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Greco dans la lumière de l?Olympia
Dans quelques jours, le 27 février, le rideau s?ouvrira sur une grand-messe fort attendue. La prêtresse n?est autre que Juliette Gréco, et l?autel, la scène mythique du temple le plus convoité des gens du spectacle : l?Olympia. Qu?elle y soit une fois de plus ? les 27, 28 et 29 février 2004 ? n?étonne personne. Mais qu?elle y retourne, à 77 ans, pour un tour de chant, la tessiture intacte, voilà qui tient du prodige. Certains êtres, tel Henri Salvador, ont de ces ressources singulières, qui font d?eux des prophètes. Juliette Gréco fait partie de ces Molière, qui jusqu?au bout, portent la flamme. La transmettent. Pour l?édification de tous.
Hier ?la muse de l?existentialisme, la fleur vénéneuse de Saint-Germain-des-Près?, aujourd?hui, ?la liane noire de nos nuits blanches? et pour toujours la voix ouatée de nos errances. Sa profession de foi demeure : Mourir debout! C?était au micro de Catherine Ceylac sur la chaîne Tempo Réunion, le dimanche 8 février 2004, au lendemain de ses 77 ans. Gréco, d?une pêche éblouissante, l?affirmait. Vivante, à balayer toutes les inquiétudes de ses fidèles. A faire oublier toutes ses tracasseries récentes ? trois malaises cardiaques ? dont le dernier le 24 novembre 2003, quand elle s?effondra sur scène, en plein enregistrement. C?était pour l?émission Dans la Lumière de France 2.
L?Olympia est un ?uf. La silhouette noire, au visage éclairé de deux mèches blanches, est là, intense. Scène et salle font silence. Moment sacré, moment vrai ! Juliette plonge, enveloppée de songe, dans les eaux de l?enfance. Sensuelle, enveloppe ses fidèles. Déploie un conte magique, sur trois notes minimales de Gérard Manset. Qui ponctuent son dire, sans le recouvrir. Mais rebondit en ping-pong quand la prêtresse change de registre. Car, ici, Juliette est plus diseuse que chanteuse. Et ce dire recèle une musicalité nouvelle.
L?on nage dans le merveilleux des flaques d?enfance : elle monte dans un caillou trouvé sous un banc. S?installe ?sur la banquette rouge?, bien décidée à continuer ?sans être réveillée?. Mais la vie ?nous veut (?) nous prend?. La musique soudain se mue en imprévisible poursuite. Sur une inspiration de Gérard Manset, la voix grave assène, à faire frémir de véhémence, son manifeste en sursis, ?Aimez-vous les uns les autres/Ou bien disparaissez/Sans faire de bruit, sans faire de vague.?
Un brin de réalisme d?un quotidien répandu, L?Amour Flou : ?C?est des mots doux/Bien souvent à sens unique?. Le dire dénonce l??illusion d?optique?. Syllabe après syllabe, Gréco martèle les mots, les enfonce dans le tympan le plus rétif, ?A ? vec ? t? oa ? j?avoue que c?est moins bien.? A toujours faire le point, au point où l?inévitable pointe : ?Toi ? et ? moi - nous n?irons pas bien loin/Si on continue à faire le point.? Une chute de ton charrie l?accablement qui s?installe. Ironie ou fatalité ? Désir ou raison ? Gérard Manset emporte le couple dans une valse folle.
L?amour se décline intimiste Pour vous aimer. Gréco chuchote, suscite le désir. Relègue au placard le décor grandiose, soleil et firmament convoqués ; repousse les avances hallucinantes, ?faire l?amour en apesanteur/les funambules sur l?équateur?. L?amante propose son espace, le balise de ses bras. ?A quoi bon s?étaler/occuper tout l?espace/Dans mes bras repliés/J?ai bien assez de place/Pour vous aimer.? Elle souligne la ?méprise?. Et oriente le lieu du plaisir. ?Le mien de rêve est tout petit/Qui se projette au fond d?un lit.? La voix ouatée pénètre corps et c?ur. Comment résister ?
Même. Un mot. Un seul. Lâché, saturé, dans le silence noir. Lourd d?intensité, comme une note des Gymnopédies. A lui seul prédit, à sa façon de fendre l?instant, d?occuper l?espace, la litanie de travers de l?homme, qui, malgré tout, retient l?amoureuse absolue, ?même si tu es le dernier des lâches/Puisque tu sais/Me rendre heureuse.? Une Gréco renouvelée, en complicité avec Benjamin Biolay et Gérard Jouannest. Qui a écrit, sinon Benjamin Biolay, que ?Gréco, c?est la modernité à l?état pur.? ?
Portrait
La solitude et l?amour?
- On attendait un garçon. Mais c?est Juliette qui, un 7 février, pointe du nez. La déception est grande. Cela marquera Juliette Gréco, née de père corse, mort à 100 ans, et de mère bordelaise. Elle a aujourd?hui 77 ans. ?J?ai vécu une enfance misérable côté c?ur, dorée côté confort?, écrit-elle dans la page liminaire de Jujube (Stock 1982). Où, en écrivain averti, d?une succulente insolence, elle se raconte à la troisième personne.
Seul son grand-père s?intéresse à elle. Il ?sait entendre le silence. Celui de ?Jujube?. A sa mort, ce sera la solitude. ?Le mot clef de sa vie?. Elle ne verra son père, ?beau mais inquiétant?, que quelques heures. Il battait sa mère, qui le quitta. C?était trop tard pour le reconstituer.
La mère de Juliette aime les roses mais ne l?aime pas. ?Les morceaux étaient usés?. La fillette est toutefois liée à sa s?ur. Il y a, pour leur communion, ?beaucoup de monde, de délicieuses nourritures, des vins fins, du champagne et des gâteaux.? Juliette connaîtra le pensionnat religieux. Se fera renvoyer de maintes institutions. Elle n?aime pas qu?on choisisse pour elle. A l?école, elle est seule et absente.
Vient la guerre. Sa mère et sa s?ur sont déportées. Mais elles triomphent des camps de concentration. De double ascendance juive, Juliette est en cellule 325, à la prison de Fresnes. A sa sortie, enfant seule et ?sans amarres?, elle choisit de confier son amour pour le théâtre à Hélène Duc, son professeur de français et comédienne. Elle prendra des cours avec Jean-Louis Barrault et d?autres.
A la pension de famille où elle habite, O?Brady veut qu?elle chante. Il lui apprend l?amour des chansons, auquel elle demeure fidèle. En 1950, elle chante successivement au ?B?uf sur le toit?, accompagnée de Jean Wiener ; à L?Antipoli de Juan-les-Pins, avec Claude Luter ; et à La Rose Rouge. Ce sera ensuite le tour du monde.
Elle joue au théâtre ?Bonheur impair? et passe, de Françoise Sagan, avec Daniel Gélin, Jean-Louis Trintignant, Michel de Ré, Alice Cocéa, ses amis. Au cinéma, elle a aimé la complicité avec Orson Welles, Trevard Howard, Tyrone Power, Erroll Flynn. Elle est La Reine des Bacchantes dans l??Orphée? de Cocteau. Pour Jean-Pierre Melville, elle joue ?Quand tu liras cette lettre?, avec Philippe Lemaire, qui est devenu le père de son enfant, Laurence Marie. ça ne dure pas. Elle épousera Michel Piccoli. Après avoir beaucoup ri, chacun vit de son côté un travail passionnant. ?Occupés à s?auto-dévorer, ils ont oublié l?autre.? Juliette demande le divorce. Gérard Jouhannest, son accompagnateur sera le 3e. Le bon.
Il y a eu le temps fort de Saint-Germain-des-Prés : Sartre, Queneau, Prévert, Simone de Beauvoir, Vian, et leurs quartiers, les ?Deux Magots?, ?La Rose Rouge?, le ?Tabou?. Gréco est appréciée par François Mauriac, Pierre Mac Orlan? Il y a la vie, secrète. Et puis, toute cette mémoire du monde, des terres et des âmes? tout cet amour !
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