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Et s?il manquait un Gandhi dans « Bisanvil »
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Et s?il manquait un Gandhi dans « Bisanvil »
Otayo, cette nouvelle forme de mécénat actif consistant à organiser des spectacles et des représentations de qualité, nous offre, cette semaine, la projection de deux films faits par des Mauriciens pour, entre autres, des Mauriciens. Otayo a, en effet, obtenu que demain, après-demain et mercredi, toujours à 18 heures, le cinéma Star du Caudan Waterfront programme Bisanvil de David Constantin et Les moussons intimes d?Alain Gordon-Gentil. Cette juxtaposition, ainsi programmée, permet de mettre en avant l?hypothèse suivante : Et s?il manquait un Gandhi dans Bisanvil? Explications.
Bisanvil est un investissement d?un million de roupies, englouti dans la réalisation d?un court-métrage, permettant de filmer, en raccourci, l?âme de la société mauricienne, et de disséquer nos comportements les plus quotidiens. Plusieurs fois primé, présenté dans des festivals à l?étranger, ce cinéma mauricien ne demande qu?à être davantage connu du public local.
David, digne fils de l?inoubliable Serge Constantin, peintre des paysages intérieurs de notre société, nous invite à prendre place dans Bisanvil, autrement dit dans l?autobus devant nous conduire au terminus de notre vie. Nous entrons donc dans Bisanvil comme nous entrons dans la vie. Nous découvrons alors les passagers, comme nous découvrons, à notre naissance, nos parents, nos frères et s?urs, nos voisins, notre ascendance, notre entourage. Dépendant des opportunités disponibles, nous pouvons choisir notre place dans Bisanvil comme nous pouvons choisir nos amis, notre gagne-pain, notre conjoint mais pas notre descendance.
Les passagers principaux de Bisanvil sont deux jeunes. Il s?appelle Roméo, elle Juliette. Ils fuient leurs parents incapables de comprendre leurs amours contrariées. Ils veulent vivre librement leur amour. Les rabat-joie les entourant, voyageant avec eux, leur reprochent leur mépris pour nos conventions alors que la sagesse commande d?attirer leur attention sur leurs responsabilités à l?égard de l?enfant pouvant naître de leur amour mutuel, ce qui vaudra toujours mieux que tout avortement.
Notre société en microcosme
Dans Bisanvil comme dans la vie, il y a nani curieuse, bavarde, encombrante. Il y a zougadère, égoïste, incapable de se détacher de son obsession : arriver à temps au Champ-de-Mars pour exploiter un tuyau possiblement crevé. Il y a le distrait qui se trompe d?autobus, comme d?autres se trompent de métiers, d?âme s?ur, de vocation, et s?aperçoit qu?on ne peut pas descendre d?un autobus en état de marche, toujours préférable à un autobus en panne.
Il y a l?anar, un brin exhibitionniste, tapageur, adorant être le point de mire de tous, le fort en gueule, pauvre baudruche à la merci d?une pointe d?épingle bien appliquée. Il y a le chauffeur, se croyant tout puissant car tenant le volant. Nous la vie dans ou la main ! Mais le seul maître à bord après Dieu, et encore, c?est le receveur. Il décide des départs et des arrêts. Il peut ordonner l?accélération comme le ralentissement, préférer les embouteillages urbains à ceux de l?autoroute. Il a réponse à tout. Il aura toujours raison même quand il se trompe sciemment car il parle d?autorité avec une voix autoritaire, une voix faisant autorité. Yes Mister Receveur ! Toute ressemblance avec un quelconque Premier ministre ne pourra qu?être fortuite.
Bisanvil est notre société en microcosme. C?est le pire des moyens de transport mais nous n?avons rien inventé de mieux. C?est aussi le rassemblement de notre impuissance collective pour cause de lâcheté individuelle, de son incapacité chronique de s?organiser pour lutter contre toute dictature, pour refuser tout arbitraire.
Il y aura toujours des « tengues » autour de nous pour approuver bruyamment la tyrannie dans l?espoir de recevoir un sourire, une caresse, un boutte. Cela suffit pour que nous perdons toute fierté, toute dignité et permettre à l?arbitraire de s?approprier ce qui appartient à tous.
Il suffirait pourtant que se dresse au milieu de nous un nouveau Gandhi, un nouveau Martin Luther King, un Nelson Mandela local pour nous dire : « Mieux vaut aller à pied, nu-pieds s?il le faut, plutôt que d?entrer dans l?autobus-autoritaire, plutôt que de s?incliner devant l?arbitraire, la dictature ».
Les moussons intimes, le film gandhien d?Alain Gordon-Gentil, répond peut-être aux interrogations philosophiques et existentielles de Bisanvil. Ce film, à la fois intimiste et universel, met en exergue par dessus tout la pérennité de l?âme gandhienne, de la pensée, de la volonté d?un vouloir vivre à la manière de Gandhi.
En quête du sel de la terre
Alain Gordon-Gentil nous pose la seule question qui importe aujourd?hui : que reste-t-il du message gandhien qui n?a de valeur universelle que s?il dépasse les hommes d?une génération et d?une même région, même aussi vaste que celle d?un sous-continent asiatique, d?une Grande Péninsule. Le message gandhien a déjà triomphé de l?espace. En fera-t-il de même du temps, pour vaincre du temps qui passe et atteindre les rives de l?éternité ?
C?est pourtant à cette dimension supra-territoriale et supra-temporelle que l?humanité se reconnaîtra dans des messies de pureté, d?intégrité mais aussi de liberté conquise et d?humanité améliorée, valorisée, qu?ils se nomment Mohandass Karamchand Gandhi, Mère Teresa, Martin Luther King, Nelson Mandela, Patrice Lumumba, Che Guevara, Helder Camera, Abraham Lincoln et, (pourquoi pas ?) Jean Lebrun, Rémy Ollier, Emmanuel Anquetil, Adolphe de Plevitz.
Pour suivre les traces de Gandhi, Alain Gordon-Gentil s?est fait pèlerin de l?absolu comme d?autres s?en vont à Compostelle. Il a compris et a recueilli le témoignage de ceux qui ont compris que Gandhi était avant tout l?apôtre de la libération intégrale de l?homme, en lui apprenant à se détacher de tout ce qui l?enchaîne, en lui apprenant à se dépouiller du superflu. Alain Gordon-Gentil s?est mis en quête de cet aspect supra-territorial et supra-temporel de l?âme du mouvement gandhien et de sa pensée, comme de sa force motrice intérieure, comme d?autres jadis étaient à la recherche du Graal. Il s?en va à la rencontre de ceux qui ont connu Gandhi, de ceux qui vivent comme lui, qui ont tant de choses à nous apprendre, tant de messages salutaires à nous transmettre.
Il met ses pas dans ceux de Gandhi en quête du sel de la terre, ou plus exactement de la mer nourricière, ce sel qui appartient à tous mais que l?arbitraire impérialiste et colonialiste veut accaparer à son seul profit. L?image est saisissante car quoi de plus familier que ce sel dont raffole la ménagère car elle sait qu?il peut donner du goût.
Le monde appartient à qui a l?intelligence des humbles pour se l?approprier sans léser en rien les droits des autres, même si le prix à payer est la désobéissance civile avec tous les inconvénients qu?elle comporte. Le monde est à nous quand nous nous libérons de nos défauts et de nos égoïsmes pour découvrir la joie de se mettre au service des autres avec une option préférentielle pour ceux que notre société du qu?en dira-t-on rejette d?instinct.
Un hommage filial à l?Inde millénaire
Les moussons intimes sont aussi un hommage filial à l?Inde millénaire, riche à gogo de sa multitude d?enfants, pauvres à crever mais capables à tout moment de sourire d?émerveillement, ce qui nous change des bouderies des enfants privilégiés et hyper-blasés parce que saturés. Alain Gordon-Gentil a surtout l?intelligence de nous faire comprendre que l?Inde de Gandhi c?est avant-tout notre bazar central, les villages de notre île Maurice profonde, nos cours d?école, nos sorties d?usine. Pas la peine de vouloir découvrir l?Inde de Gandhi si nous ne sommes pas capables d?aimer passionnément notre île Maurice avec ses qualités et ses défauts.
Nous attendons toujours la publication du script des Moussons intimes pour pouvoir nous référer aisément aux rappels vécus du message gandhien, survivant à l?assassinat du 30 janvier 1948 par les Nathouram Vinayak Godse que nous sommes, chaque fois, que nous plaçons nos misérables intérêts avant ceux des autres, avant le Bien Commun.
Efforçons-nous de nous rendre en pèlerinage, d?ici mercredi au cinéma Star, ne serait-ce que pour dire à Otayo qu?il ne perd pas son temps ni son argent en misant de la sorte sur l?intelligence et l?intérêt de la population mauricienne pour la Culture et les Beaux-Arts.
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