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Edwidge Seechurn : Indifférente aux différences
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Edwidge Seechurn : Indifférente aux différences
Physiquement, Edwidge Seechurn, bientôt 36 ans, n?a rien d?un bulldozer. En revanche, l?affirmation qui se dégage de ses propos le confirme : quand elle se fixe un but, elle déploie toute l?énergie dont elle dispose pour l?atteindre. Et même si la politesse n?y est pas, tant pis. « Il paraît que la qualité qui me fait défaut est la diplomatie. Il faudrait peut-être que je suive un cours en la matière», dit-elle en riant.
L?objectif qui lui tient à c?ur depuis maintenant sept ans, c?est l?intégration des enfants sourds et des sourds en général. Pour elle, si d?autres à l?étranger ont pu réussir la leur, il n?y a pas de raison pour que les sourds mauriciens n?y parviennent pas.
Cette Beaubassinoise, qui habite La Tour Koenig depuis son mariage, développe, ce raisonnement au contact des instituteurs qu?elle côtoie à l?école primaire. Ces derniers refusent d?accepter que les enfants issus d?un milieu modeste et vivant en cité ouvrière comme elle, soient forcément voués à l?échec. «L?ambiance à l?école était extraordinaire. Mes instituteurs m?ont donné le goût et l?amour du travail. Ils voulaient absolument que nous sortions de l?impasse. Dès la Form VI, j?avais décidé que j?allais devenir institutrice pour leur rendre hommage », raconte Edwidge qui, déformation professionnelle oblige, joue beaucoup de ses mains en parlant.
Comme décidé, après sa Form VI, la jeune femme suit un cours de Teachers? Training au Mauritius Institute of Education pour devenir institutrice. A l?obtention de son Teacher?s Certificate deux ans plus tard, elle est envoyée dans une école à Petite-Rivière. Là, elle a affaire à des enfants venant de milieux défavorisés et lents à l?apprentissage. Loin de la décourager, ce facteur la dope. Elle se met en quatre pour les encadrer convenablement. Et le partage n?est pas à sens unique. « J?ai beaucoup donné, mais aussi beaucoup appris de ces enfants. Ils étaient pauvres et ils venaient d?un quartier à connotation péjorative, mais ils voulaient réussir. Aujourd?hui, la majorité de ces élèves font leur Form VI. »
Au bout de six ans, elle est transférée dans une école de Roches-Brunes. Entre-temps, il y a une demande pour des instituteurs pour le programme d?études du primaire dans trois écoles spécialisées. Une pour les sourds, une pour les aveugles et une autre pour les handicapés mentaux. Edwidge se porte volontaire. «Je me suis dit que si j?avais pu faire des enfants lents à l?apprentissage réussir, je pouvais en faire de même avec des enfants ayant un problème spécifique. »
Sa candidature est retenue et le ministère la délègue au Hear Institute de Curepipe. Le jour de la rentrée, elle se rend à la rue Mgr Leen, Eau?Coulée. Elle trouve porte close. Elle frappe à de nombreuses portes, mais personne n?est capable de la renseigner. Finalement, c?est à la poste qu?elle apprend que l?école a été transférée à la rue Dupain. Il est alors 14 heures. C?est dire à quel point elle voulait tenter sa chance auprès des enfants sourds?
Son premier mois est catastrophique car Edwidge ne maîtrise pas la langue des signes. «Ce n?était pas une langue structurée mais plutôt un langage propre aux sourds. » Dans ses rares moments de découragement, elle se rappelle qu?à Petite?Rivière, elle avait l?habitude d?appliquer un langage des signes de son cru avec ses élèves lorsque l?inspecteur du ministère de l?Education était en visite. Elle se dit que ce n?est probablement pas si difficile et elle s?applique à les observer. «J?ai réussi à les comprendre par tâtonnements. »
Edwidge se rend compte qu?il faut du visuel et du concret pour pouvoir communiquer avec un sourd. Elle s?aide de pictogrammes et elle parvient à dénicher un feuillet de dactylologie, langage digital utilisé pour communiquer avec les sourds. Elle réussit à mieux structurer leur langue et ses rapports avec les enfants s?améliorent.
Tout ou rien
Au bout de trois mois, une délégation de son école est invitée à aller se perfectionner à la V.N. Naik School for the Deaf à Durban en Afrique du Sud. Là Edwidge est fascinée par les possibilités offertes aux enfants sourds et leur intégration sociale complète. «Les enfants conversaient facilement entre eux, ils prenaient part à des concours et à des débats. C?était formidable à voir ! » Elle s?initie au langage des signes, soit quelque 3 000 mots, et elle revient avec des livres. «Nous avons appliqué cette langue et ces méthodes d?enseignement au Hear Institute. »
Edwidge lit tout ce qui a trait à la pédagogie pour enfants sourds. Elle se donne à fond dans ses cours. Elle va même, inviter de son propre chef, les parents à des sessions d?initiation à la langue des signes pour qu?ils puissent faire un suivi et des révisions avec leur enfant à domicile. «Je suis entière. Quand je fais quelque chose, c?est tout ou rien. Quand j?étais à l?école de Petite-Rivière, mes collègues trouvaient que je faisais de l?excès de zèle. Mais quand je vois qu?un enfant a des possibilités, je l?encourage à se surpasser.»
Pour elle, l?enfant sourd a une intelligence normale. «Il faut simplement trouver la technique et la méthode pour la développer. » Sa plus grande satisfaction, c?est de voir une de ses élèves s?exprimer clairement en langue des signes au bout de trois mois d?enseignement, «Cela me fait chaud au c?ur de voir des enfants sourds chanter l?hymne national, danser ou défiler.»
Son unique problème, c?est le manque de régularité dans le suivi parental. «Avec un enfant sourd, il faut être répétitif à l?école et à la maison. L?éducation réussie repose sur le triangle parents, enfant, enseignant et il n?y a pas d?exception pour l?enfant sourd. Les parents doivent être aussi réguliers que moi dans le suivi de leur enfant. » Toutes ses initiatives sont encouragées par Aneerow Succaram, directeur du Hear Institute. Mais le dévouement d?Edwidge ne s?arrête pas là.
Quand l?habit ne fait pas le moine
Elle est régulièrement sollicitée par les adultes sourds pour faire de l?interprétariat dans leurs démarches administratives. Elle le fait bénévolement car selon elle, leur intégration passe aussi par cela. Depuis maintenant deux ans, elle anime avec d?autres instituteurs des cours gratuits de langage des signes le samedi au collège St.-Mary?s. Echelonnés sur 12 semaines, ils permettent à l?apprenant de se débrouiller dans la vie courante. En plus des parents d?enfants sourds, on y trouve aussi des étudiants, des travailleurs sociaux, des particuliers et des retraités.
Edwidge fait aussi de l?interprétariat pour l?émission Santé Plus d?Anand Boolacky, diffusée le mardi en début de soirée sur la MBC 2. « Si j?ai accepté de le faire, c?est pour les enfants sourds car j?estime que ce n?est pas à l?enfant handicapé d?aller systématiquement vers les gens normaux. L?inverse devrait aussi se faire. » Pour la petite histoire, plusieurs bien portants l?abordent pour lui demander des conseils médicaux. C?est en riant qu?elle les réfère au médecin animant l?émission.
Appelée à dire ce qu?il faudrait faire pour améliorer le bien-être des enfants sourds à Maurice, Edwidge enfourche son cheval de bataille. «Il faut arrêter de mettre des étiquettes sur les gens. J?ai toujours détesté cela. Quand j?étais à l?école de Petite-Rivière, une dame qui attendait l?autobus comme moi m?a demandé si je travaillais à l?usine. J?ai dit oui en ajoutant que je me rendais à l?usine Tangara. D?autres, qui savent que je suis institutrice, me demandent si c?est en maternelle. Qu?on se le dise : l?habit ne fait pas le moine. De même, les parents d?enfants sourds ne doivent pas se fier aux apparences. Ils doivent se convaincre que leur enfant est intelligent. »
«envoyez vos enfants a l?école»
Pour Edwidge, la surdité est encore taboue à Maurice. La famille élargie de la cellule qui a eu un enfant sourd a souvent tendance à penser que la mère de l?enfant est porteuse d?une malédiction. Les parents ont honte et ils n?envoient pas leur enfant à l?école. Ce n?est qu?à cinq-six ans que ce dernier est scolarisé. «C?est déjà trop tard car le développement cognitif se fait entre trois et cinq ans. »
Cela ne veut pas dire que les retardataires sont irrécupérables. «Mais ils doivent alors abattre un travail énorme pour combler leur retard. Les parents ne doivent pas se laisser influencer par les tabous : ils doivent envoyer leur enfant à l?école. »
Le bien-être des enfants sourds passe aussi par des facilités qui doivent être mises à leur disposition. «Leur combat actuel porte sur l?obtention du permis de conduire, qui à l?étude. Si les sourds européens ou sud-africains conduisent, pourquoi pas les Mauriciens ? »
Edwidge ne croit toutefois pas dans la création de classes de sourds dans des écoles normales. « Un enfant sourd doit être en contact avec ses pairs. De plus, il ne supporte pas qu?on le ridiculise. comme les enfants peuvent être cruels entre eux? » En revanche, elle est pour l?introduction d?un module de langue des signes et un autre en braille dans le programme de formation des instituteurs. «Ainsi, l?instituteur sera déjà formé pour travailler soit avec les sourds, soit avec les aveugles. Nous avons un manque d?instituteurs dans les écoles pour sourds. Chez nous, il en faudrait deux, mais les candidats ne se bousculent pas au portillon. C?est dommage ! »
Finalement, elle estime qu?il faudrait davantage d?émissions télévisées éducatives pour les sourds. Mariée à Jean-Claude et mère de Béatrice, trois ans et demi, Edwidge se voit rester au service des enfants sourds tant qu?elle aura l?énergie nécessaire. « Je ne demande pas une décoration, mais qu?on reconnaisse, de temps à autre, le travail des instituteurs auprès des sourds. »
Afin d?aider un plus grand nombre, elle s?apprête à entamer des études à l?université de Maurice pour un diplôme en travail social. Cela n?aurait pas été possible sans la bourse du NGO Trust Fund. «Quand un enfant souffre, c?est tout son avenir qui risque d?être faussé. Ce cours en travail social me permettra d?être davantage au service d?autrui.» Pour pouvoir continuer à foncer de plus belle?
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