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Fumisterie, oui mais de qui ?
Monsieur Meetarbhan, dans l?éditorial de l?express du 23 août, intitulé Fumisterie, en parlant de compensation aux descendants d?esclaves, disait que certains font ?miroiter? la possibilité d?un enrichissement individuel facile? à ces derniers.
Je ne vais pas revenir sur la justesse d?une compensation comme je l?ai amplement argumentée dans une réponse à M. Meetarbhan, parue dans l?express du 29 juin, mais je trouve navrant et vraiment insultant de parler de la recherche d?un ?enrichissement individuel facile?, lorsqu?il fait allusion à la recherche d?une compensation au crime qu?à été l?esclavage et dont les descendants portent toujours les séquelles !
Est-ce que M. Meetarbhan oserait traiter les familles des victimes de la TWA qui ont péri sur Locherbie, qui recherchent compensation et qui se sont vu offrir $10 m par la Libye du colonel Ghadafi, de? rechercher ?l?enrichissement individuel facile?? Ceux-là sont américains ou européens.
L?éditorialiste, en abordant la question de savoir qui va payer pour cette compensation, fait référence à ce que j?avais dit : ?Bien sûr, tous ceux qui ont bénéficié de l?argent provenant de l?esclavage?, pour ensuite traiter cette réponse de simpliste avant d?ajouter ?Mais ils sont tous morts ceux-là ! Et, dans un Etat de droit, on ne rend de comptes que pour ses propres actes, pas pour ceux de ses ancêtres?.
D?abord, je crois que M. Meetarbhan exagère lorsqu?il dit que ce pays est un Etat de droit ? il est loin de l?être, et je sais de quoi je parle lorsque j?affirme cela.
Mais pour répondre plus directement à l?accusation d?avoir émis une réponse simpliste, je dirai à M. Meetarbhan de consulter les lois de son ?Etat de droit? et il verra des choses qui l?émerveilleront peut-être. Par exemple, d?après nos lois, une société (a limited company) est une personne qui dure aussi longtemps que la société est en existence !
Alors, pour ne donner qu?un exemple, la Mauritius Commercial Bank Ltd qui a été fondée par l?argent provenant de l?esclavage (compensation de surcroît !), est une seule et même personne depuis sa création en 1834 ! Bien vivante celle-là !
Si M. Meetarbhan voulait bien chercher, il verrait qu?aux Etats-Unis des journaux qui, à l?époque, avaient publié des avis pour vente d?esclaves ont dû émettre des excuses pour leur rôle dans ce trafic immonde. M. Meetarbhan n?a pas à s?en faire à ce propos puisque La Sentinelle (la première) vit le jour quelques années après l?abolition, avec, comme fondateur, le valeureux tribun anti-esclavagiste et défenseur de la cause des pauvres, le grand Rémy-Ollier.
Les arguments avancés ne sont appliqués que lorsqu?il s?agit des faibles. Est-ce que l?on sait qu?après la Révolution historique d?Haïti, de Toussaint Louverture, en 1804, qui a vu naître le premier Etat dirigé par des Noirs ? que ce gouvernement a subi, des Américains et des Français, un embargo économique durant des décennies ?
<B>90 m de francs d?or</B>
Est-ce que l?on sait que la France, 21 ans après, en 1825, avait imposé une compensation financière de 90 millions de francs d?or, que le gouvernement noir d?Haïti devait payer aux colons français pour leur ?perte?, comme rançon, afin d?accepter de reprendre des liens commerciaux avec ce pays ?
Est-ce que l?on sait aussi que parmi les choses que la France et l?Occident reprochent au président déchu d?Haïti, Jean Bertrand Aristide, il y a le fait qu?il avait, en 2003, demandé que le gouvernement français restitue cet argent à Haïti, et qu?il était même prêt à porter l?affaire devant la Cour internationale de justice de La Haye, si la France refusait d?obtempérer ? ? argent qui de nos jours équivaut à $21 milliards. Le président Chirac avait riposté avec une menace à peine voilée. On sait très bien que le président Aristide n?a pas eu le temps de mettre sa menace à exécution puisqu?il a été enlevé par les Américains, avec la complicité des Français, quelques mois après.
M. Meetarbhan continue en disant, ?la demande de compensation ne peut pas avoir un fondement juridique acceptable dans un pays avec des lois et des normes modernes?. Mais écoutons ce que Lord Anthony Gifford QC, avocat britannique de renom International qui s?est battu pour les droits de l?homme à travers le monde et plus particulièrement pour les mouvements de libération en Afrique et qui s?intéresse particulièrement à la question de réparation a à nous dire sur le sujet :
?once you accept, as I do, the truth of three propositions
a. That the mass kidnap and enslavement of Africans was the most wicked criminal enterprise in recorded human history,
b. that no compensation was ever paid by any of the perpetrators to any of the sufferers, and
c. that the consequences of the crime continue to be massive, both in terms of the enrichment of the descendants of the perpetrators, and in terms of the impoverishment of Africa and the descendants of Africans, then the justice of the claim for Reparations is proved beyond reasonable doubt.?
<B>Aux économiquement faibles</B>
Et aux sceptiques, Lord Gifford dit ceci :
?Those who may say that that is all very true in theory, but that in practice there is no mechanism to enforce the claim, or no willingness of the white world to recognise it, I would answer with a Latin legal maxim: ubi jus, ibi remedium: where there is a right, there must be a remedy. An injustice without a remedy is abhorred by lawyers like a vacuum is abhorred by nature. Once the claim is well-founded in legal principle, and well-recognised by the international community, remedies and mechanisms will be found.?
L?éditorialiste de l?express revient ensuite avec des arguments déjà réfutés. Il nous dit ?sur le plan social, l?agitation qui est menée peut aggraver les tensions existantes?.
Quelles tensions ? J?ai déjà eu l?occasion d?expliquer qu?à mon avis, toute compensation doit aller aux économiquement faibles de la République, sans distinction. Par exemple, cela doit être en forme d?une réelle redistribution des terres aux plus démunis et non pas ces fausses redistributions des terres prônées par le gouvernement et qui ne trompent personne.
M. Meetarbhan nous dit que ?la lutte visant à faire accepter l?esclavage comme crime contre l?humanité, cela fait des années qu?elle a déjà porté ses fruits. Des Etats coupables ont confessé leur part de péché à la conférence sur le racisme qui s?est tenue à Durban en septembre 2001?. Ce qu?il oublie de nous dire, c?est que Bill Clinton et Georges Bush ont tous deux obstinément refusé de considérer l?esclavage comme un crime contre l?humanité ou à faire des excuses officielles venant du gouvernement, concernant l?esclavage, par peur qu?en se faisant le gouvernement américain ne risque d?avoir des réclamations massives de compensations.
Il oublie aussi de nous dire que le gouvernement de Tony Blair et de Georges Bush ont tout fait pour que cet item ne soit pas mis à l?agenda de la conférence de Durban et que le gouvernement britannique avait même menacé de boycotter la conférence si la question de réparation était à l?agenda, alors que les Etats-Unis avaient tout bonnement fait un walk-out de la conférence !
Que Tony Blair ait personnellement exercé des pressions sur Thabo Mbéki avant la conférence pour que la question de réparation ne soit pas abordée ! Que, malgré le bon sens et la détermination du haut-commissaire des droits de l?homme aux Nations unies, Mme Mary Robinson et la grande majorité des pays assistant à cette conférence, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne d?une certaine arrogance avaient torpillé la question et ceux présents avaient dû accepter n?importe quoi, afin d?éviter que les Européens ne fassent aussi un walk-out. C?est ainsi que l?on a eu comme résultat ce dont parle M. Meetarbhan ? une vague déclaration d?aide au développement. Ces fameuses aides au développement, que l?on connaît très bien et qui ne profitent qu?à ceux qui ont le contrôle de l?appareil d?Etat, les riches et leurs agents ! C?est cela la véritable fumisterie !
Mais souvenons-nous de la position du haut-commissaire des droits de l?homme aux Nations unies, à la conférence ? voilà ce qu?avait dit Mary Robinson, ancienne présidente d?Irlande, qui commande respect à un moment où le respect et la dignité n?existent presque plus parmi les personnalités publiques. Parlant au sujet de réparations à l?esclavage elle disait : ?Ways should be found to recognise the wounds and dehumanisation of the victims of crimes against humanity. If it has effects up to today, the principle of compensation and reparation should apply?.
M. Meetarbhan conclut en disant, ?Pour faire évoluer une situation donnée, il n?est jamais utile de rouvrir les plaies du passé?. Je lui répondrai que, pour comprendre les raisons pour lesquelles une bonne partie de la population de notre pays vit aujourd?hui dans la misère et la marginalisation, pour comprendre pourquoi, comme nous le dit M. Armance, 90 % de la population de nos prisons se composent de descendants d?esclaves, pour comprendre tout cela, il nous faut revisiter ces plaies du passé, plaies qui ont été laissées sans aucun traitement. Une société juste devrait réparer et panser autant que possible ces plaies, pour que les prochaines générations en souffrent moins !
Mais je suis au moins d?accord sur un point avec
M. Meetarbhan : même les petits acquis que cette masse de pauvres a fait depuis l?abolition sont aujourd?hui remis en question par ce gouvernement. A tel point qu?Adrien D?Epinay lui-même serait fier de certaines mesures prises par ce régime. Alors on rêve si on croit vraiment que ce gouvernement acceptera l?idée d?une réparation pour l?esclavage. Comme dirait l?autre, ?aret reve kamarad !?
<I>?Pour ne donner qu?un exemple, la MCB, qui a été fondée par l?argent provenant de l?esclavage (compensation de surcroît !), est une seule et même personne depuis sa création en 1834 ! Bien vivante celle-là !?
<B>Selva Appasawmy
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