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Du grand soir au petit matin
● On dit souvent que la poésie demande un certain éloignement du monde, vous vous y consacrez depuis plus de 40 ans et je vous sens plus que jamais vissé aux réalités du pays?
J?ai toujours été pour une littérature engagé, j?ai toujours cru dans l?engagement du poète. Ecrire pour moi a une fonction sociale, morale et, bien sûr, politique. Cela explique que mon écriture, qu?il s?agisse de poésie, de prose ou d??uvres théâtrales, vise à dire dans les trois cas des choses qui me paraissent importantes pour faire avancer la société. Ecrire est une manière de faire de la politique.
● Votre écriture vous garde là où les hommes vivent ?</B>
Je suis obligé d?être présent dans le monde pour deux raisons notamment. Les grandes questions qui se posent aux hommes m?interpellent toujours. Ensuite, j?ai choisi dans ma vie de prendre en main une langue ignorée, méprisée, de la construire et de la transformer en une langue littéraire. C?est le défi que je me suis donné. Donc, tout mon travail a constitué à faire d?une langue populaire une langue littéraire. Cela veut dire des problèmes techniques de linguistes, mais cela veut aussi dire la création d?une langue qui devient standard.
● Il y a ceux qui ont eu peur qu?en standardisant une langue, on la fige. Ce risque est-il réel pour vous ?</B>
Aucune langue ne se développe comme elle veut. Le but ultime d?une langue étant de permettre à ceux qui l?utilisent de se faire comprendre, il faut qu?il y ait des critères assez organisés. Ce qui est important, c?est de normaliser certains aspects de la langue mais de garder une certaine souplesse. Celle qui permet aux créateurs de travailler. Car c?est quoi la création ? C?est en général une déviation de la norme. Certains amis me demandent pourquoi je n?écris pas en anglais ou en français alors que je maîtrise ces langues? Je peux écrire en anglais ou en français, mais je ne peux pas créer dans ces deux langues. Pour créer je prends la langue, je la tourne et la retourne, je la triture et je la transforme en allant contre les normes, je détourne les mots de leur sens, j?y mélange d?autres mots provenant d?autres langues. Tout cela c?est la création.
● Choisit-on la langue dans laquelle on crée ou celle-ci s?impose au créateur ?</B>
Je pense que c?est un choix. Il peut être conscient ou inconscient, mais c?est un choix. En ce qui me concerne, c?est un choix conscient. Le choix d?une langue, c?est une rencontre entre le c?ur et l?esprit. Je comprends toutes les démarches. Le choix de la langue est déterminé par la personnalité de l?écrivain. Chacun est libre de choisir la langue dans laquelle il se sent à l?aise. Mais je trouve que, vivant à Maurice, au sein d?une nation en train de se faire, un écrivain a une tâche un peu différente d?un écrivain vivant dans des milieux établis où tout a été forgé au fil des siècles. Prenons en exemple la langue française. Il ne faut pas oublier qu?elle est devenue ce qu?elle est grâce au travail des créateurs comme François Villon ou Rabelais. On disait toutes sortes de choses sur eux. Rabelais pour moi, a été l?architecte de la langue française telle qu?on la connaît aujourd?hui. Comme Dante l?a été pour l?italien moderne. On oublie toujours par exemple, que William Shakespeare, si on étudie son vocabulaire, comporte plus de dix pour cent de mots totalement créés et inventés. Tous les écrivains le font. Les romanciers mauriciens qui écrivent en français le font, parce que tout simplement il y a un français mauricien. Pour bien maîtriser cette langue il faut connaître et maîtriser les réalités de la société.
● Quarante ans après les débuts de votre combat pour la langue créole, quelles ont été pour vous, les avancées significatives ?</B>
Il y en a eu beaucoup. Dans un premier temps il a fallu un travail scientifique. Comprendre la langue, son histoire, son évolution, décrire sa grammaire, travailler sur des possibilités d?écriture, forger une graphie. Mais très vite, après cela, j?ai compris qu?il fallait laisser le côté intellectuel pour aller vers les gens. D?où les conférences et ensuite je me suis lancé dans la politique, puis est venu le moment où j?ai réalisé que ce travail, bien qu?important laissait à désirer dans la mesure où une langue qui n?a pas une dimension littéraire, a de gros risques de ne pas évoluer. En écrivant, en vérité, les écrivains deviennent des auteurs de la langue. Ce sont des constructeurs de langue. Quelle que soit la langue choisie. Et depuis cela, j?ai senti l?écriture comme la priorité de mes priorités.
● A vous écouter, tous les linguistes se doivent aussi d?être des écrivains ?</B>
Non, il y a deux types. Celui qui aborde le sujet de manière scientifique et technique et s?en tient à cela. Il jette un regard académique sur les choses. La création littéraire, c?est autre chose. En ce qui me concerne, j?ai débuté comme linguiste mais très vite je suis devenu un militant culturel.
● C?est la définition dans laquelle vous vous reconnaissez le mieux ?</B>
Ah oui, c?est certain ! Je suis un militant culturel qui a découvert une autre facette et qui petit à petit devient un militant de l?amour. C?est venu à moi comme un cadeau?
● Qui vous l?a offert ?</B>
Je l?ai eu en découvrant le message du Christ, le Dieu d?amour.
● Comme tous les dieux, pourrait-on supposer? </B>
Je ne sais pas si la notion de Dieu amour et Dieu pardon est aussi développée, aussi forte, aussi emphatique que dans le cas de Jésus. A partir de ce moment, j?ai compris que j?avais un travail à faire, il était scientifique, culturel, artistique, mais aussi que je devais aller dans le sens de cet amour qui me permettrait une rencontre encore plus profonde avec les gens.
● L?ancien militant marxiste qui parlait de ?l?opium du peuple? pour fustiger les religions devient du coup défenseur des bureaucraties de pouvoir que sont les religions ?</B>
Je suis et reste un marxiste. Aimer Jésus, relève de la foi, pas de la religion. C?est là où il y a une confusion. Même les religions, c?est vrai, ont quelquefois des apports positifs. Regardez ce que font les moines bouddhistes actuellement en Birmanie. L?Eglise catholique dans le passé a causé beaucoup de tort à Maurice. Mais je trouve qu?aujourd?hui, on voit émerger une approche totalement différente qui repose sur ? pas beaucoup sans doute mais un petit peu quand même ? sur la théologie de la libération. On sent que la religion est en train de prendre une direction nouvelle. C?est très intéressant que Jean Maurice Labour ait dit récemment que le catholicisme mauricien est le résultat du colonialisme français. C?est-à-dire que nous avons une approche religieuse totalement dominée par la culture française. Cela veut dire que ce Dieu d?amour qui est le Christ pour être vénéré devra l?être dans une Eglise qui aura fait sa révolution. Tout évolue? Marx, selon un récent sondage d?une radio britannique est classé premier en tant que philosophe. Dans toutes les universités on étudie Marx parce qu?on a compris enfin que Marx a écrit finalement une étude scientifique du capitalisme. Et puis il y a le Marx polémiqué et pamphlétaire, ça, c?est autre chose. Et moi je vous dis qu?on peut être marxiste et croyant.
● On ne peut dire pourtant que les religions à Maurice amènent plus de cohésion et aident à cimenter le pays?</B>
Dans la pratique, ce qui est navrant, les rites et les rituels remplacent les pensées profondes qui sont à la base de ces religions. Quand on érige les rituels en absolu tout se gâte. A Maurice, on met trop d?emphase sur le rituel. Je ne vois aucune contradiction entre ma foi en Jésus-Christ et mon combat politique, aidé par l?analyse marxiste. Bien sûr je ne parle pas ici des structures religieuses que sont les religions.
● Quand vous dites de votre littérature qu?elle est engagée, vers quoi tend cet engagement ?</B>
L?engagement a deux concepts. D?abord l?engagement vers la liberté, ensuite pour l?amour. L?amour sous toutes ses formes. La liberté n?est pas une chose rigide. L?engagement de l?écrivain, c?est aussi pour une société meilleure. Il y a des choses qu?il faut dénoncer.
<I>«L?Europe ne négocie pas avec les propriétaires de champs de cannes, mais avec l?Etat mauricien. Les usiniers et le grand capital disent que tout cet argent que l?on va avoir non seulement que tout devrait leur revenir, mais chose incroyable, ils sont soutenus par les partis d?opposition ! Voyez combien notre liberté est menacée?»</I>
● A vos yeux, sommes-nous aujourd?hui un pays libre ?</B>
Je dirais d?abord non. On ne peut pas dire qu?on est libre si notre société est dominée par une idéologie qui écrase tout sur son passage. Cette idéologie s?appelle le néo-libéralisme. C?est un système de pensée qui va à l?encontre de tout ce que les religions nous ont enseigné. Maximum profit immédiatement à n?importe quel prix. On a un système qui permet à l?idéologie de l?argent de forcer les gens à abandonner tous les principes qu?ils ont. C?est dangereux. L?autre aspect dangereux, c?est que c?est l?idéologie qui parle de no government. Tout est contrôlé par la grosse finance. Le rôle d?un gouvernement, c?est d?empêcher les abus et d?être pour les faibles et les protéger. Et il faut pour cela taxer les riches pour permettre une distribution. Le néo-libéralisme qui est l?idéologie de 7 ou 8 familles mauriciennes -- disons-le, les grands blancs, qui contrôlent plus de 80 % des richesses du pays, sans compter la possession de la terre et qui aujourd?hui imposent leur idéologie à la société mauricienne. A travers les banques, à travers les médias où on trouve des idéologues de ce néo-libéralisme.
● Ils sont aussi libres d?avoir l?idéologie qui correspond à leurs croyances?</B>
Bien sûr, je ne remets pas en question cela, c?est tout à fait leur droit. Ce que je veux dire, c?est que le gros capital, les médias et plus grave encore les deux partis d?opposition, poussent dans le même sens. C?est vraiment grave. Comment parler de vraie liberté dans une situation pareille ? Quand on parle des grands blancs aujourd?hui, on est traité de racistes. Je le dis consciemment parce qu?à chaque fois, je reçois des insultes d?eux. Il faut le dire. Nous vivons dans une situation totale d?apartheid économique. Et les quelques personnes qui soutiennent ce système d?apartheid économique sont obligatoirement des racistes. Mais je comprends tout à fait que l?on doive avoir la liberté de l?être. Mais les forces à l?intérieur de notre pays doivent être mobilisées pour contrer ce racisme qui est là et qui se déguise en utilisant d?une part les religions et d?autre part les médias pour faire croire qu?il n?y a pas d?autres voies.
● Nous sommes 40 ans après l?indépendance et quand vous dites qu?une dizaine de personnes contrôlent toujours l?économie mauricienne, vous reconnaissez votre propre échec puisque votre engagement politique voulait combattre cela?</B>
Oui, c?est un constat d?échec dans un certain sens. C?est aussi un constat que nous n?avons pas pu faire autrement parce que les grandes puissances ne tolèrent pas, depuis Madame Thatcher, que l?on puisse penser autrement. Ils ont écrasé tous les mouvements de gauche, mais depuis qu?ils sont embourbés au Moyen-Orient, ils ne peuvent plus le faire. Et regardez le nombre de pays en Amérique Latine par exemple, qui optent pour la social-démocratie qui est plus juste que ce néo-libéralisme arrogant qui ravage tout.
● La crise entre l?industrie sucrière et le gouvernement à travers le Premier ministre dure toujours. Arrivera-t-on à un compromis, selon vous ?</B>
J?ai vécu ce genre de situation quand j?étais engagé en politique. Il y avait, vous vous rappelez sans doute, un arrangement avec l?Europe pour l?achat de notre sucre. Cela s?appelait le preferential tariff agreement, je crois. Cet accord a été négocié par le gouvernement, par Sir Seewoosagur et ses ministres. Et les conditions étaient, qu?en retour, le sucre pour le marché local n?allait jamais être majoré et que, deuxièmement, il y aurait une taxe de sortie afin que l?Etat puisse trouver les moyens pour financer le développement et le social. Systématiquement l?industrie sucrière a mené campagne contre cette taxe de sortie, allant même jusqu?à dire que c?était une taxe contre l?efficience. Alors que l?accord comprenait cette condition. Mais comme toujours, elle a fait son lobby pour avoir tout l?argent pour elle. On revoit exactement la même chose aujourd?hui. Exactement ! Quand il faut réformer l?économie et tout ce qui est sérieux, c?est l?Etat qui le fait et qui mène les négociations. L?Europe ne négocie pas avec les propriétaires de champs de cannes, mais avec l?Etat mauricien. Les usiniers et le grand capital disent que tout cet argent que l?on va avoir non seulement que tout devrait leur revenir, mais chose incroyable, ils sont soutenus par les partis d?opposition ! Voyez combien notre liberté est menacée?
● Menacée par la pensée unique qui s?est installée ?</B>
Menacée par la pensée unique qui prône cette dictature néo-libérale.
● Vous regrettez quelquefois de vous être éloigné de la politique ?
Tout mon travail est politique. Je fais de la politique. J?ai quitté la politique de parti parce que quand on y est on ne peut pas toujours dire ce que l?on pense. On perd sa liberté. C?est triste mais c?est comme cela. Les partis sont liés au grand capital. Il y a ceux qui font des efforts pour rester libres ? et je salue vraiment ces efforts ? et s?en tenir à l?écart et les autres qui sont en plein dedans. Ces partis doivent être soutenus afin de pouvoir continuer à résister au grand capital. Et je note que ce grand capital essaie, en ce moment, de pousser une partie de l?opposition dans les bras du gouvernement afin d?avoir, à l?intérieur de ce gouvernement, ses leviers de pouvoir.
● En clair, vous voulez dire que le secteur privé essaie d?arranger une alliance entre le PTr et le MMM ?</B>
Oui, il veut pousser Bérenger dans le bras de Ramgoolam. Pour avoir une hot line à l?intérieur. Ramgoolam est devenu leur bête noire depuis qu?il parle d?une réforme juste et de partage.
● <B>Un idéaliste peut-il vivre heureux ?</B>
Oui, il est déjà heureux quand il rêve. Et quand il regarde la réalité, il est malheureux. Mais il sait aussi que la vie est une contradiction. Mais je connais le bonheur du simple fait de pouvoir imaginer que la vie peut être autrement. D?autre part on souffre de voir que la bêtise humaine continue de sévir. Regardez le problème de la drogue. L?Etat a proposé l?échange de seringues et la méthadone, qui n?est pas une drogue mais un médicament. C?est absolument capital de prendre ces deux mesures. Et bien, il se trouve des gens pour venir dire qu?il ne faut pas le faire. C?est incroyable ! Alors que le problème de la drogue va conditionner la sécurité dans le pays. C?est une question de survie pour le pays. Je suis aussi très inquiet qu?on ne s?occupe pas vraiment du problème très sérieux qu?est la sécurité alimentaire à Maurice. Nous ne mangeons pas ce que nous produisons, nous ne produisons pas ce que nous mangeons. Et vous me posiez la question tout à l?heure si nous étions des êtres libres. Aucun peuple n?est libre s?il n?assure pas sa sécurité alimentaire.
Or, nous importons 82 % de ce que nous mangeons. Pour sortir de ce pétrin, il faut encourager la production alimentaire. Et pour cela, il faut impérativement une réforme agraire. Or, on sait que ceux qui détiennent ces terres ne veulent pas en entendre parler. Pour eux, c?est le crime du siècle. Nous avons besoin des terres pour la sécurité alimentaire mais aussi pour rendre justice aux descendants d?esclaves. Quand il y a eu l?abolition, on a compensé les propriétaires, mais pas les esclaves et leurs descendants ! C?est quand même extraordinaire ça! On devrait créer des coopératives alimentaires, distribuer des terres, encourager les Créoles à rentrer dans la production, leur octroyer des terres pour les écoles, les projets sociaux, des coopératives. Tout cela leur donnera une nouvelle dignité. Les Créoles représentent plus de 25% de la population. Ils sont en grande difficulté et il faut les aider. C?est un travail immense à faire. Je suis prêt à aider. Et si cela doit prendre le reste de ma vie, je suis prêt à le faire. Sans hésitation. Je soutiens totalement le mouvement qui vient de voir le jour avec Jocelyn Grégoire.
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