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France-Angleterre, un siècle de cordiale entente
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France-Angleterre, un siècle de cordiale entente
AFIN DE retracer les causes profondes de l?Entente cordiale, certains n?hésitent pas à remonter à l?invasion des Normands dont les effets sont encore visibles dans la langue et l?architecture anglaises, et jusque dans les noms de très anciennes familles.
Quand Colin de Mowbray vint finaliser au Caudan la logistique d?une des étapes du tour du monde à la voile, il révéla une filiation normande de près de mille ans. Il fut souligné au cours de cette visite que l?île Maurice, près d?un siècle avant l?accord de 1904, pratiquait, dans une osmose coloniale, les valeurs d?amicale tolérance et de mutuel soutien que préconisait l?Entente cordiale. Charles Telfair fut l?un des artisans de cette tranquille cohabitation dès la prise de l?île en 1810. Il doit peut-être cette bonne prédisposition à ses lointains ancêtres, les Taillefer de Normandie.
L?occupation de l?Aquitaine par les Anglais dura plusieurs siècles. Un commerce actif réunit les marchands entreprenants dans les ports des deux côtés de la Manche. Les Anglais devinrent connaisseurs des grands crus du Bordelais ? et le sud-ouest adopta le rugby ! François 1er , au Camp du Drap d?Or, avait sollicité un rapprochement des deux royaumes. Ce fut prématuré.
Les philosophes français au Siècle des Lumières (18e) influencèrent durablement la pensée libérale outre-Manche tout en vénérant les institutions mises en place depuis la Magna Carta. Les Romantiques anglais, bien avant les touristes actuels, se sont pâmés à Nice et sur la Côte d?Azur. Stevenson parcourut la France à dos d?âne et Peter Mayle édite aujourd?hui, avec un succès étonnant, ses éloges de la Provence, de sa douceur de vivre, de son exquise convivialité (A year in Provence, Toujours Provence).
Au plus fort de la Seconde guerre mondiale, le Général de Gaulle affirmait que ?La France et la Grande-Bretagne sont liées, à la vie à la mort, par le même destin et par le même idéal.? (Chambre des Communes 27 février1941) De même, Jean Monnet et Winston Churchill caressaient, dans les années 40, le projet d?unir leurs deux pays en un seul état.
De guerre lasse
Lucien Masson, journaliste perspicace des années 1970-80, avait coutume de dire que ce sont ceux qui ont croisé le fer qui finissent par s?entendre le mieux. La France, à la fin du 19e siècle, était lasse de ses conflits séculaires avec l?Angleterre. Elle avait connu de graves soucis politiques et sociaux. Le général Boulanger avait failli renverser les institutions républicaines encore mal assurées depuis la chute de Napoléon III et l?Alsace et la Lorraine avaient été perdues. Le scandale du Canal de Panama avait éclaboussé ses entrepreneurs. L?affaire Dreyfus avait échauffé les esprits et divisé le pays. La France nourrissait néanmoins l?ambition de récupérer ses provinces perdues et d?assurer son emprise coloniale au Maroc, en Afrique de l?Ouest et en Asie. La nation, elle-même, oscillait dans ses choix idéologiques entre un socialisme vindicatif et les acquis économiques du capitalisme.
Le pays avait un grand besoin de souffler
L?Angleterre subissait, au même moment, les affres de la fin d?un règne qui avait été l?un des plus longs de son histoire. Victoria monta sur un trône solidement accroché aux valeurs religieuses et conservatrices. Une flotte de guerre impressionnante protégeait l?île et son empire. Cet isolationnisme triomphant, favorisait l?épanouissement d?une société arrogante. Le pouvoir entendait maintenir la stabilité politique et la paix sociale au nom du libéralisme et de la débrouillardise individuelle ; et aussi au nom d?une dignité bourgeoise et d?une ferveur évangélique omniprésente. Tout n?était que sens du devoir, déférence envers l?autorité, foi dans les institutions, la tradition, la monarchie, les Lords, la gentry.
Le livre de Charles Darwin, The Origin of Species, avait jeté le désarroi dans cette belle assurance religieuse. La théorie de l?évolution venait contredire la Genèse de la Bible, l?irréfutabilité de la science s?opposant à l?intangibilité de la foi !
?It was an age of swooning brides and weeping poets, of flashing eyes and smiling lips, of preaching and teaching ? but it was a society poised on a paradox? (G.M.Young Portrait of an Age). L?hypocrisie ambiante cachait en effet le ver qui rongeait le fruit : la misère du petit peuple décrite par Charles Dickens, la dure exploitation des mines de fer et de charbon où les enfants de moins de dix ans travaillaient dix heures par jour par des températures infernales.
L?Irlande divisée, affamée, fanatisée par ses prêtres, demeurait un grave problème. En Afrique du Sud, les Boers livraient une résistance acharnée aux troupes anglaises.
De plus, la sécurité de l?Empire était menacée. Au Moyen-Orient, la Russie d?Alexandre II lorgnait vers l?Afghanistan et le nord de l?Inde. La mainmise ottomane en Palestine, en Egypte et à l?est du bassin méditerranéen était vacillante. En Asie, la révolution Meiji avait fait du Japon une puissance maritime et militaire avec laquelle il fallait désormais compter.
En Europe même, l?Allemagne de Guillaume II avait bâti dans ses chantiers une flotte puissante capable de rivaliser avec la Royal Navy. ?Notre avenir est sur la mer. Le trident de Neptune doit être entre nos mains?, avait proclamé le Kaiser.
La majestueuse Albion avait, elle aussi, un grand besoin de souffler.
La paix armée (1904-1914)
Il devenait donc évident que pour mieux assurer la paix sociale à l?intérieur des frontières, garantir l?expansion coloniale et renforcer la sécurité sur les mers, il serait plus logique d?oublier les conflits séculaires et convenir d?un rapprochement durable. A lui seul, le continent africain, dans l?immensité de ses ressources naturelles et inexploitées, réclamait une attention toute particulière.
Robert M. Rayner (Britain and Europe, 1815-1939) résume ainsi les raisons de la rivalité dans le monde et la recherche des alliances stratégiques : ?The hidden cause was mainly economic ? the hunger for material wealth, the search for foreign markets, the demand for overseas possessions...?
A l?occasion du cinquantième anniversaire du Cordial Understanding, Asa Briggs, professeur d?histoire de notoriété internationale, résumant lors d?un cours la ruée impériale vers l?Afrique et l?Asie, qualifia l?Entente cordiale de ?détente coloniale? (A. Briggs. Victorian People 1954).
La paix dans le monde ne fut pas pour autant assurée par le rééquilibrage des alliances. Décrivant l?intensification des rivalités qui justifiaient l?Entente cordiale, Rayner écrit en substance que ?its outward expression was the growth of armaments ? It was a milestone to Armageddon.? Il en résulta en effet, une première guerre mondiale, bien que les causes immédiates du conflit ne puissent être attribuées à l?Entente elle-même.
La fraternité des armes dans les tranchées fortifia la solidarité. L?Angleterre sacrifia ses fils sur les champs des Flandres et de Verdun. Parmi eux Rupert Brooke (1887-1915) qui, prémonitoirement, avait écrit :
?If I should die, think only this of me, That there?s some corner of a foreign field That is for ever England ??
Les amitiés déterminantes
Il est probable que la realpolitik n?aurait pas toute seule déterminé la conclusion de l?Entente cordiale. L?anglophilie des uns depuis le Siècle des Lumières et la francomanie des autres pendant le 19e avaient déjà créé un climat propice à l?éclosion d?un désir de rapprochement.
Il se trouva qu?à la mort de la reine Victoria (1802), des deux côtés du Channel, des hommes de conviction et de décision, se connaissaient, se fréquentaient, s?écrivaient, s?appréciaient et partageaient les mêmes idées sur les destinées du monde. Avant de devenir roi, Edouard VII comptait de nombreux amis français et avait acquis de bien exquises habitudes auprès des Mme Claude de l?époque. Le gai Paris prit avec lui des allures anglo-saxonnes. De plus, il détestait son cousin le Kaiser, ce qui, au niveau de la géopolitique, arrangeait bien les choses. Il s?établit ainsi, au plus haut échelon de la hiérarchie sociale et politique anglaise, des relations confiantes avec les dignitaires de la Troisième République ? les Gambetta, Delcassé, Clémenceau et autres ministres de l?ancienne Assemblée nationale.
L?Entente ne fut pas un traité établi solennellement, en grande pompe avec parades militaires, flonflons et oriflammes, mais un accord signé tout simplement à Londres, le 8 avril 1904, entre un Secrétaire du Foreign Office, Lord Landsdown, et un Ambassadeur de France, Paul Cambon, vieil habitué de Buckingham et de Westminster pour y avoir servi comme diplomate pendant une vingtaine d?années.
Les retombées
Elles furent bénéfiques aux deux pays. A deux reprises au 20e siècle et durant les guerres qui ensanglantèrent la planète, l?accord d?avril 1904 s?avérera d?une surprenante solidité. Les ambitions allemandes furent contenues. Le Japon en profita pour se développer économiquement, et renforcer son dispositif militaire.
L?Afrique fut dépecée. Elle demeura ?mal partie? économiquement, le profit de ses richesses naturelles allant prioritairement en Europe. Géographiquement, hélas, les nouvelles frontières décidées de l?extérieur par les gouvernements scindèrent arbitrairement les tribus. Les conséquences en furent désastreuses.
Les concessions d?Asie favorisèrent le commerce. Les peuples colonisés se familiarisèrent de manière accélérée avec les techniques, les sciences, les structures administratives, la discipline industrielle. Avec les idéologies aussi. Ils surent s?en servir plus tard pour se défaire de l?occupation étrangère.
L?Entente cordiale ne fut peut-être pas un mariage d?amour qui perdure aujourd?hui en dépit du différend sur l?Iraq. Elle revêt plutôt l?aspect d?un mariage de convenance qui aura réussi parce que cimenté par une convergence d?intérêts multiples. Les deux partenaires, comme chez un vieux couple, préservent des spécificités distinctes mais trouvent dans leur complémentarité des motifs de satisfaction. Sans cette convergence, le supersonique Concorde et le Tunnel sous la Manche n?auraient pas été réalisés.
Il est souvent affirmé que l?axe Paris-Berlin demeure la locomotive de l?Europe unie. Il est vrai qu?un reste de rêve ?blue water school?, ou ?l?isolement splendide? assuré par la Royal Navy, empêche parfois la blonde Albion d?être pleinement continentale. Il lui arrive d?être infidèle et de s?acoquiner avec son cousin Yankee. Demeure le fait que la complémentarité des cultures franco-anglaises préfigure une dimension inégalée de civilisation européenne. Comment ? Par la fusion féconde de l?élégance latine avec la rigueur anglo-saxonne.
La complémentarité gréco-romaine, il y a deux mille ans, ne l?annonçait-elle pas déjà ?
Armand Maudave
«Avant de devenir roi, Edouard VII comptait de nombreux amis français et avait acquis de bien exquises habitudes auprès des Mme Claude de l?époque. Le gai Paris prit avec lui des allures anglo-saxonnes. De plus, il détestait son cousin le Kaiser, ce qui, au niveau géopolitique, arrangeait bien les choses.»
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