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En souvenir de R.-E. Hart mort le 6 novembre 1954

31 octobre 2004, 20:00

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Première semaine de deuil et de mort en ce mois de novembre 1954, avec le décès soudain et inattendu du poète Robert-Edward Hart, couronnant une semaine ayant commencé avec la célébration de tous les saints et la commémoration des fidèles défunts, dite ? fête des morts?, et se poursuivant avec le Jour du Souvenir, en mémoire des hommes et des femmes tués pendant les deux guerres mondiales.

Advance l?annonce avec déchirement à ses lecteurs : ? C?est avec une douloureuse surprise que nous apprenons la mort de Robert Edward Hart, notre ancien collaborateur?.

Il meurt à 9 heures en ce 6 novembre 1954. A son lever, à 7h30, il prie son domestique, de mettre la radio. Une demi-heure après, ne se sentant pas bien, il réclame le silence. Peu après, son domestique le découvre étendu inanimé. Il meurt peu après dans ses bras, succombant à une crise cardiaque. Ce c?ur, qui flanche plus tôt que prévu, il veut qu?on le place dans une urne. Le Dr Ménager se charge de le lui enlever et de le confier provisoirement à l?hôpital de Souillac.

Au fur et à mesure que se répand la nouvelle de son décès ? ceux, que cette nouvelle touche, demeurent saisis devant l?irréparable qui vient de s?accomplir? (L?Essor, numéro spécial consacré à R.E. Hart, 1955). ? Chacun s?interroge sur ce que cette disparition représente pour lui. L?île Maurice sait qu?elle vient de perdre le plus doué et le plus délicat de ses poètes. Une grande voix, faite de murmures poétiques, vient de se taire à jamais.?

Déjà, de nombreux amis et admirateurs accourent de toutes parts à la maison corallienne que lui ont construite Emile Labat et quelques amis aussi généreux. Ils viennent dire à-Dieu au ? chantre incomparable de la terre australe?, celui qui, du haut de sa falaise, se permet de toiser le pôle Sud. Ils sont abattus. Ils savaient que son état de santé s?était détérioré mais pas au point de déboucher sur un dénouement aussi douloureux. Il y a foule autour de La Nef, ? vide désormais de la présence de son poète.?

Là, dans une sombre pièce, sous un amoncellement de fleurs, repose ? celui qui va à Dieu par les chemins de la Beauté? et de la poésie. Sur son cercueil, la flamme rouge de la Légion d?Honneur, la consécration de son ?uvre, la suprême fierté de sa vie.

Peu avant seize heures, en ce dimanche 7 novembre 1954, des écrivains mauriciens portent son cercueil jusqu?à la voiture-corbillard. Peu après, le cortège s?achemine vers l?église paroissiale Saint-Jacques.

? Le dimanche après-midi, à l?heure triste des funérailles, il semble que le ciel, la terre et la mer eux-mêmes se figent dans un morne silence devant le malheur qui s?abat sur le tranquille village, où tous, du plus grand au plus humble, pêcheurs, paysans, villégiateurs, s?étaient accoutumés à voir passer, la démarche fière, le regard poursuivant un rêve éternel, le poète disparu?.

? Le temps est gris, gris comme le c?ur de ses amis, connus et anonymes qui l?accompagnent jusqu?à ce cimetière marin? qu?il s?est choisi pour demeure dernière. Tout le long de la route, des hommes, des femmes, des enfants, regardent passer le convoi d?un grand homme. Leur visage reflète un sentiment de catastrophe nationale. ? Ils devinent l?ampleur sans pouvoir en saisir la portée?. Comment peuvent-ils deviner que ce char funèbre emporte celui ? dont le c?ur battait à l?unisson des leurs, celui qui chantait si divinement leurs joies et leur blessures?. Ils se savent cependant témoins de quelque chose d?infiniment triste, d?infiniment mémorable. S?est tue à jamais la cantilène qui disait si bien labeurs et peines, ?pauvre bonheur rustique dans les soirs étoilés bercés par la chanson des vagues?.

L?absoute est donnée par le R.P. Alain Henriquet, C.S.Sp. Il hésite au départ. C?est que son paroissien ne jouit pas d?une bonne réputation à l?évêché, à Port-Louis, où l?on n?apprécie guère le caractère panthéiste de certains de ses poèmes. Il ne cache pas non plus son admiration pour les autres grandes religions pratiquées à Maurice. Ne puise-t-il pas en partie son inspiration dans les livres sacrés de l?hindouisme ? On le presse de toutes parts. L?heure est décisive. Les Belles Lettres du pays se sont donné rendez-vous dans son église. L?aide de camp du gouverneur Scott, le nouveau consul de France, M. Fernand Saugon, sont là. Madeleine Mamet raconte quelque part qu?elle fait croire au bon Père Henriquet que Mgr Daniel Liston est d?accord. Le curé de Souillac ressemble comme deux gouttes d?eau au ? curé herborisant au village de l?enfance ? Le curé venu de quelque Bretagne ou de quelque vieux psautier ª que décrit l?inoubliable Pierre Renaud, dans son poème « ne me parlez pas des lilas? contant la mort de son père. Il ne sait pas encore qu?il mourra trois ans plus tard, en décembre 1957, victime d?un regrettable empoisonnement. Il y met en tout cas ferveur et émotion à célébrer les funérailles du poète. Il ne sait que trop la grandeur d?âme de celui qu?il recommande à son Dieu Père et miséricordieux.

Le convoi reprend sa route pour se rendre de l?autre côté de la rivière Savane, vers le cimetière marin de Souillac où repose un autre poète, Charles Gueuvin. Sur son passage, tous gardent un silence ? qui est un suprême adieu?, un hommage muet au poète disparu.

? Le trou noir de la fosse, comme une gueule béante, happe le cercueil?. Et dans le recueillement de la foule, s?élève la voix du consul de France :-

? Un destin fatal veut que la première fois que je prends la parole, à peine arrivé en cette île, ce soit devant la tombe d?un des plus glorieux fils de Maurice, qui est incontestablement, par son érudition, la perfection et la diversité de ses ?uvres, la beauté et la pureté de son style, le chef de file de la magnifique cohorte d?écrivains qui ont fait de cette petite terre, si loin de France, un des centres les plus actifs et les plus vivants de la culture et de la langue françaises?.

Saugon explique que les contretemps prévalant à l?arrivée d?un nouveau diplomate ne lui ont pas permis de rencontrer Robert-Edward Hart de son vivant. Il ne sait pas encore qu?une de ses dernières fonctions officielles, à Maurice, en novembre 1957, sera de faire l?éloge d?un autre grand poète, malheureusement étouffé par ses responsabilités journalistiques et politiques, Raoul Rivet, décédé le 29 novembre 1957.

Mais revenons à Robert-Edward Hart qui a consacré le meilleur de lui-même à exalter les Lettres françaises et que Fernand Saugon salue : ? Sa lyre a chanté l?âme de sa terre natale. Elle a su exprimer la grandeur de la France. Et l?hommage que j?aurais tant voulu lui rendre de vive voix? c?est ici, au bord de sa tombe que je suis amené à le lui exprimer. Exprimer bien humblement car pour louer la valeur de cette ?uvre chargée de tant de splendeur, qui a touché les sommets de notre littérature, il faudrait? la maîtrise d?un de ses égaux, d?un de ceux qui connaissent comme lui la magie des mots justes? lui que les plus grands écrivains de France considéraient comme le plus grand écrivain français hors de France?.

Fernard Saugon signale ici que, la veille, au collège Queen Elizabeth, après qu?on eut annoncé, à l?assistance émue et attristé, le décès de Hart, une élève récita un de ses poèmes exaltant son île natale. Il laisse, à ceux qui ont partagé intimement les émotions et les pensées du poète, le soin « pieux » de mettre en exergue son ?uvre. Il offre à la population mauricienne les condoléances de la France pour l?irréparable perte qu?elle vient d?éprouver. Il espère surtout que l?exemple de Hart exaltera la nouvelle génération mauricienne afin qu?elle sache, comme lui, être fière de son patrimoine et de ses traditions les plus nobles, qu?elle saura relever le flambeau échappé de ses mains mourantes, mais flambeau devant montrer, à tous, la voie à suivre tant que sa prose et ses vers chanteront dans la mémoire de ses amis.

Des couronnes sont déposées sur la tombe du poète de la Nef, entre autres par Raymonde de K/Vern au nom de la Société des Ecrivains mauriciens, par Kissoonsingh Hazareesingh au nom de l?Indian Cultural Association, par Georges André Decotter au nom du Cercle Littéraire de Port-Louis, par Droopnath Beejadhur au nom du Carrefour Mauricien, par les représentants des journaux Le Cernéen, Le Mauricien, Chinese Daily News et Advance. Heureuse époque qui voit les principaux journaux rendre l?hommage dû aux poètes disparus.

Le premier poète à prendre la plume pour rendre hommage à Robert Edward Hart, dans le journal Advance, est Malcolm de Chazal.

?Le poète ne meurt pas? Un mot résume Hart : l?esthétisme ? Il plaçait la Beauté au-dessus de tout. Dans ses vers, il ne cherchait que l?eurythmie ? Masque taillé dans du dur silex de chair. Mains d?un pur artiste. Causeur qui ciselait ses mots en les énonçant. Hart façonnait le Beau. Il est le prince des émerveillements alchimiques de la parole? Européen? il s?est rené au bord du Gange ou dans un de ces hypogées bouddhiques. C?était un bonze dans des habits européens? Hart, à l?Institut ou dans la palmeraie, est un oasis en lui-même. On va chez lui se rafraîchir aux sources? Il est un homme du Grand Siècle. Sur l?humanisme, il n?a pas de maître ici. Sa culture déborde sur tous les champs. Né dans la beauté, pour la beauté, par la beauté, il tente de rejoindre Dieu. Christique il l?est mais en Grec. Le Dieu du Beau est pour lui le seul Dieu?.

Hart a longtemps vécu à Port-Louis. Plus d?un de ses livres sont faits de ses souvenirs portlouisiens. ?Son âme a pourtant connu une autre vie à la Savane? La mer a tissé pour lui jusqu?à son linceul? Il est fait de sons et de musique. Les générations sentiront longtemps vibrer nos filaos au son de sa harpe? Jamais le poète n?est plus vivant que quand il est mort? Dans Pierre Flandre il donne son tout. Il est davantage poète dans sa prose que dans ses vers? Dans ceux-ci, il cherche la musique et dans celle-là, il exhausse par la pensée. Comme tout Oriental il croit dans la réincarnation??

Malcolm de Chazal confie qu?en apprenant le décès de Hart il s?est demandé : Que voit-il à présent ? ?Car le poète voit !? Il ajoute : ?Carillonnez cloches car ce poète meurt dans la lumière. Dès cette terre, une rosée céleste a humecté ses yeux? Ce trépassé aspire à ce qu?il est? Le poète ne devient pas, il est?.

L?auteur de Sens-Plastique et de Petrusmok pose alors une question qui nous concerne directement, à nous qui avons la chance d?être sensibles à l?évocation du 50e anniversaire du décès de Robert-Edward Hart : ? La Nef, qu?en fera-t-on ? Elle ne saurait être qu?un lieu poétique. Qu?on la lègue aux poètes, en site du souvenir. Rien ne saurait mieux assoiffer l?âme du poète mort dans la misère, après avoir vécu dans l?indigence, qu?une ?uvre vive qui servirait en même temps la Poésie et le Beau qu?a tant pratiqué notre grand ami?.

Malcolm de Chazal ne répète ici que le v?u le plus cher de Hart. N?a-t-il pas écrit quelque part ?

Il me suffit qu?un jour

Dans l?inconnu des temps

Quelque jeune poète?

Vivant pour l?idéal

Loin de la foule dure

Puisse exhumer mon ?uvre ?

De ce soleil des morts

Qu?est la gloire posthume

Si ses vingt ans s?inclinent sur mes vers

Le sort m?aura payé d?une longue amertume

Ô future âme s?ur

Mon âme te pressent et déjà te salue

Ailleurs, Hart s?adresse directement à ceux qui le ressusciteront à jamais en redisant sans cesse ses meilleurs poèmes.

Mon enfant, tu me recommences

Et tu es la jeunesse immense

Et je fus toi quand tu n?étais pas encore

Nous savons ce qu?il nous reste à faire si nous voulons vraiment célébrer à titre personnel le 50e anniversaire de la mort de Robert-Edward Hart. Nous munir du numéro spécial qu?Indradhanush lui a consacré en 2001 ou encore de la réédition de certains de ses poèmes par Stefan Hart de Keating (Pérennité) et lire et relire jusqu?à totale imprégnation quelques unes des plus belles pages de ce grand poète que Malcolm de Chazal a éternisé au lendemain de ses funérailles en décrétant : ? Il a concouru à l?âme de l?île Maurice? Il est désormais plus vivant qu?avant sa mort. Il est un exemple. Il vit?.

<I>?C?est que (ce) paroissien ne j ouit pas d?une bonne réputation à l?évêché, à Port-Louis, où l?on n?apprécie guère le caractère panthéiste de certains de ses poèmes.

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