Publicité
E. Juste raconte le fonctionnaire Malcolm
Par
Partager cet article
E. Juste raconte le fonctionnaire Malcolm
Emmanuel Juste s?en est allé, à la mi-juin 2006, sans faire de bruit (son habitude la plus chère), emportant avec lui le trésor de ses souvenirs qu?il n?a pas eu le temps de confier au papier, même au papier journal. Nous conservons, fort heureusement, un texte où il partage, avec les lecteurs de l?express, ses souvenirs du fonctionnaire Malcolm de Chazal, texte heureusement republié dans le numéro spécial d?Indradhanush, publié, en 2002, à l?occasion du centième anniversaire de la naissance de notre génie national.
Comme le remarque juste?ment Emmanuel, tout le monde n?a pas le privilège de côtoyer un génie de l?acabit de Malcolm de Chazal, en se rendant au boulot, chaque matin. Ce fut pourtant le lot de l?ancien rédacteur culturel de l?express, dans les années 1950, car il fut, comme l?auteur de Petrusmok, fonctionnaire attaché au Bureau du téléphone, rue Edith-Cavell, Port Louis (aujourd?hui Telecom Tower).
Emmanuel Juste raconte : chaque matin, Malcolm ouvre cérémonieusement un coffre-fort immense vert-pomme où il range des piles de dossiers volumineux mais aussi une veste et des godasses de rechange qu?ils utilisent pour ses tournées extra-muros, en tant que meter reader, chargé d?aller relever des compteurs chez des particuliers résidant aux Cassis ou à Vallée-Pitot.
Chargé de ses dossiers, il regagne sa place, en prenant tout son temps, guettant le moindre signe d?attention d?un collègue, pour se lancer dans d?interminables exposés philosophiques, lui permettant de décrire sa vision révolutionnaire de l?univers, du temps qui passe, de l?évolution du monde. Il n?hésite pas, pour pousser plus loin ses exposés métaphysiques, d?interroger ses collègues, de solliciter leurs points de vue, quitte à se servir de leurs réponses bredouillantes pour reprendre l?ensemble de ses exposés antérieurs mais sous un angle différent.
Malcolm a une façon particulière d?interpeller son auditoire. Il précède généralement ses interrogations par sa formule fétiche : ?Vous qui êtes un génie, dites-moi ce que vous pensez de tel ou tel phénomène?. Evidemment le présumé génie, pris le plus souvent au dépourvu, ne pèsera pas lourd devant la volubilité du génie malcolmien, avantagé par de fructueuses lectures sur le sujet et de longues méditations également antérieures.
Les collègues de Malcolm sont de toutes ses confidences : la genèse d?un livre, l?amitié des fleurs pour les hommes, les montagnes-hiéroglyphes, le rituel des couleurs et de la lumière, les arcanes de l?alchimie.
Le fait qu?il se prend pour un génie ne l?incite jamais à se croire supérieur aux autres hommes. Bien au contraire, sa vie durant, il s?est efforcé de trouver des génies parmi les membres les plus humbles d?une société mauricienne, ayant malencontreusement tendance à marginaliser le ti-dimoune. Pour Malcolm, la Lumière révélatrice, la Vérité illuminatrice peuvent plus aisément sortir de la bouche d?un enfant que de celle de ses parents, d?un serviteur plutôt que de son ?bourgeois?, d?un chauffeur plutôt que du V.I.P. qu?il véhicule.
Les causeries métaphysiques entre collègues du Bureau de téléphone furent, à n?en pas douter, très intéressantes mais pas forcément du goût du boss anglais. En bon boutiquier, ce dernier comprend du premier coup d??il l?ampleur du temps perdu à discourir de la sorte. Les regards furibonds qu?il lance à la ronde suffisent pour disperser sur le champ l?auditoire malcolmien. Le génie lui-même finit par consentir à regagner sa place pour se livrer à d?étranges compilations, d?un rapport à l?autre.
Emmanuel raconte avec son humour proverbial : Malcolm ne comprend jamais tout ce chi-chi pour quelques minutes de prises sur la routine infernale de la paperasserie. Ces quelques minutes d?état de grâce métaphysique ne sauraient constituer un crime de lèse-majesté.
D?ailleurs les colloques malcolmiens ne sont pas forcément quotidiens. Il y a des jours où Malcolm est pris par une sorte de transe intérieure. Il n?a plus alors une seconde à perdre, marche à grands pas, ne répond à aucune interpellation, noircit des pages et des pages, devant aller rejoindre d?autres pages déjà noircies.
Emmanuel est également intarissable au sujet des libertés que s?octroie le meter reader Malcolm de Chazal. Il n?arrive pas à mettre au pas les chiffres qu?il manipule. Il arrondit trop à son aise les sous et les cashes en trop. Des abonnés sont ravis de ses largesses. Les vérificateurs aux comptes le sont bien moins. Emmanuel se souvient du tohu-bohu mis en branle pour récupérer les sous en vadrouille, pour cause de générosités chazaliennes abusives.
On le nomme pourtant membre d?un Board of Survey pour évaluer le stock de charbon de terre, dans les ateliers ferroviaires de Plaine-Lauzun. C?est le déclic de Petrusmok, raconte Emmanuel Juste. C?est à Plaine- Lauzun, en marchant sur l?ancienne voie ferré (aujourd?hui autoroute entre Camp-Chapelon et Place du Quai) que Malcom découvre que les montagnes portlouisiennes sont des personnages qui le regardent et l?interpellent. Elles lui apparaissent, de toute évidence, taillées de la main d?hommes géants, ayant jadis peuplé le grand croissant lémurien dont fait partie l?île Maurice.
Malcolm se retire de la fonction publique en 1957, à l?âge de 55 ans. Son coffre-fort, contenant toujours ses vieilles godasses, est, un beau jour, hissé sur le caisson d?un camion pour une destination inconnue. Il ne trônera pas au milieu du Musée Malcolm de Chazal à créer.
Emmanuel conclut en disant que les Parques ont accordé quelques années de sursis à ce poète génial pour ramener l?Homme à l?état de l?innocence ?puis le jeudi 1er octobre 1981?? Puisse-t-il, à présent, redire à jamais la prière de son cru que l?express du 13 octobre 1981 publie :
?O mon île bénie, Tu m?as amené au dernier pas du Mystère de la Parole. Je rends mille grâces au Pays de Crucifixion, puisque par tes Golgothas lumineux, ô montagnes divines, j?ai pu connaître la Lumière?. Même Paul Claudel ne peut faire mieux.
Publicité
Publicité
Les plus récents