Publicité

Frontière floue entre liberté et responsabilité

11 octobre 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Frontière floue entre liberté et responsabilité

C?est l?histoire d?une guerre ouverte que tente d?arbitrer le Premier ministre (PM). Sa tâche ne s?annonce pas facile. Les opposants à la réforme économique ne lâchent pas non plus de lest. Alors que leur principale cible, Rama Sithanen, poursuit le jeu de la provocation à un moment où Navin Ramgoolam croyait pourtant avoir rétabli le pont entre son ministre des Finances et son principal contempteur, Dinesh Ramjuttun.

En effet, alors que le PM annonçait mardi, à la suite de sa rencontre avec les deux protagonistes, qu?une réunion allait être organisée entre lui-même, son conseiller et le ministre des Finances, celui-ci ne s?est pas fait prier pour annoncer, par l?intermédiaire de l?un de ses proches qu?il n?y aura pas de rencontre entre lui et Dinesh Ramjuttun.

Il semblerait que personne ne veut désormais rentrer dans le rang. C?est la cohésion gouvernementale qui en prend un sacré coup. A défaut de trancher, Navin Ramgoolam essaie, pour sa part, de se garantir le soutien de ses collaborateurs, même si certains d?entre eux ne se ménagent plus. Dinesh Ramjuttun se réserve ainsi le droit de se montrer critique alors que Rama Sithanen ne cache plus son malaise. Le n° 4 du gouvernement et ministre des Finances ne veut plus jouer à ?l?imbécile? et à la victime expiatoire.

Il a eu l?occasion d?étaler sa stratégie. Il ne reculera plus, ne renoncera plus. Il n?a plus peur. N?hésitant même pas, par conséquent, à prendre à contre-pied Navin Ramgoolam. Ce conflit ouvre une brèche dans laquelle s?aventurent même les petits poids. Sur fond d?un remaniement annoncé et repoussé par un PM qui assure qu?il ne prendra aucune décision en ce sens aussi longtemps qu?il aura l?impression que la presse l?y contraint, les seconds couteaux affûtent leur stratégie, se positionnent et choisissent leur camp.

Il est clair que les sujets clivants ne manquent pas au sein de la majorité. Et la posture de Navin Ramgoolam n?est pas pour arranger les choses. ?Il laisse dire. Ce qui fait que la responsabilité collective n?existe pratiquement pas. Son message est clair : on peut parler autant qu?on veut mais c?est lui qui décide et une fois qu?il aura décidé personne ne peut contester sa position. Et du fait qu?il ne rencontre pas souvent ses collaborateurs, voire ses ministres (voir encadré), cela est source de frustration pour beaucoup. Par extension, ceux qui croient qu?ils peuvent tout dire, du fait que le PM laisse faire, finissent par exagérer?, confie une proche de la majorité. ?Le PM n?est pas un dictateur. Il laisse aux autres leur espace d?expression mais si ces derniers franchissent les frontières, il les rappelle à l?ordre?, confie-t-elle.

Fonctionnement clanique

?Ceux qui parlent de démocratie interne savent de quoi ils parlent. C?est ce qu?ils vivent et ils ont l?expérience voulue pour pouvoir dire l?essentiel. Pour ma part, je n?ai rien d?autre à dire?, se limite à déclarer Dan Callikhan, directeur de communication du gouvernement. Le ton ne laisse pas indifférent. Derrière ce qui est dit, il y a surtout ce qu?il reste à dire dont, souvent, un sous-entendu relativement sarcastique. Les explications se trouvent bien de ce côté-là. Dans tout groupe, il ne peut y avoir une homogénéité infaillible. Mais pour un collectif gouvernemental, le principe de la responsabilité collective est sacro-saint. Cependant les récentes excroissances de langage trahissent de plus en plus un fonctionnement clanique.

A cela, des élus répondent que les médias ont leur part de responsabilité, dont une certaine tentation à grossir les faits. ?La solidarité au sein du gouvernement ne se trouve pas aussi mal qu?on peut le penser. Nous sommes bien entre nous mais le fait qu?on ne passe pas beaucoup de temps ensemble peut amener les gens à penser qu?il y a des dissensions?, assure ainsi Kalyanee Juggoo, qui se dit satisfaite du soutien qu?elle obtient des ministres en tant que députée du n° 4, Port-Louis-Nord-Montagne-Longue même si elle ne peut s?empêcher d?ajouter qu?éventuellement il y a quelques-uns qui peuvent manquer d?expérience.

Toujours concernant les médias, Kalyanee Juggoo regrette que certaines interprétations dépassent les faits. ?Je n?ai par exemple jamais changé de position sur l?école de Chitrakoot. Il n?y a pas de contradiction dans mes idées. Si je me suis montrée critique, cela ne veut pas pour autant dire que je suis contre le gouvernement. Mais, en même temps, j?ai le droit en tant que députée de ma circonscription de savoir ce qui s?y passe et d?apprécier ou non certaines approches?, dit-elle.

Le credo demeure une grande liberté de parole au sein du gouvernement. Mais il est aussi vrai que la presse est une cible facile. Jamais les élus n?assument des propos excessifs qu?ils ont tenus. La démocratie parlementaire autant que la liberté de la presse finissent ainsi par devenir des concepts galvaudés. ?Il y a des journalistes qui se laissent prendre au jeu de la dictature d?une certaine bureaucratie. C?est le rôle des élus d?exercer leur responsabilité vis-à-vis du peuple et non celui des bureaucrates. Est-ce qu?on n?a pas le droit de critiquer un ministre dans ce pays ? Est-ce que la presse devrait trouver cela comme quelque chose d?anormal? Cela ne devrait pas être un drame qu?on puisse critiquer un ministre. C?est quelque chose qui aurait dû être célébré !? tonne une élue de la majorité.

?Nous avons au sein du gouvernement une démocratie très vivante même si parfois la presse finit par faire dire à certains ministres des choses qu?ils n?ont pas dites. Or, la responsabilité collective existe, de même que la discipline individuelle, sinon cela serait le chaos. Une fois qu?on prend une décision, il ne peut y avoir de discussions que pour rechercher un consensus élargi?, explique, de son côté, le ministre des Affaires étrangères, Madan Dulloo. Celui-ci précise que la liberté de penser autrement est une réalité au sein de l?Alliance sociale mais qu?il ne peut y avoir une contestation d?une décision prise au sein du Conseil des ministres.

Toutefois, c?est bien à ce niveau que le problème se pose. Certains ne se cachent plus pour dire leur désapprobation notamment en rapport au choix d?orientation économique adopté par le gouvernement. A ce sujet, on nous fait remarquer que les moindres gestes et paroles du PM sont scrutés afin de décrypter son positionnement. C?est ainsi que, depuis que Navin Ramgoolam a affiché un certain soutien à la réforme économique, certains détracteurs de Rama Sithanen parmi les parlementaires sont rentrés dans leur coquille.

Intérêts contradictoires

Sous le couvert de l?anonymat, un élu de la majorité fait remarquer que c?est devenu quelque chose d?anormal dans ce pays de voir un parlementaire critiquer le gouvernement. ?C?est presque devenu une obsession. Or, le devoir d?un parlementaire prioritairement est de protéger les droits du peuple. Cela n?a rien à voir avec le rôle d?un ministre qui, lui, est tenu par la responsabilité collective?, insiste-t-il. Il n?empêche, constate-t-il, qu?il existe des parlementaires béni-oui-oui. ?Cependant, dans le système westminsterien qui est le nôtre, le député fait partie intégrante du système des checks and balances. Il ne fait pas partie de l?exécutif mais du législatif et, à ce titre, il a une fonction précise à remplir à savoir, entre autres, à veiller à ce que l?exécutif applique ce à quoi il s?est engagé?, estime-t-il.

Les députés ne sont pas non plus exempts de critiques. Face à une politique économique, cause de tant d?incompréhension, de frustration voire de colère dans le rang gouvernemental, il ne s?est trouvé que neuf députés pour assister à une réunion d?explication organisée par le ministre des Finances. ?Rama Sithanen est un ministre d?expérience. A part les augmentations de prix, les gens n?ont pas grand-chose à reprocher à ce gouvernement. C?est dans cette optique que le grand argentier a organisé un atelier de travail destiné aux députés pour que ces derniers comprennent toutes les subtilités autour des taxes afin qu?eux-mêmes puissent expliquer les choses à leurs mandants. Il n?y a eu que neuf députés venus écouter Rama Sithanen. Je suppose qu?ils avaient déjà tout compris et que c?est pour cela qu?ils n?étaient pas là?, lâche Kalyanee Juggoo. Elle précise que le rôle du député, c?est aussi d?être présent sur le terrain pour faire passer le message du gouvernement. ?Moi, j?ai des réunions régulières en ce sens où agents et mandants peuvent s?exprimer librement?, fait-elle remarquer. Serait-ce à dire que d?autres députés ne remplissent pas bien leur rôle ?

La question reste posée. ?Il faut savoir de quel type de démocratie on veut! Est-ce qu?on donne la parole à un Ramjuttun ?? s?interroge un parlementaire. Entre les interrogations des uns et des autres, le risque que le flou ne s?installe est bien réel.

C?est aujourd?hui la menace qui guette la majorité. Entre des ministres à couteaux tirés, des intérêts contradictoires des uns et des autres, c?est à un numéro d?équilibriste que doit se livrer le PM. A un moment où il existe tant de spéculations sur les alliances qui vont être défaites au profit de nouvelles configurations, les positions sont insécurisées. D?où des prises de position radicales.

QUESTIONS D?EGO?

Si Rama Sithanen insiste aujourd?hui à dire qu?il n?a jamais agi contre le Premier ministre, c?est aussi dû au fait que des paroles ont circulé voire des rumeurs ont été colportées. Le fait est qu?à ce stade, certains ne se privent pas du plaisir de brouiller le rapport entre le Premier ministre et l?un de ses vice-Premiers ministres. Le premier attend un soutien indéfectible. Le second doit jouer des différentes tendances existant au sein de sa majorité pour assurer un minimum de cohérence. Entre la nécessité de garantir le succès du projet économique de son gouvernement et l?obligation de ne pas s?aliéner l?électorat de son parti, Navin Ramgoolam est, pour les uns, chef de bande et, pour d?autres, chef de gouvernement qui doit faire preuve d?une vision. La réconciliation des deux postures n?est jamais parfaite. Et lorsque les egos s?en mêlent, on vit mal le fait d?être perçu comme étant sacrifié au détriment de certains autres protagonistes. Ce n?est jamais évident pour un Premier ministre. Surtout lorsqu?il a un ministre des Finances qui ne se contentera pas de clignotants mais qui veut de signaux toujours plus forts de soutien. Ce qui est toutefois encore plus difficile pour un Premier ministre dont l?orgueil est très prononcé.

UN PM QUE L?ON RENCONTRE DIFFICILEMENT

Un des plus grands problèmes de la majorité serait le fait que les ministres et députés ne rencontrent pas le PM. Selon un député, un ministre a demandé un rendez-vous avec Navin Ramgoolam depuis?un an et attend toujours. D?autres essayent de s?entretenir avec lui à la sortie du cabinet mais il n?est pas facile de s?entretenir avec le PM quand il est entouré de monde. C?est un problème dont souffriraient aussi les agents proches du PM. Mais ce dernier serait devenu maître dans l?art de calmer ses proches en promettant toujours de ?pou appel twa biento? et rassurant qu?il ne les a pas oubliés. Un député, selon une source au PTr aurait demandé à un conseiller d?essayer de lui prendre un rendez-vous avec le PM. La demande quand elle a été faite, n?a pas plu au PM. ?Je suis embarrassé quand les gens viennent me voir et me demandent de toucher un mot au PM. Je ne le vois pas sauf à des fonctions et le PMO ne me retourne jamais mes appels?, confie un conseiller du gouvernement. Le problème est plus grave quand il s?agit des ministres, surtout s?ils sont partenaires de l?alliance. La frustration gronde mais Ramgoolam l?ignore superbement. Et les frustrés en question se laissent alors aller à des ?confidences? qui se retrouvent souvent sur la place publique. Mais Ramgoolam semble être conscient du problème et ne cesse de promettre à ses proches qu?il va les recevoir. Et ils attendent toujours?

Publicité