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Entre foi et loi
La frontière, si fragile entre la laïcité de l?État et la religion, devient de plus en plus ténue. Après une semaine d?agitations et de récriminations, la raison semble avoir pris le dessus. En tout cas, pour l?instant.
Aussitôt rendu public le verdict du juge Paul Lam Shang Leen, le 22 mars dernier, nombreux sont ceux à avoir réagi plus ou moins violemment. Ce jugement fait suite à une plainte déposée par l?avocat Gavin Glover à l?encontre de la municipalité de Quatre-Bornes. Il reprochait à celle-ci de laisser opérer les haut-parleurs de la mosquée Hidayat-E-Islam Masjid.
Députés et ministres de confession musulmane ont aussitôt fait savoir qu?ils soutenaient leurs « frères » et qu?ils sont des « musulmans avant tout ». Réactions d?autant plus étonnantes que ces mêmes députés et ministres ont plus tard déclaré, en plusieurs occasions, qu?il était nécessaire de respecter le jugement rendu par une cour de justice.
Un verdict qui ne finit pas de déchaîner les passions. Sous le couvert d?une « liberté religieuse », plus d?un « dignitaire religieux » n?hésite pas à questionner les lois et les principes de la loi suprême de la République, ou même la Constitution.
Les nombreux interlocuteurs, que nous avons sollicités ont tous souhaité apporter leur avis sur la question, n?hésitant parfois pas à régler leurs comptes.
Ainsi, l?avocat Shakeel Mohamed, député de l?Alliance sociale, l?un des initiateurs de la plate-forme (voir hors-texte) se dit être en faveur d?une réduction sonore des haut-parleurs utilisés dans les mosquées. « La solution la plus simple, c?est d?amender la loi pour réduire le niveau des décibels. La police de l?Environnement peut faire appliquer le Noise Prevention Act », affirme Shakeel Mohamed. Et d?ajouter qu?il est possible de trouver une solution « pratique » susceptible de satisfaire tout le monde?
La fragilité du tissu social
« En ce qui concerne mon voyage à Paris, je voudrais rappeler que je suis un professionnel et que je m?y suis rendu dans le cadre de mon métier. Je ne me suis pas sauvé comme certains le prétendent. Je ne savais pas que je devais rester à Maurice pour faire du baby-sitting auprès du malauna Chooramun et du MSM Showkutally Soodhun », poursuit le député travailliste.
Revenant sur la création d?une plate-forme à la suite du jugement du juge Paul Lam Shang Leen, Shakeel Mohamed explique avoir réagi pour « éviter que des extrémistes ne puissent déclencher des dérapages ».
« Je reste un Mauricien avant tout et je condamne les propos tenus par le maulana Chooramun. Quant à ceux de Showkutally Soodhun, je les trouve enfantins et je ne compte pas m?y attarder », nous a-t-il déclaré de Paris.
Quant au MSM Showkutally Soodhun, il nous assure qu?il était en « désaccord » avec la manifestation devant le domicile de l?avocat Gavin Glover. « Je tiens à faire ressortir que je n?ai participé à aucune manifestation. D?ailleurs, le leader du MSM, Pravind Jugnauth, s?est également élevé contre cette manifestation. » Il estime, quant à lui, que le comité des religions, mis en place par le gouvernement, devrait être composé de davantage de dignitaires religieux « plus représentatifs » des différentes confessions du pays.
Showkutally Soodhun dit par ailleurs avoir noté un « cafouillage » au niveau des municipalités en ce qui concerne l?utilisation ou non des haut-parleurs et souhaite que le ministère des Administrations régionales intervienne pour y mettre « bon ordre ». « Pour moi, l?Azaan fait partie intégrale de la prière. Je fais un appel au Premier ministre pour qu?une solution pratique soit trouvée dans les plus brefs délais. »
Quant au lord-maire, Reza Issack, il laisse entendre que ce jugement a « fait prendre conscience » de la fragilité du tissu social. « Il faut saluer la tolérance exemplaire des Mauriciens, mais certains font preuve d?un opportunisme exécrable en récupérant cette affaire pour des enjeux politiques ». Il montre par ailleurs du doigt certaines mosquées qui « jouent la provocation ». Celles-ci auraient augmenté le volume de leurs haut-parleurs depuis le verdict du juge Lam Shang Leen. Reza Issack a participé à des réunions nocturnes vendredi soir à Camp-Diable et hier soir à Port-Louis pour « apaiser les esprits en ces temps de tension ».
Entamer un dialogue constructif
Exilé depuis un peu plus de huit mois, Cehl Meeah a laissé entendre qu?il serait bientôt de retour à Maurice. Il est d?ailleurs intervenu hier soir par téléphone lors de la réunion à la rue Madras. Le leader du Front solidarité mauricien (FSM) a choisi de mettre fin à son exil suite au jugement de Paul Lam Shang Leen. « J?ai été élu deux fois dans la capitale et je jouis donc d?une popularité certaine. J?ai décidé de rentrer car je me sens concerné par ce qui se passe actuellement », nous a déclaré Cehl Meeah au téléphone, vendredi, alors qu?il se trouvait en Afrique du Sud. Il dit craindre une récupération politique et s?estime capable de mener un « rassemblement pour la paix dans le pays ».
Alors que nous l?interrogions sur sa position face à la situation actuelle, il a choisi de répondre en deux temps. « En tant que croyant, je suis en faveur d?un amendement de la loi pour que toutes les religions puissent continuer à utiliser des haut-parleurs. Et en tant que citoyen, je pense qu?il faut respecter la loi. Il existe des recours légaux pour qui veut contester ce jugement », nous a-t-il déclaré avant de nous confier qu?il fera sans doute un détour par l?Arabie Saoudite avant de prendre un avion pour Maurice.
À l?issue de sa rencontre avec le Premier ministre, hier après-midi, l?ancien président de la République, Cassam Uteem, s?est, lui, dit satisfait de l?échange « fructueux » qu?il a eu avec celui-ci.
« Le Premier ministre fera en temps et lieu un appel au calme pour atténuer le sentiment de désarroi qui existe au sein de la communauté musulmane », nous a-t-il déclaré. Tout comme lui, d?autres dignitaires religieux laissent entendre que ce « désarroi » pourrait engendrer d?autres frustrations.
Et de poursuivre : « Laissons la justice suivre son cours mais je suis de ceux qui pensent que ni un décret, ni un jugement, ne peuvent régler un problème qui concerne essentiellement la vie des Mauriciens. »
Alors que certains privilégient le dialogue, d?autres campent sur leurs positions. Quoi qu?il en soit, le jugement de Paul Lam Shang Leen aura au moins eu le mérite de déclencher le débat. Encore faut-il laisser les passions à l?entrée et entamer un dialogue constructif. Sans doute serait-il nécessaire de rappeler aux politiciens que laïcité de la République oblige, l?État n?est censé favoriser aucun culte.
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