Publicité

Engagisme et esclavage mémoire revisitée

1 novembre 2007, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Aujourd?hui vendredi 2 novembre. Le pays commémore l?arrivée massive des engagés indiens qui marqua un tournant décisif dans l?histoire de son peuplement.

Le navire Atlas en provenance de Calcutta (Bihâr), qui accoste dans la rade de Port-Louis ce 2 novembre de 1834, avec à son bord quelque 72 coolies venus d?Inde, qui se sont volontairement engagés pour cinq ans comme laboureurs, inaugure une grande vague d?immigration qui bouleversera profondément et durablement le visage de l?île Maurice.

Bien d?autres l?ont précédé dans l?île mais ceux-là arrivaient de Surat et de Pondichéry. Les hommes qui s?entassaient dans ces embarcations de ?fortune? n?étaient pas volontaires eux. Des kidnappeurs professionnels les avaient arrachés à leurs terres, leurs familles, leurs ancêtres leurs coutumes, pour en faire des esclaves dans les plantations sucrières des îles.

En 1704, on dénombre 45 esclaves indiens à Maurice. A partir de 1728, on enregistre des arrivées plus massives à la suite de l?initiative du gouverneur Dumas, qui se rend personnellement à Pondichéry pour s?en procurer.

L?immigration indienne avait démarré à l?île de France bien avant l?arrivée de l?Atlas dans des circonstances assez différentes, bien qu?officiellement, la date du 2 novembre 1834 en marque le début sous le régime colonial anglais.

La période antérieure à l?engagisme est tout aussi fondatrice que ce qui va suivre à compter de l?arrivée de l?Atlas à Maurice. Cependant, l?année 1834 jette sans aucun doute les bases du peuplement futur de la colonie, de la filiation charnelle et finalement de l?identité nationale mauricienne.

Cette deuxième vague d?immigration, celle des Indiens qui font le libre choix de rester dans la colonie à la fin de leur contrat d?engagement, surtout à compter de 1870 constitue le ?socle? du peuplement actuel de l?île à plus de 70 %.

<B>Déclarations incomplètes</B>

Mais il y a une période antérieure non moins héroïque, celle de l?arrivée d?ouvriers indiens employés à la construction même de l?île de France sous Mahé de La Bourdonnais, et plus ancienne encore car elle remonte à 1686, l?époque où l?on importe des esclaves indiens.

Après une interdiction décidée par la direction parisienne de la Compagnie des Indes, le trafic reprend sous La Bourdonnais en 1735. Bien qu?appréciant l?intelligence des Indiens, la Compagnie avait jugé dans un premier temps les esclaves trop nonchalants et peu aptes aux travaux des champs. Mais le trafic redémarre en 1737-38; 200 esclaves au moins sont débarqués par différents navires. Entre 1773 et 1810, vingt expéditions en provenance de l?Inde apportent des esclaves à Port-Louis. Leur nombre exact n?est pas connu du fait que les déclarations des armateurs sont incomplètes.

Un certain nombre de ces esclaves indiens sont envoyés à Rodrigues, où travaillent également des Libres indiens. Un état des appointements daté de 1769 indique que les esclaves, dont certains sont matelots, reçoivent des gages de cinq livres par mois, contre 25 livres pour les Libres indiens. Outre ces esclaves, des Libres indiens arrivent également dans l?île dès les premiers temps de l?occupation française. Les premiers engagés commencent à débarquer dès 1729.

La Bourdonnais, qui se lance dans ses grands projets de développement ? création du port, construction de routes et de bâtiments publics ?, apprécie les qualités de cette main-d??uvre qualifiée, réputée ?docile? et laborieuse. En 1740, il fait même venir à ses propres frais des orfèvres, des tailleurs et des cordonniers.

Cette première immigration indienne dès le début de la colonisation française et ouvriers libres engagés par la Compagnie des Indes ? s?est d?abord organisée à partir de la côte de Coromandel. Pondichéry, principal comptoir français de la région, est au centre de ces opérations.

D?autres engagés sont originaires de la côte de Malabar, dans l?Ouest de l?Inde. Pour faciliter l?engagement des ouvriers indiens dont l?île a tant besoin, les autorités coloniales prennent une série de mesures afin d?assurer le bon déroulement de cette première immigration.

D?abord, les conditions même de recrutement sont certifiées par des actes notariés dressés soit à Pondichéry, soit dans l?île. Des accords passés entre les administrations de Pondichéry et de l?île de France facilitent le transfert d?une partie des salaires des ouvriers à leurs parents restés en Inde. On incite les épouses des ouvriers à venir rejoindre leur mari.

Un nombre appréciable d?Indiens libres arrivent ainsi et certains décident de se fixer dans l?île. Ils participent activement au développement initial de la colonie, apportant leur savoir-faire à la construction des chantiers navals et aux travaux de génie décidés par la Compagnie.

Leur expérience est aussi mise à profit pour assurer la formation des Libres africains affectés à divers ateliers. Les Indiens sont bientôt suffisamment nombreux dans le pays pour que tout un quartier leur soit réservé au nord de Port-Louis. C?est dans ce ?Camp des Malabars?que les Indiens investissent en premier. Ils y achètent des terrains vagues d?une superficie de 100 à 200 toises.Ces premiers immigrants fondent même une Assemblée de Malabars qui a des démêlés avec les autorités policières. Les conflits à l?intérieur du camp prennent des proportions si alarmantes que pour assurer l?ordre, les autorités coloniales décident de créer une fonction officielle de Chef des Malabars chargé de faire la liaison entre les Indiens et l?autorité centrale (1789). Cette première communauté indienne connaît un progrès économique assez rapide. La discipline personnelle et le mode de vie austère des Indiens font qu?ils accèdent à une certaine prospérité, supérieure à celle de nombreux petits Blancs. Profitant de la crise du logement dans l?île, les ouvriers du bâtiment se lancent dans la construction et la vente de maisons. Certains créent leur propre entreprise. Et comme ils ne sont soumis à aucune des restrictions frappant les Libres africains, ils peuvent plus facilement acheter et vendre des esclaves. Mais ils investissent surtout dans les valeurs foncières.

Ils sont également nombreux à bénéficier de concessions de terrain. Ce sont souvent de petites parcelles, mais quelques heureux obtiennent jusqu?à 625 arpents. Vers la fin du siècle, plusieurs de ces Libres indiens possèdent des esclaves, entre 10 et 50, y compris parfois des esclaves indiens. Un litige oppose même l?Église catholique et l?administration coloniale quand les Libres indiens se retrouvent propriétaires d?esclaves chrétiens. Les prêtres des îles de France et de Bourbon jugent scandaleux que l?on permette à des ?païens? de posséder des esclaves chrétiens. On le voit bien, l?épopée des Indiens à Maurice est infiniment plus riche et plus complexe que le schéma étroit que l?on se plaît trop souvent à décrire.

Ce congé du 2 novembre est une opportunité unique de commémorer et ?faire mémoire?, à travers l?engagisme et l?esclavage, de la ?coolitude? et la créolité, qui sont devenus un terreau d?une exceptionnelle richesse pour le développement de la nation mauricienne.

<B>R.S. </B>

QUESTIONS À?

<B>Vijaya Teelock, ancienne présidente de l?Aapravasi Ghat</B>

● <B>Pour vous les historiens qui avez , en quelque sorte, procédé à une ?relecture? de l?histoire des engagés indiens, qui est finalement le coolie ? </B>

Les Kulis sont les habitants de Kula, dans la région indo-gangétique, peuple semi-nomadique, rompu aux travaux agricoles intensifs... De l?habitant de Kula au statut de porteur, et plus tard, à tout va-nu-pieds, il n?y a qu?une... réduction de son existence en tant qu?être humain. Il devient ?métonymie? : petites mains ou bras...

● <B> Torabully insiste particulièrement sur le fait que le coolie est celui qu?on a privé de la parole. Pourtant, le ?Liberated Slave? a lui aussi été brimé dans sa parole. Quelle différence cela fait-il? </B>

Le coolie, c?est la portion congrue, paria parmi les harijans (intouchables), bête de somme, presque objet - ce qui n?est pas sans conséquence sur sa prise de parole. Est Coolie celui qui travaille et ne parle pas.

La méprise naît entre créoles, émancipés ou affranchis, d?une part, et coolies, d?autre part, quand symboliquement, le coolie est assimilé à l?esclave. Il est esclave après l?esclave, bête de somme au rabais, et pire, il est perçu comme esclave volontaire : il ?casse? le prix du travail,?sauve? le maître d?une revanche de l?ancien esclave. Le coolie, ?allié de l?oligarchie sucrière?, ?vole? son ascension sociale à l?émancipé... A partir de cette rencontre avortée, mue ensuite en en obscur jeu de pulsions de rejet/mimétismes, les mondes ?créole? et coolie vont vivre côte à côte, en vase clos, ou en situation d?affrontement socio-politique et culturel?

● <B>Quelle différence ou similitude voyez-vous entre coolie et créole ? </B>

Le terme créole à Maurice, désigne le Mauricien d?origine africaine. Aussi créolie, créolité et créolisation ne recoupent pas les mêmes signifiés qu?aux Antilles, où le terme créole désigne l?acclimatation d?un corps étranger dans un autre espace... Le point d?achoppement entre créoles et coolies est à chercher dans une différence fondamentale de la poétique du Voyage. Le voyage coolie a été un aller-retour virtuel. Celui de l?esclave un aller-simple sans équivoque.

● <B> Qui du coolie ou du créole bénéficiait de la situation la plus ?enviable? finalement ? </B>

Le coolie n?était pas aussi coupé de/dans sa parole que ne l?était l?esclave. Il conservait sa langue maternelle, ses coutumes, même si celles-ci, et leurs textes fondateurs, allaient être mis à rude épreuve. En effet, des coolies de toutes religions s?embarquaient avec des livres, sacrés ou non. Le coolie conservait ses repères sémiologiques, même s?ils sont bouleversés. Il avait le support textuel pour méditer sur son sort, et penser sa stratégie de résistance et d?ascension sociale.

● <B>Qu?est-ce que la coolitude pour vous ? </B>

La coolitude est l?alter ego indien de la créolité, que la coolitude est à l?indianité ce que la créolité est à la négritude. La coolitude n?a rien d?un cri ethnique. Elle est acclimatation de la culture de l?Inde en terre plurielle. Rencontre entre langues française, anglaise, hindi, bhojpuri, ourdou... avec une poétique créole. L'identité du coolie doit être exprimée aux prises avec l?altérité, sans renier ses racines, en faisant sien l?humus interculturel.

<B>L?Aapravasi Ghat, lieu de ?partage?</B>

?L?Aapravasi Ghat n?a pas vu passer que des immigrants engagés indiens? Quelque 500 mille engagés indiens et 5 milles ?Liberated slaves? ont gravi ces 16 marches au XIXe siècle?. Le 12 juillet 2006, l?Unesco a hissé l?Aapravasi Ghat, premier port de débarquement de travailleurs engagés dans le monde, au titre de Patrimoine mondial en le désignant comme le ?lieu où s'est constituée la première diaspora de travailleurs de l'époque moderne?. C?est également le lieu qui a vu passer le plus grand nombre de travailleurs engagés indiens, soit 500 mille environ et quelques milliers ?liberated slaves? originaires des côtes orientales africaines au XIXe siècle. Si l?esclavage a été officiellement aboli en 1835, l?Aapravasi Ghat n?a pas vu passer que des immigrants engagés indiens. La marine britannique a, durant le XIXe siècle, arraisonné plusieurs bateaux transportant de manière illégale des esclaves originaires des côtes orientales africaines. Ces esclaves ont été appelés les ?Liberated Africans?. On leur proposait un contrat d?engagement sur les mêmes bases que les engagés indiens. Certains ont préféré regagner leur pays d?origine. Vijaya Teelock estime à 5 000 le nombre de ces ?Liberated Africans?. L?histoire retiendra que les grands propriétaires terriens des Antilles françaises et des Mascareignes qui se sont retrouvés dépourvus de main-d'?uvre docile à la suite de l?abolition de l?esclavage en France en 1848 ont imposé à des travailleurs immigrés venant principalement de l'Inde, une forme de salariat contraint qu?on a appelé l?engagisme. Originaires du Tamil Nadu ou du Gujarat, les engagés avaient surtout pour vocation de remplacer les Noirs fraîchement affranchis dans les champs de cannes. Ainsi, l?île Maurice reçoit ses premiers engagés du coolie trade du début des années 1830 transitent par des bâtiments de l? Aapravasi Ghat à l?époque connus sous le nom de coolie ghat. Quoique majoritairement indiens et chinois, les engagés (appelés coolies, ou encore indentured en anglais) sont d'origines diverses : Éthiopiens, Congolais, Mozambicains, Japonais, Malgaches, Bretons? A Maurice, les engagés indiens acceptent les conditions de travail et s?engagent volontairement. Il s?agit d?un contrat ?libre? qui détermine les heures de travail, les médicaments auxquels le travailleur à droit, le salaire (Rs 5 par mois), les conditions de logement, les vêtements qui seront donnés. En s?engageant, le travailleur indien ne sait pas vers quel établissement sucrier il va être dirigé. Des ordonnances de 1864 ont apporté des modifications au statut de l?engagé.

<B>De la ?coolitude??</B>

Le concept de ?coolitude? qui rayonne aujourd?hui dans tout l?univers créole est né de l?ouvrage ?Cale d?Étoiles-Coolitude? du poète mauricien Khal Torabully. Il concerne le coolie, au sens large, ?le sans parole de sa traversée et de son histoire faite d?exil et de silence, et le dernier venu, à Maurice, en Afrique, aux Antilles, dans le code de la complexité culturelle?, indique Khal Torabully. Pour Torabully, il s?agit d??un processus de métissage, d?échanges interculturels, et de créolisation au présent?. L?exemple mauricien supporte les similitudes et comparaisons avec les autres pays hôtes de l?immigration indienne (la Réunion, Martinique, Guadeloupe, etc.). ?Ce concept a, aussi, pour but de redéfinir les relations entre le descendant d?esclaves et celui de coolies, que l?Histoire coloniale a souvent mises à mal? La coolitude s?ancre donc dans la dynamique de l?ouverture sur d?autres cultures sans oblitérer ses antécédents culturels?, observe l?historien mauricien Jocelyn Chan Low. Elle est aussi ?une vision d?avenir dans un monde appelé de plus en plus à se penser ?en relation à l?autre. ?Ses identités, ses cultures, ses spécificités génèrent des frottements de langages, d?imaginaires et de constructions d?une identité complexe, multiple?, précise son homologue Benjamin Mootoo. ?Coolitude? et créolité, il est urgent de ne pas s?attarder en vaine opposition. Pour Torabully, ?nos codes naissent à la matrice de nos exils?. Cela est d?autant plus prégnant pour les descendants de l?immigration indienne alors que les coolies sont les derniers arrivés dans le code de la complexité de la société plurielle mauricienne. En effet, lorsque l?engagé indien, ce dernier ?migrant à demi-nu?, aborda l?île Maurice au dernier tiers du XIXe siècle, il se trouva confronté aux étapes initiales du métissage culturel, aux premiers heurts entre cultures indiennes, occidentales et africaines, ?aux balbutiements de la créolisation? pour reprendre une expression de Raphaël Confiant. Vijaya Teelock , l?exprime en ces termes : ?La traversée l?amène à se repenser dans un cadre où l?exclusion semble être la règle?. Pour Benjamin Mootoo, dans le Maurice d?alors, ?le Blanc repoussait l?affranchi, qui se fermait à l?émancipé, qui rejetait l?engagé...? Ainsi, l?altérité obligeait l?engagé à expérimenter une autre vision du monde. Et Torabully de conclure ?qu?en déséquilibre : l?Indien exilé est déjà en coolitude?? Autrement dit, l?absence de repères sociaux pousse le coolie d?alors au bas de l?échelle, hors parole... la donne a changé depuis.

Publicité