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Elégance ?
Je revoyais ces jours-ci ce film mémorable de Charlie Chaplin, « Limelight ». On y retrouve tout l?exceptionnel génie de ce comédien hors pair, qui s?était mis tout entier, tête et c?ur dans son art. À travers le personnage de comédie ? et souvent de tragi-comédie ? transparaissent la subtile intelligence, la finesse de sentiments, l?humour et l?élégance. Tout ce que peut signifier la qualité d?humain qui s?affirme décidément dans la seconde partie de sa carrière, dont ce film est l?émouvant résumé ? une fin dans le style de celle de Molière?
L?élégance ? On me dira que les divers accoutrements du vagabond Charlot ne passèrent jamais pour de l?élégance. Ce costume, conçu pour charger les effets comiques, et déclencher le rire en grossissant les comportements, lui ont assuré un succès populaire facile. Que l?on songe au déguisement, au nez de clown d?un Coluche par exemple. Pourtant, et même dans ce comique de farce (que n?a pas dédaigné Molière), qui mène plus à l?émotion qu?au rire franc ? « La ruée vers l?or », « Les émigrants », ou dans les prouesses de « Charlot patine », etc. il y a des attitudes, des gestes, des mimiques qui surprennent dans le cadre d?une histoire de clochard. Je pense à la « danse des petits pains » qu?il improvise à table pour amuser les quelques jeunes filles invitées à partager le casse-croûte du pauvre? C?est du grand art.
Chaplin n?est jamais vulgaire, plat, grossier ou médiocre. Les trouvailles partout foisonnent. Reprises et imitées partout. Dans « Limelight », on voit, à mon sens, ce qu?est vraiment cette élégance. J?y vois trois éléments. D?abord, le naturel, l?élégance du « soi », ce don de naissance. Ici, je songe, plus près de nous, à un autre acteur hors du commun : Gérard Philipe. En ces années cinquante, nous avons eu la chance de voir Gérard Philipe jouer Rodrigue dans « Le Cid », (entouré de Jean Vilar, Georges Wilson, Sylvia Montfort etc.) Que ce soit sur scène, en des décors historiques prestigieux, que ce soit au cinéma, ou dans la rue, cet homme jeune, (il mourra en 59 à 37 ans), très beau, souriant et léger, avait ce don : une élégance naturelle qu?il tenait sans doute de sa mère, complice de son goût pour le théâtre. Celle de Chaplin l?était aussi. Beau, rieur, à l?aise dans la vie, ce qui n?est pas incompatible avec le sens du tragique. Seul l?aveugle mental n?a pas le sens du tragique.
Évidemment, la toute première des élégances est celle du c?ur. Celle d?un Cyrano de Bergerac, à qui l?on reprochait son négligé vestimentaire. Toute la pièce de Rostand démontre, en diverses situations, la noblesse de cette élégance-là. Il n?est pas beau, mais il est poète et généreux. Il fera donc, auprès de Roxane, (dont il est lui-même amoureux) la « promotion » amoureuse d?un joli mousquetaire, mais qui ne sait ni écrire ni parler joliment? D?où ces lettres enflammées, ces poèmes si bien tournés que reçoit la Belle, sans soupçonner leur véritable auteur. Sens du sacrifice, générosité, suprême élégance, que Roxane ne découvrira qu?en fin d?intrigue, alors que Cyrano se meurt? Élégance du c?ur d?un Dickens, enfant humilié, indigent, misères qu?il transpose dans son « David Copperfield » et « Oliver Twist »?
Dans « Limelight », la jeune et jolie femme qui est confiée à « Calvero », acteur en panne de succès, souffre d?un choc nerveux à l?origine d?une impotence imaginaire. Danseuse, elle est persuadée qu?elle ne dansera jamais plus, infirme à jamais. Là où la médecine a échoué, Calvero a entrepris de persuader « Thérèza », ou Terry, du contraire : elle marchera de nouveau si elle le veut !
À force de persuasion, de sollicitude, de conseils et d?incitations ; de vives discussions aussi, son bienfaiteur finira par lever cette barrière psychologique d?impuissance. Et voici qu?elle parvient à se lever, à faire quelques pas avec son aide, à se déplacer enfin. Elle rit, elle est heureuse ; lui aussi. Des jours nouveaux passent ainsi dans l?espérance? Ils se promènent dans Londres, elle appuyée à son bras? Son assurance s?affirme. Elle reprend peu à peu la danse?
Non seulement elle dansera de nouveau, mais deviendra la merveilleuse ballerine qui soulève l?enthousiasme des spectateurs au « Théâtre de l?Empire ». C?est une résurrection. La joie de son protecteur et au moins égale à la sienne. Terry, éblouie de tendresse reconnaissante pour l?homme qui l?a sauvée (elle aussi est un grand c?ur) veut l?épouser, elle l?aime. Elle a vingt ans, Calvero en a soixante. Il refuse, malgré toute la tendresse qu?il lui porte : « Oui, je le sais bien, tu m?aimeras toujours? » Élégance de deux c?urs assortis. Entre-temps, pour lui le succès est revenu.
Un numéro de clown à deux personnages fait crouler de rire la salle? Et Calvero mourra d?une crise cardiaque en la regardant danser.
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