment en les dépeçant ou en les faisant glisser sur des rouleaux. Du papier huilé remplaçait les vitres. Abris précaires : par les fortes pluies, l?eau y pénétrait en abondance?

La pierre est apparue sous Mahé de Labourdonnais et certaines demeures eurent des allures bretonnes. A Mahébourg, la belle demeure des Robillard, devenue à ce jour musée, pourrait être malouinière, du côté de Saint-Servant?

Les malouinières ne sont pourtant pas particulièrement réputées pour leur confort

En effet, le confort est arrivé plus tard avec les Anglais. Mais le bois restait le matériau préféré des charpentiers de marine qui construisirent au temps des premiers Français, les premières maisons de Maurice?

Vous ne séjournez pas en permanence dans l?île. Quel est votre témoignage personnel de la ?douceur de vivre dans les demeures mauriciennes d?antan ??

Nous connaissons, sur la côte ouest un campement au bord de la mer dont les murs sont faits de fibres de ravenala, ce palmier que l?on appelle aussi arbre du voyageur. L?aspect de ces murs est léger et fragile. Pourtant la maison résiste aux cyclones pour une raison très simple : les vents au lieu de s?y heurter, la traverse.

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