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Doha : Avis de décès
Le convoi mortuaire n?est certes pas encore sorti de la maison OMC, mais ce n?est un secret pour personne que le cycle de Doha est à l?article de la mort à Genève. Faut-il le maintenir sous respiration artificielle avec des procédures de plus en plus compliquées (il y a eu plusieurs pontages depuis 2001), ou faut-il totalement le réinventer pour qu?il soit plus adapté au monde d?aujourd?hui ?
Apres l?échec, l?heure est au réalisme. Ceux qui veulent poursuivre les négociations, sous leur forme actuelle, ou ceux qui recherchent les plus grands perdants (ou les gagnants) du cycle de Doha gagneraient surtout à tirer les leçons qui s?imposent à nous tous.
Rendons-nous à l?evidence : les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) ont choisi de claquer la porte devant ce qu?ils ont qualifié de « complot » de l?Union européenne, mais plusieurs souhaitent une reprise urgente des discussions multilaterales afin de prévenir la détérioration des conditions de vie des millions d?âmes du continent, aux affres à une misère galopante.
Ce nouvel échec dans les négociations, alors que le monde traverse une période difficile, ouvre donc une nouvelle période d?incertitude. De nouvelles négociations ne pourraient intervenir que dans deux ou trois ans, estiment certains observateurs.
Sur les ondes de Radio France Internatio-nale, Luc Magloire Atangana Mbarga, ministre camerounais en charge du Commerce, incarne toute la déception amère du bloc ACP, auquel nous appartenons, des fois en nous imaginant porte-drapeau du bloc. Selon lui, une fois encore, les préoccupations principales des Africains (notamment le coton et la banane) n?ont pas été prises en compte au cours des travaux. Dans la foulée, il remet en cause les fondements de l?organisation que dirige Pascal Lamy et pense qu?il est aujourd?hui plus judicieux de penser à autre chose que de perpétuer cette série d?échecs entamée à Doha.
A la base de l?échec lui-même, la responsabilité est collective. La faute incombe à tous les pays, responsables, à des degrés divers. Le système est vicié. Les rapports de forces stratégiques chamboulent toute considération démocratique. Dans les coulisses de Genève, la perception qu?il existe trop de « petits comités » qui se réunissent dans ce grand bazar qu?est l?OMC. Il y a le groupe des pays riches, qui se réunissait tout seul, qui réfléchissait et décidait à la place de tout le monde ; il y avait la « Green Room », le G30, le bloc ACP, les PMA, etc. Et en plus, la cohérence dans l?action concertée n?est pas le fort des organisations internationales. Souvent à l?OMC on dit telle chose, au Fonds monétaire international (FMI) on dit le contraire. Il en est de même pour des regroupements politiques : Peter Mandelson, commissaire européen au Commerce, propose une chose et Nicolas Sarkozy, président en exercice de l?Union européenne. pique une crise ? il a compris qu?il est plus facile de discourir sur l?Europe unie, mais que dans la pratique cette Europe avance en ordre dispersé. Comme l?Afrique, l?Europe peut être une notion géographique, mais la route de la construction identitaire est très longue et cahoteuse.
La règle de base de l?OMC, c?est le consensus, recherché dans la transparence. Toute absence de transparence dans les tractations fait naître la suspicion entre les 153 Etats-nations. Aujourd?hui le consensus, après l?échec, est frappant : le monde a fait un « pas en arrière » dans sa construction moderne. A l?Est du globe, le ministre chinois du Commerce se dit « déçu », tandis que les États-Unis rêvent d?un autre cadre « plus ambitieux » pour relever le pari du libre-échange. En Australie, au Japon, au Brésil, c?est la même frustration : un succès de Doha aurait « ouvert les marchés dans tout le pays ».
Si le bons sens technocratique conseille qu?il faut laisser calmer les esprits qui se sont échauffés à Genève pour éviter qu?on se déchire encore plus, le problème alimentaire implique des solutions urgentes. Il ne faut pas laisser cette impression qui germe selon laquelle les pays pauvres ont, une fois de trop, été laissés sur le carreau du developpement mondial. Subissant de plein fouet l?inflation mondiale, nombre de dirigeants africains appellent à une reprise des négociations « le plus tôt possible », une hypothèse que Pascal Lamy n'écarte pas lorsqu?il affirme : « Ne revenons pas en arrière et capitalisons sur les 85 % de ce qui a été fait. »
Une chose est sûre : après la réflexion, il va bien falloir renouer les fils du dialogue. Joseph Stiglitz, professeur à l'université de Columbia et prix Nobel d'économie, déclare que « les pourparlers ne pourront reprendre qu'après les élections américaines », d'autant qu'il est « difficile de négocier un accord quand le chômage augmente » et que l'économie s'affaiblit.
Outre les Etats-Unis, l'Inde, autre poids lourd de l'OMC, devrait organiser des élections fin 2008, ce qui n'incite pas non plus son gouvernement aux concessions.
Mais au-delà des agendas politiques, le monde doit aujourd?hui veiller sur l?après-cycle de Doha pour sauver des vies humaines. Le ministre français de l'Agriculture, Michel Barnier, a lui suggéré d'ouvrir les discussions sur les produits agricoles, qu'il qualifie d'« actifs stratégiques », vers d'autres institutions, comme l'Organisation de l'ONU pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) ou le FMI.
S?il est difficile de déplacer les négociations vers d'autres instances, à cause de leur complexité, la question de régler le différend commercial aujourd?hui devrait revenir aux politiques. Doha, amorcé en 2001, est peut-être mort cliniquement, mais sa mission, sa philosophie de lutter contre la misère, est toujours-là. Et le remède de cheval à ce mal économique ne peut qu?être politique ! Vivement un sommet des chefs d?Etat pour remettre les instutions internationales (l?ONU ainsi que les soeurs jumelles de Bretton Woods) au diapason du monde actuel.
Le temps presse. Car pendant que l?OMC rédige des clauses, en Afrique, des millions et des millions de personnes, comme celles qui vivent de l?industrie du coton au Tchad, sont menacées de disparition...
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