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E. Juste raconte l?île Maurice de tous les temps
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E. Juste raconte l?île Maurice de tous les temps
Le regretté Emmanuel Juste, poète écorché vif, toujours au bord d?une explosion intérieure, pouvant toutefois être imperceptible de l?extérieur, ? 331/3 ans dans le service civil et de silence contenu, pour résister à des montagnes d?arrogance hiérarchique, de passe-droits et autres mesquineries les plus viles, finissent par doter le fonctionnaire d?une seconde nature, pour ne pas dire d?une carapace, sans parvenir, heureusement, à étouffer à jamais son c?ur d?enfant ni toute la tendresse humaine de sa vraie nature ? il s?invente, à la fin de 1981, un alter ego, comme lui, à la retraite, amoureux, comme lui, de la nature en fleurs baignées de soleil, raffolant, comme lui, de longues balades par autobus, raffolant, comme lui, des retrouvailles et autres bouffées de jouvence, en s?offrant le luxe de réminiscences, de souvenirs de jeunesse, ces bols d?oxygène nous parvenant du pays perdu de notre enfance.
Cet alter ego lui ressemble trop pour que nous nous laissions prendre au jeu de ses astuces littéraires. Cet alter ego vient comme lui habiter la Pointe de la Pointe aux Sables, au terme d?une interminable carrière de civil servant. Comme lui, il prend quotidiennement l?autobus pour se rendre à la gare Victoria pour, prétendument, prendre n?importe quel autobus, pouvant le conduire, au hasard, dans n?importe lequel de nos villages excentrés, au terme d?un long parcours par autobus à travers champs de cannes, savanes en fleurs, montagnes chazaliennes multipliant les signes métaphysiques à l?intention du voyageur-poète.
Plus sagement, Emmanuel se dirige vers la rue Brown-Sequard, dans la vieille maison en bois de La Sentinelle, où il occupe le bureau de la rédaction culturelle, succédant ainsi au regretté Pierre Renaud, à l?autre talentueux poète Jean Claude d?Avoine et même à la romancière-historienne, chroniqueuse raffinée, qu?est Marcelle Lagesse. Sa tâche lui est à la fois familière et herculéenne : faire contenir dans la page culturelle quotidienne de l?express ? la Trois incontournablement ? des pans entiers du patrimoine culturel multiforme de notre île Maurice.
Il y a, chaque semaine, des jours fastes et des jours corvées. Des jours où remplir la Trois est un jeu d?enfant, grâce aux textes hyper-réguliers de Marcelle Lagesse, d?Axelle Lamusse, de Claude Michel, d?Anand Moheeputh, de Patrick Barnwell, textes poussant la courtoisie jusqu?à parvenir à l?express, non seulement au jour indiqué mais encore à l?heure choisie par le collaborateur, à la minute près. Inutile, bien sûr, de préciser, ici, que ces textes, archi-peaufinés et vingt fois remis sur le métier, comme le préconise Nicolas Boileau, peuvent aller directement à l?atelier mais Emmanuel ne résiste pas à la saveur de les parcourir à loisir, pour en savourer tout le suc avant de les confier à l?atelier et au fidèle Roger Bonafaire.
Ce miracle se renouvelle le jeudi, grâce à Georges André Decotter et à Claude Lafaye qui vient de consacrer une page émouvante à Marie de Coulhac Mazérieux. La regrettée Micaëlla de Souza vient à la rescousse d?Emmanuel pour la page Famille du dimanche. Roland Tsang Kwai Kew et plusieurs collaborateurs attitrés, dont Jugdish Jattoo, font de même pour la page Revue de lundi.
La corvée c?est la page Economie de vendredi. Le poète Juste est davantage Lettres que Chiffres. Cette page est le cauchemar renouvelé de chaque semaine. Celle du mardi, Dossier, pourrait tout autant s?appeler Quartier libre ou encore Carte blanche, en revanche. Elle permet à Emmanuel Juste d?imiter sinon d?émuler son alter ego. Flanqué de l?indissociable Philippe Christian, photographe mais aussi chroniqueur, il profite de ses journées tranquilles pour de longues virées en autobus, lui permettant de retrouver son île Maurice légendaire et folklorique, pour refaire le plein de réminiscences et d?émotions, pour offrir à ses lecteurs des pages d?anthologie sur les coins préférés de son île Maurice bien-aimée.
C?est qu?Emmanuel a beaucoup lu, vu et entendu. Sa mémoire est une machine à emmagasiner des souvenirs, des anecdotes, les uns plus croustillants que les autres, les ranger, les classer, pour les servir tout chaud à ses lecteurs et plus tard à ses auditeurs, téléspectateurs, enfants de préférence, s?étonnant de son savoir inépuisable, buvant comme du petit lait ses propos anecdotiques.
Emmanuel n?est pas Missié Conne-Tout pour autant. S?il connaît une anecdote c?est que tout le monde la connaît également, se dit-il. La seule différence c?est qu?on lui demande de la rappeler aux plus amnésiques d?entre nous. Pour mettre aussi à contribution son ineffable talent de conteur, de griot.
Nous n?irons pas jusqu?à dire qu?il invente le personnage de la gamine de quatre ans que sa mère confie au receveur d?autobus, pour qu?il la dépose, en toute sécurité, à son école maternelle, quelques arrêts d?autobus plus loin. Mais comme elle dévore le paysage de ses yeux émerveillés, elle ressemble comme deux gouttes d?eau à l?enfant qu?est resté Emmanuel jusqu?à son dernier souffle. Nous pouvons comprendre combien elle le renvoie à l?enfant qu?il a été et qu?il demeure et combien elle l?encourage à recommencer à voir avec ses yeux d?enfant son île Maurice aux multiples charmes créoles.
Nos réminiscences nous permettent seulement de revivre à nouveau les meilleurs souvenirs du poète authentique mauricien que demeure Emmanuel Juste.
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