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Freenet pose les fondations d?une Toile libertaire

10 octobre 2003, 20:00

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Plus ambitieux que les systèmes classiques de poste à poste (peer to peer, ou P2P en anglais), Freene (http://freenet.sourceforge.net) pourrait être le prochain cauchemar de l?industrie phonographique.

Son inventeur, Ian Clarke, un informaticien irlandais, a été distingué dans le numéro d?octobre de la Technology Review - une publication du Massachusetts Institute of Technology (MIT) - qui en fait l?un des principaux innovateurs de l?année 2003. Freenet, le logiciel qu?il développe depuis environ trois ans, en collaboration avec une trentaine d?informaticiens indépendants, a pour but de poser les fondations d?un Internet parallèle, basé sur le principe du P2P et sur la volonté de conserver l?anonymat des utilisateurs.

Les récentes poursuites engagées outre-Atlantique, depuis début septembre, par l?industrie du disque contre plus de 200 présumés adeptes de l?échange de fichiers musicaux sur Internet viennent de faire la preuve que l?anonymat des internautes est, pour l?heure, illusoire. Cette campagne sans précédent a d?ailleurs suscité, selon Ian Clarke, un triplement du nombre de copies de Freenet quotidiennement téléchargées par des particuliers. Selon lui, «environ deux millions» d?exemplaires du logiciel sont aujourd?hui en circulation.

Dans le fonctionnement actuel d?Internet, les ordinateurs personnels - ou clients - se connectent à des serveurs pour en consulter le contenu. Il est ainsi aisé de connaître l?identité - via leur adresse IP - des internautes qui mettent en ligne ou consultent telle ou telle page. Lorsque des postes se connectent entre eux sans recours à un serveur, comme c?est le cas lors de l?utilisation des systèmes de P2P comme Kazaa, iMesh ou Morpheus, cette même adresse IP permet aux sociétés d?auteurs ou aux éditeurs phonographiques d?identifier les présumés «pirates». Seul le concours des fournisseurs d?accès est alors nécessaire.

Comme tout logiciel de P2P, Freenet repose sur le principe de la mise en commun de fichiers. Mais à l?inverse des programmes existants, leur stockage est délocalisé sur le réseau. Un document versé au système est ainsi fragmenté, stocké sur plusieurs points du réseau Freenet.

COLLECTER ET DÉCRYPTER

L?espace de stockage alloué à Freenet par chaque particulier est automatiquement géré par le système et son contenu, crypté, est seulement constitué de fragments de document. Les utilisateurs du système renoncent ainsi à contrôler la part de mémoire de leur ordinateur mise en partage. Et lorsqu?un fichier précis est appelé par un utilisateur, c?est le système qui se charge de chercher, de collecter, de décrypter, puis d?en assembler les pièces pour reconstruire le document.

Les fondements théoriques de Freenet sont désormais établis et le logiciel fonctionne. Mais à l?inverse des systèmes d?échange actuels comme Kazaa, Morpheus ou iMesh, son utilisation est délicate. Dans sa version actuelle, seuls des internautes avertis sont capables d?en tirer parti. D?autant qu?aucun moteur de recherche n?est installé sur le logiciel. Trouver rapidement des documents ou des fichiers précis relève donc de la gageure. De plus, le débit de téléchargement est en général beaucoup plus faible que dans le cas des programmes de P2P traditionnels.

Pour l?industrie phonographique, le logiciel inventé par Ian Clarke ne représente donc pas, à court terme, une menace comparable à celle qu?incarnent les systèmes de P2P classiques. «Freenet peut servir à l?échange de fichiers, mais il n?est pas conçu dans ce but spécifique, explique en effet Ian Clarke. Il peut aussi être amélioré par d?autres développeurs pour mieux remplir ces fonctions.» Un tel projet, baptisé «Frost», est déjà en cours de développement.

S?il est souvent abordé du point de vue de l?échange de fichiers musicaux, Freenet constitue en réalité une tentative, plus large, de bâtir un sous-réseau de l?Internet, dont la première et seule règle est l?absence de tout contrôle. Freenet permet ainsi, non seulement le partage de fichiers, mais aussi la publication anonyme de sites, accessibles uniquement via Freenet. Le système est, avant toute chose, construit pour «éviter toute possibilité de censure», précise I. Clarke.

Cette caractéristique en fait un système apprécié dans les pays où la Toile est soumise à un contrôle étroit des autorités. «Il est très difficile de récolter des statistiques précises, mais je sais qu?il existe une version de Freenet reprise et traduite par des développeurs chinois?, ajoute-t-il.

La philosophie du projet n?est toutefois pas sans soulever de nombreux problèmes juridiques. La responsabilité d?un contenu jugé illicite ne peut en effet être attribuée à quiconque. D?une part, aucun hébergeur ne peut en être tenu pour responsable puisque le stockage d?un document ou d?un fichier est d?abord fragmenté puis distribué sur plusieurs ordinateurs. D?autre part, l?architecture du système confère à l?auteur d?un document, comme à ceux qui y accèdent, un anonymat absolu. Pour finir, le système ne peut être «éteint» puisque les fichiers, bien que fragmentés, se répliquent automatiquement en fonction de leur popularité sur les machines alors connectées au réseau Freenet.

Le Monde 2003 distribué par The N. Y. Times Syndicate

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