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Entre revendication ouvrière et politique

1 mai 2008, 00:00

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Jeu de foules drapées dans les bannières des partis politiques. Le 1er mai n?est pas seulement un jour férié. C?est surtout le jour des joutes politiques, de la démonstration de force des partis. Politisation donc d?une journée internationalement célébrée. C?est en oublier l?origine, venue de l?étranger. Car le 1er mai, c?est avant tout la fête du Travail ou des travailleurs. Non celle des politiciens.

A Maurice, le 1er mai est célébré pour la première fois en 1938 mais ce n?est qu?une décennie plus tard que ce jour devient férié. Sa célébration est aussi une commémoration. Fêter cette date symbolique a été rendu possible par le combat du docteur Maurice Curé. De fait, cette fête à Maurice est intimement liée à la politique, dans ce cas, le Parti travailliste (PTr).

Pour autant, le 1er mai célèbre le travailleur. Surtout, la masse des travailleurs considérée à ce moment comme une véritable force sociale, économique mais aussi politique. C?est là que le symbolisme du 1er mai s?annonce. Un symbolisme typiquement mauricien car auréolé de politique. Le 1er mai 1938 donc, près de 15 000 travailleurs, laboureurs, petits planteurs, se réunissent au Champ-de-Mars à Port Louis à l?invitation du Dr Maurice Curé. Dans la petite colonie britannique d?alors, le rassemblement massif des travailleurs va initier un véritable mouvement populaire porté par le politique.

Il ne faut pas oublier que dans le monde, notamment en Europe et en Amérique du Nord, le 1er mai est déjà une date symbole pour la lutte ouvrière. Maurice se met donc au diapason, à sa manière, dans une colonie dominée par l?establishment et où les travailleurs n?ont que peu de poids. L?année suivante, en 1939, le Dr Curé demande aux autorités coloniales d?en faire un jour férié. Requête que rejette le gouverneur Bede Clifford.

Ce n?est qu?en 1949, sur une motion de Guy Rozemont, à laquelle le Parlement répond favorablement, que le 1er mai devient jour férié, célébré pour la première fois comme tel en 1950. Guy Rozemont parle lui-même de «lutte» pour que ce jour devienne férié, donc payé. En ce sens, il rejoint l?idéologie de cette célébration internationale qui place en son centre les travailleurs, surtout les ouvriers. Car le PTr défend les intérêts des travailleurs. Politique et revendication ouvrière restent imbriquées.

<I>«Dès le début, le 1er mai s?est enraciné à Maurice par et avec le politique. La base des travailleurs étaient au centre de la célébration. Aujourd?hui, ce sont davantage les foules qui comptent.»</I>

L?historien Jocelyn Chan Low estime que le symbole originel a été dénaturé, non par le politique en tant que tel, mais par un glissement des intérêts défendus par le politique. «A l?origine, le PTr et le Mouvement militant mauricien (MMM) ensuite, avaient un agenda ouvriériste très clair. Mais progressivement, ils se sont éloignés de cette base et le 1er mai n?a plus été la plate-forme des revendications ouvrières.» Clairement, «la politicaille» a pris le dessus. Les ouvriers ne sont plus au centre des préoccupations du 1er mai. Le «combat des foules» s?est instauré «bien avant l?indépendance», rappelle Jocelyn Chan Low. «Le 1er mai 1965, le PTr et le Parti mauricien social-démocrate (PMSD) tenaient chacun leur meeting au moment où l?indépendance était au c?ur des débats. On ne parlait pas des travailleurs mais des indépendantistes et des anti-indépendantistes. Ce jour-là, il y a eu de violents affrontements et les émeutes qui ont suivi trouvent en partie leur origine dans cette joute du 1er mai 1965.»

Le Mouvement Rezistans ek Alternativ déplore «la perversion de la fête du Travail par les partis politiques pro-capitalistes». En fait, la célébration de la fête du Travail s?inscrit dans une idéologie socialiste. Ce sont les mouvements de gauche qui sont les premiers relais des revendications ouvrières, pourfendeurs de la cause des travailleurs. C?est pourquoi Jocelyn Chan Low pense que le 1er mai, tel qu?il est fêté aujourd?hui, n?est plus en phase avec les aspirations premières. «D?une certaine manière, le centre de gravité a changé. Il n?y a plus cette conjonction entre les idées politiques et la lutte ouvrière. Les partis politiques de gauche, que ce soit le PTr ou le MMM, ont glissé vers le centre et adopté des lignes politiques qui ne sont plus les mêmes qu?avant. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes intérêts qu?ils défendent.»

Dans ce sens, Rezistans ek Alternativ souhaite, pour ce 1er mai, soulever des questions qui touchent directement les travailleurs. Le modèle économique mauricien n?a pas profité à tous, selon les leaders de ce mouvement, et ce sont les travailleurs qui sont lésés. Parce que la fête du Travail ne doit pas perdre de son essence, ce sont bien les travailleurs, leurs conditions de travail et de vie, les inégalités, que Rezistans ek Alternativ met au centre de sa célébration. Dès le début, le 1er mai s?est enraciné à Maurice par et avec le politique. La base des travailleurs étaient au centre de la célébration. Aujourd?hui, ce sont davantage les foules qui comptent. Démonstration de force dans la lignée d?échéances électorales futures. Peut-être folklore de la scène politique locale. En tout cas, le 1er mai est, à Maurice, une date bien particulière pour de nombreux militants ou sympathisants qui s?en vont écouter les leaders politiques? alors que d?autres préfèrent le repos ou l?air marin du littoral.

<B> Une fête née de la contestation</B>

C?est en 1886, aux Etats-Unis que la pression des syndicats permet à quelque 200,000 travailleurs d?obtenir la journée de huit heures de travail. A cette époque, la durée quotidienne de travail était de 10 à 12 heures en moyenne. La date du 1er mai a été retenue par les principaux syndicats ouvriers dès 1884 ? ils se donnaient deux ans pour obtenir du patronat la journée de huit heures ? car c?est à cette date que les entreprises américaines débutent généralement leur année comptable. Le 3 mai 1886 à Chicago, une manifestation de travailleurs n?ayant pas obtenu la journée de huit heures dégénère. Près d?une dizaine de policiers trouvent la mort à la suite de l?explosion d?une bombe. Les revendications ouvrières se teintent d?un anarchisme non dissimulé de certains syndicalistes. Cinq syndicalistes, arrêtés par la suite, sont condamnés à mort. En France, en 1889, la Iie Internationale décide de faire de chaque 1er mai un jour de manifestation pour obtenir la réduction du temps de travail à huit heures par jour. Le 1er mai 1891, dans le Nord de la France, à Fourmies, une manifestation prend, comme à Chicago, une tournure dramatique. Neuf ouvriers meurent sous les balles des policiers. Ce nouvel épisode tragique va nourrir la lutte ouvrière à l?échelle de l?Europe. En 1920, la Russie bolchevique décrète le 1er mai jour férié. Les autres pays emboîtent le pas. En France, ce n?est qu?en 1941, sous le régime pétainiste que le 1er mai devient un jour chômé, et ce, afin de rallier les ouvriers au régime de Vichy. On parle alors de «la fête du Travail et de la Concorde sociale». Deux ans après la libération, en 1947, le 1er mai est un jour férié et payé. Toutefois, ce jour n?est toujours pas officiellement désigné comme fête du Travail. La coutume l?a donc emporté sur la légalité.

<B> Le 1er mai à l?étranger</B>

En Israël, le 1er mai n?est pas chômé. C?est également le cas aux Pays-Bas et en Suisse. Cependant, certaines entreprises ou organisations concèdent à leurs employés la possibilité de chômer ce jour. Au Royaume-Uni et en Irlande, c?est le premier lundi du mois de mai qui est chômé. Au Japon, c?est toute la première semaine de mai qui donne lieu à des festivités et des jours fériés. On l?appelle la «semaine dorée». De cette manière, les travailleurs bénéficient d?un long week-end chaque année. Aux Etats-Unis et au Canada, la fête du Travail coïncide avec le premier lundi de septembre. Le 1er mai est la Fête des travailleurs, qui n?est pas ordinairement chômée. Enfin en Australie, la Fête du Travail n?est pas célébrée le 1er mai mais à d?autres dates selon les Etats (le 11 mars dans l?Etat de Victoria, par exemple).

QUESTIONS À?

<B>Satteeanund Peerthum, historien

● Le 1er mai est une célébration des revendications ouvrières. Peut-on dire que la tradition a été dénaturée à Maurice? </B>

Non, ce n?est pas dans ce sens qu?il faut penser la fête du Travail à Maurice. La revendication ouvrière est intimement liée au politique à Maurice parce qu?elle procède du politique. A la différence de la France ou la Grande-Bretagne, ici le syndicalisme est l?enfant du politique. On ne peut donc dire que les partis politiques ont usurpé ou dénaturé le 1er mai. Car ce sont les partis politiques qui ont engendré les syndicats et non l?inverse. C?est le Dr Maurice Curé en 1938 en tant que président du PTr qui célèbre pour la première fois la fête du Travail au Champ-de-Mars. Autre preuve du cordon ombilical qui lie le syndicalisme au politique : Paul Bérenger est le fondateur de la General Workers Federation, une émanation du MMM. Bref, les revendications ouvrières avaient déjà leur place dans les instances politiques et le syndicalisme découle donc des partis.

● <B>Aujourd?hui, on a l?impression que le 1er mai est devenu un jeu de foules? </B>

Les partis politiques ont toujours réuni les plus grandes foules à l?occasion de la fête du Travail. Les syndicalistes peuvent organiser la fête du Travail mais on ne peut pas dire que les partis politiques ont détourné le 1er mai. Dans les années 1960, dans un contexte fébrile pré-indépendance, la fête du Travail a été utilisé à bon escient par le PTr, le CAM et leurs alliés pour défendre la cause indépendantiste. La foule présente a démontré la force du mouvement. Bien avant, en 1938, les conservateurs qui ne voulaient pas du PTr ont remis en cause le chiffre avancé dans la presse de la foule au Champ-de-Mars. Contrairement aux autorités qui disaient qu?il y avait 2 000 à 4 000 personnes présentes, le Dr Curé revendiquait une foule de 15 000 personnes. Le jeu de foules n?est donc pas nouveau. En 1952, le PTr a rassemblé 50 000 personnes toujours à Port-Louis. C?est la première fois que Sir Seewoosagur Ramgoolam s?est adressé à la foule alors que Curé, qui tenait un meeting au même endroit mais où il y avait peu de monde, essayait de revenir à l?avant-plan.

● <B>Et le briani dans tout ça ? Le 1er mai est synonyme de meeting-briani?</B>

Le petit planteur et le travailleur sont venus en train avec le ticket qu?ils ont acheté eux-mêmes ou ils ont utilisé d?autres moyens de transport - à pied, en charrette, en camion, à bicyclette? Ils se sont donc déplacés jusqu?à Port-Louis pour un meeting populaire. Ce sont les travaillistes qui pour la première fois ont servi des repas ? du pain et du Glenryck ? lors de leur rassemblement du 1er mai. Finalement, tous les grands partis, en fonction de leurs moyens, ont suivi cette tendance.

● <B>A-t-il été difficile d?instaurer ce jour férié, donc chômé mais payé?</B>

Non cela n?a pas été très difficile. A la suite des élections générales de 1948 sous la nouvelle Constitution de 1947, Guy Rozemont est venu avec la motion en 1949. Le Parlement a agréé la demande sans difficulté car il était en majorité de mouvance travailliste ou sympathisant. La motion n?a pas pu être cependant proclamée avant le 1er mai, on était en avril 1949. Ce n?est donc que le 1er mai 1950 que Maurice a célébré la fête du travail comme un jour férié.

<I>Propos recueillis par </I> <B>Gilles RIBOUET</B>

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