Publicité
Faut-il introduire un péage à Port-Louis ?
Par
Partager cet article
Faut-il introduire un péage à Port-Louis ?
OUI
Deva Armoogum directeur chez KPMG
Pourquoi pensez-vous qu?un péage va résoudre le problème des embouteillages à Port-Louis ?
Ma conviction repose sur des arguments économiques indéniables. Jusqu?ici, les gens n?ont jamais eu vraiment l?habitude de payer pour certains services publics comme l?utilisation des routes. Or les économistes pensent de plus en plus qu?en imposant un prix pour un service, on arrive à une meilleure gestion de celui-ci. D?une part, les routes coûtent cher en termes d?investissement. D?autre part, la congestion routière est due à un excès de la demande pour leur utilisation. La seule façon de gérer cette forte demande, c?est à travers un mécanisme de prix. Un péage va donc mettre un prix sur l?utilisation des routes et réguler ainsi la demande.
Vous pensez que cela va marcher à Maurice ?
Les gens vont réfléchir deux fois avant de prendre leur voiture. Toutefois, pour que cela marche il faut avoir une alternative. Quand vous imposez un prix sur l?utilisation d?une route, vous déplacez le trafic dans le temps, dans l?espace ou vers d?autres modes de transport. Dans le temps, cela veut dire que vous voyagez plus tôt ou plus tard. C?est ainsi que des gens partent de chez eux avant les heures de pointe le matin pour gagner la capitale. Ou ils quittent le bureau en début de soirée pour éviter les embouteillages. C?est d?ailleurs une des raisons pour introduire le flexitime.
Quand vous déplacez le trafic dans l?espace, vous encouragez les gens à utiliser d?autres routes. Ce qui n?est pas toujours possible à Maurice car Port-Louis ne dispose que d?une entrée et d?une sortie. Quant aux autres modes de transport, il s?agit de décourager les gens de prendre leur voiture pour utiliser les transports publics. C?est d?ailleurs un des objectifs à atteindre pour gérer la circulation. Le transport public implique une utilisation beaucoup plus économique des routes et de l?espace qui est restreint dans une île comme Maurice.
Les gens rechignent à prendre le bus?
En effet. Mais ils s?attendent à une amélioration dans la qualité du service. Le succès du Blue Line Service de la National Transport Corporation jusqu?à Port-Louis montre que les gens prennent le bus quand le service leur convient. Le problème, c?est qu?il n?y a pas suffisamment d?attrait pour le transport public. Un trajet en bus prend autant de temps, pour ne pas dire davantage, qu?en voiture. C?est parce que les autobus utilisent le même corridor. Nous n?avons pas de voies prioritaires pour eux. Ajoutez à cela l?inconfort de certains autobus et les inconvénients, comme l?attente?
Comment expliquez-vous ce problème de congestion routière ?
Il y a une corrélation entre le progrès économique et l?utilisation des voitures privées. C?est un phénomène mondial. Avec l?augmentation de leur pouvoir d?achat, les gens se tournent plus volontiers vers des moyens de transport privés.
Qu?est-ce qui va changer avec l?introduction d?un péage ?
D?abord il y aura moins de personnes qui vont utiliser leur voiture au profit de l?autobus. Ce qui entraînera moins de pollution et bien sûr, moins d?embouteillages. Il y aura également davantage de places de parking disponibles.
Les Mauriciens sont-ils prêts pour le péage ?
Voyons ce qui s?est passé avec le parking payant, malgré les augmentations de prix. On appelle cela le value pricing. C?est-à-dire que les gens continuent à les utiliser et acceptent de payer pour avoir en retour une place où garer leur voiture. Avant, c?était infernal de trouver une place à Port-Louis. En faisant payer dans les principales villes, on a réussi à équilibrer la demande et l?offre pour les places de parking. J?estime qu?il en ira de même avec le péage. Quand les gens vont réaliser qu?ils peuvent entrer et sortir plus rapidement de Port-Louis, ils vont accepter le péage. C?est le prix à payer pour avoir moins de bouchons. Mais il faut impérativement trouver des alternatives attrayantes pour ceux qui n?ont pas les moyens.
NON
Sahebdin Mosadeq
porte-parole de l?Institute for Consumer Protection
Pourquoi êtes-vous contre ce projet de péage ?
Les consommateurs en général, et les automobilistes en particulier, ne peuvent pas être toujours les éternels tondus. Ce projet d?un Electronic Road Pricing Scheme (ERPS), c?est-à-dire d?un péage électronique, est un moyen déguisé pour taxer davantage les automobilistes qui paient déjà à un taux exorbitant la Road Tax, ce que l?on appelle la « déclaration ». Ce projet est un aveu d?incompétence du gouvernement à trouver une solution durable au problème de circulation à Port-Louis et qui cherche par ce moyen à faire payer aux automobilistes les frais des embouteillages.
Mais Port-Louis est devenu une ville très congestionnée?
Certes oui. Mais Port-Louis n?est pas comparable aux autres grandes villes du monde, comme Londres ou Singapour, où l?on a introduit un péage. Même Paris ne dispose pas d?un tel système.
Justement. On dit que l?ERPS est un succès à Londres parce qu?il a réussi à faire diminuer de moitié la circulation?
Quand va-t-on cesser de copier ce qui se fait à l?étranger et commencer à chercher des solutions mauriciennes aux problèmes mauriciens ? À Londres par exemple, l?introduction du péage a été accompagnée parallèlement par d?autres mesures. Parmi elles, il y a eu la création de voies prioritaires pour les bus. En outre, le prélèvement de cette taxe ? car c?en est une ? est fait par la municipalité qui gère elle-même le transport. De ce fait, le péage fait partie d?une stratégie intégrée pour encourager les gens à se tourner vers les transports publics. Qu?en est-il à Maurice ? Le transport est géré par des compagnies privées qui travaillent avant tout dans leur propre intérêt. Nous avons eu des augmentations successives du prix du ticket d?autobus sans aucune amélioration notable du service. Ajoutons à cela que Port-Louis a ses spécificités propres?
Lesquelles ?
À cause de sa topographie, elle ne dispose que de deux voies d?accès, l?une au Nord et l?autre au Sud. En outre, elle est enclavée par la chaîne de montagnes de Moka et par la mer. Il y a des milliers de véhicules qui traversent Port-Louis pour rallier le Nord ou le Sud. Est-ce juste de les faire payer pour traverser simplement la capitale ?
Le succès du parking payant montre qu?en imposant un prix, on gère mieux les problèmes de congestion?
Je n?en suis pas si sûr. Avec l?introduction du parking payant, nous avons vu des particuliers proposer parallèlement des parkings privés. Par conséquent, je ne crois pas que le nombre de véhicules a vraiment diminué. Pire, le péage va en fait introduire une ségrégation sociale, en réservant la circulation automobile à ceux qui en ont les moyens. Ce qui n?est pas acceptable.
Quelles solutions proposez-vous donc pour décongestionner la capitale ?
On ne connaît que trop bien les causes des bouchons dans Port-Louis. La concentration des bureaux administratifs et privés, ainsi que l?utilisation croissante des véhicules privés à cause des carences du transport public en sont les principales raisons. Il s?agit donc avant tout de délocaliser les services publics en dehors de la capitale. Le ministère de l?Éducation est l?unique ministère à s?être installé hors de Port-Louis, avec des bureaux régionaux à travers l?île. J?estime que d?autres départements du gouvernement devraient lui emboîter le pas. En même temps, on devrait créer des parkings hors de Port-Louis, mais avec des navettes permettant aux utilisateurs d?accéder rapidement au centre-ville. C?est là que la nécessité de couloirs de bus prioritaires se fait sentir. C?est la principale raison du peu d?intérêt des conducteurs pour les parkings des Salines.
Ajoutons enfin que pour séduire l?automobiliste, le transport public droit offrir une grande capacité, le confort, la vitesse, une fréquence élevée, une amplitude d?horaires élargie et une bonne couverture géographique de la zone urbaine. C?est ce qui explique le timide succès du Blue Line Service de la National Transport Corporation.
Publicité
Publicité
Les plus récents