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EXPATRIATION

6 février 2005, 00:00

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On entendra bientôt les lauréats 2004 bafouiller à la question classique : « Entrevoyez-vous votre avenir à Maurice ? »Perspectives limitées, manque de méritocratie, peur du chômage, éducation des enfants, nos compatriotes sont de plus en plus nombreux à s?expatrier. Motifs multiples, mais même motivation : se réaliser.

La quarantaine, marié, deux enfants, John est comptable dans une compagnie privée et possède une jolie maison. Il ne correspond pas au profil de l?émigrant et pourtant il est prêt à franchir le pas. « Nous pensons nous en aller pour que les enfants bénéficient d?une bonne éducation. L?avantage, c?est qu?ils peuvent obtenir un grant du gouvernement pour les études universitaires. Ils remboursent alors ce prêt lorsqu?ils obtiennent un emploi. »

Pourtant, lorsqu?il avait fait sa demande pour un visa de résident permanent il y a un an, il l?avait fait « sans trop y croire? » Il a de la chance que l?Australie recherche des comptables qualifiés. Et que les comptables mem-bres de l?Association of Chartered Certified Accountants doivent repasser un examen pour être aux normes, n?est pas pour le décourager. John a obtenu son visa de résident permanent depuis le début de l?année, mais il veut s?accorder un temps de réflexion. « Je concède que ce sera assez dur, surtout pendant les deux premières années où nous devrons nous installer. »

Pour Reshma et Utam, un couple qui a la trentaine, le choix est fait. Ils attendent ce moment depuis deux ans. Le 17 février, avec leur petite fille de cinq ans, ils s?envoleront enfin vers de nouveaux cieux, le Canada, terre de prédilection avec l?Australie, des candidats à l?expatriation. De leur nouvelle terre d?accueil, ils espèrent réaliser un rêve qu?ils caressent depuis des années. « Nous espérons un meilleur avenir professionnel, car ici il n?y a aucune perspective. Il existe certes une qualité de vie ici à Maurice, mais nous aspirons à mieux pour notre enfant et nous », soutient Utam.

Peu d?opportunités et absence de méritocratie

Ils n?y vont pas à l?aveuglette. Leur maison à Montréal est prête et Utam a déjà trouvé de l?emploi comme responsable de la communication dans une entreprise privée. « Pendant la première année, nous allons nous installer. Plus tard, je pense reprendre mes études, et si ma femme le souhaite, elle pourra travailler. »

Reshma s?est renseignée sur sa nouvelle patrie. « C?est un pays accueillant, et le racisme est rare. » Elle est aussi consciente des difficultés qui risquent de saper leur moral. « J?appréhende surtout le froid. Ce sera difficile au début, loin de toute la famille. Mais nous voulons quand même tenter l?aventure? »

S?arracher de son milieu, quitter sa famille, ses amis, et faire une croix sur ses habitudes sociales, n?est pas un choix qu?on fait du jour au lendemain. Mais ils sont des centaines à y penser sérieusement. « Avant d?en arriver là, on réfléchit mûrement. Si la balance penche vers l?émigration, c?est souvent que la frustration au niveau professionnel et social a atteint un point de non-retour », constate Vedna Essoo, assistante à la direction de la Mauritius Employers? Federation.

Beaucoup partent aussi parce que les opportunités de carrière disponibles sur le marché du travail ne correspondent plus à leurs compétences et aspirations. À quoi peut en effet aspirer le détenteur d?une licence en mathématiques à part enseigner à Maurice ? Que peut faire un docteur en biologie sauf être chargé de cours à l?université ? Il faut se rendre à l?évidence : pour des personnes qualifiées, il y a très peu d?opportunités, alors même que le pays? en a besoin.

L?absence de méritocratie est aussi une des raisons qui pousse les professionnels à partir. « Ce qui les dégoûte encore, c?est qu?il n?y a pas de perspectives d?opportunités égales, ils ont l?impression qu?il y a des chasses gardées. D?autres ont le sentiment qu?ils doivent avoir un soutien politique pour grimper dans la hiérarchie? », continue Vedna Essoo. Ajou-tez à cela la vie qui devient de plus en plus chère avec des taxes qui asphyxient le contribuable. Le tableau n?est guère reluisant.

Le pays d?accueil offre de meilleurs plans de carrière, des bourses de recherches importantes, des conditions d?emploi plus attrayantes, constate le Dr Lutchmea, autre observateur de premier plan de cette hémorragie. Les émigrés doivent, certes, souvent s?adapter à un climat social plus dur, à la compétition, mais en compensation, ils bénéficient de conditions de vie meilleures.

Le futur émigrant est en général un professionnel de moins de 40 ans, marié ou célibataire, confie Vedna Essoo, assistante à la direction de la Mauritius Employers? Federation. Mais de plus en plus, les professionnels de 40 ans et plus franchissent le pas, pour les enfants, ou parce qu?ils n?arrivent plus à satisfaire leurs ambitions à Maurice. Ces derniers sont bien établis professionnellement, possèdent une maison et d?autres biens. De même, l?appel de l?étranger gagne les jeunes de plus en plus tôt.

Un manque de personnes compétentes

Dev Virahsawmy qui a côtoyé plusieurs générations d?élèves, observe l?effritement progressif de cet attachement qui animait les jeunes d?hier, eux qui voulaient rentrer pour contribuer au développement socio-économique. « Je sens que ces éléments affectifs se détériorent. La majorité des jeunes que je côtoie qui veulent effectuer des études supérieures à l?étranger, pensent déjà à y rester », constate l?enseignant.

Il évoque, comme une des raisons, le fossé des générations qui grandit. « Bon nombre d?étudiants que je rencontre et qui sont issus de la classe moyenne, ont le sentiment d?être incompris par leurs parents. » Quand ce n?est pas un malaise renforcé par un phénomène d?aliénation, qui les pousse, selon lui, à penser avant toute chose à eux, c?est qu?ils se sentent citoyens du monde et qu?ils veulent saisir cette chance.

Le directeur de la Tertiary Education Commission (Tec), autre observateur de premier plan de cette fuite de cerveaux, confirme ce mouvement. Une étude effectuée par la Tec en 2002, et portant sur les bénéficiaires de bourses, durant la période allant de 1979 à 1997, démontre que 22 % des bénéficiaires ne sont pas retournés au pays. Quand on pense que Rs 75 millions sont déboursés par an pour les études d?une centaine de boursiers à l?étranger?

L?impact de cet exode sur l?économie du pays n?est pas insignifiant, vu que notre principale richesse est sa ressource humaine. « L?exode des compétences est extrêmement préjudiciable au pays, car non seulement la formation de personnel qualifié demande du temps, mais elle représente également des dépenses importantes pour l?État », poursuit le Dr Luchmea.

Le manque d?infirmiers n?est que la partie visible de l?iceberg. « Le pays manque de personnes compétentes à tous les niveaux que ce soit en politique, dans les entreprises, le service public, les professions libérales, etc. Nous manquons par exemple de spécialistes dans les domaines des Technologies de l?information et de la communication. Ceux qui s?intéressent à ce créneau ne se spécialisent pas parce qu?il n?y a pas d?opportunités en terme de carrière. » Un cercle vicieux?

Que faire alors pour ralentir le brain drain ? « Il faut encourager le climat de recherche pour inciter les jeunes spécialisés à retourner au pays. Il faut aussi donner des incentives pour attirer les nouveaux professionnels et retenir ceux qui sont là », souligne Vedna Essoo. Mais depuis que la Tec a tiré le signal d?alarme en 2002, aucun plan n?a été conçu?

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